Dieux et génies du grain

A côté de Nepri, incarnation du grain, et de Renenoutet, déesse des moissons, toute une série de divinités apparaissent liées aux céréales. On les rencontre le plus souvent dans les défilés de figures de fécondité, qui se déroulent sur le soubassement des parois du temple.
 

Chemou portant une touffe d'épis
Chemou
portant une touffe d'épis
Dessin N. Guilhou

 

Chemou
personnification de la saison des récoltes

Chemou est la personnification de la saison des récoltes, troisième et dernière saison de l'année. Comme il s'agit d'un mot masculin en égyptien, elle sera incarnée par un personnage masculin.

Tout naturellement, les céréales vont servir à l'identifier. Ainsi, dans la Chambre des saisons (Weltkammer) de Niouserrê (Ve dynastie), celui-ci porte sur sa tête une touffe d'épis délimitée à l'avant par la nervure de palme, idéogramme de l'année.

C'est sans doute encore Chemou qui est figuré sur un relief fragmentaire de Deir el-Bahari. En effet, bien que portant sur sa tête l'idéogramme de la zone inondée, il tient deux brassées de céréales, blé amidonnier à gauche, orge à six rangs à droite, respectivement vert et ocre rouge. À Edfou, Chemou, chargé d'un plateau de provisions, accompagne la personnification de la germination. Il apparaît ainsi comme la réalisation de cette promesse. Mais rien ne le distingue plus dans son apparence. On insiste désormais sur ce qu'il apporte : "la récolte à son terme parfait, à profusion en tous produits, florissant à souhait".

 
 

Chaï
Chaï
portant un plateau de pain
© N. Guilhou

 

Chaï
et autres bons génies

Chaï n'est pas à proprement parler un génie du grain, mais il fait partie, avec Âhâ-nefer, Mehen, Ouadjedj et Nehebkaou de ces "bons démons" (agathodaimôn en grec) qui protègent l'Égypte et garantissent sa subsistance. Tous ont en commun d'être figurés avec une tête de serpent, les identifiant comme principe de renaissance et de fertilité. Chaï est, plus particulièrement, la personnification du destin, mais il apparaît aussi dans les théories de figures de fécondité, où il est associé à Renenoutet ou d'autres allégories féminines de l'abondance.

Ainsi, à Edfou, les deux processions qui se déroulent sur l'extérieur du naos se rejoignent sur la face nord. En tête du cortège conduit de chaque côté par le roi et la reine viennent d'abord un premier couple de Nil et Prairie (de Haute Égypte à l'Est, de Basse Égypte à l'Ouest) suivi par dix figures alternativement masculines et féminines. En tête avancent les serpents nourriciers, avec deux couples de chaque côté, immédiatement suivis par Nepri accompagné d'une porteuse de pain. Au centre de la procession, un deuxième couple de Nil et Prairie précède les pourvoyeurs de la table des dieux accompagnés des vaches divines. Viennent enfin les différents produits alimentaires. Un dernier couple de Nil et Prairie clôt la marche. Une procession semblable se déroule à l'intérieur du pronaos. Là encore, les produits céréaliers tiennent une place essentielle. Le premier couple de génies nourriciers présente en effet épis, grains, ou produit fini, le pain, ce dernier figurant en outre en bonne place sur les plateaux d'offrandes des différentes divinités participant au défilé.


 

La germination

Le principe (féminin) de germination, Peret, qui représente aussi la deuxième saison de l'année égyptienne, précède Chemou dans la procession qui se déroule, à Edfou, sur la paroi extérieure nord du pronaos (section ouest). Les deux épis qu'elle tend sont la promesse de la récolte future. Elle est "la germination belle et pure, contre la flétrissure, sans disette, amenant la récolte : le début est en vie, le déroulement en bonne condition et la fin dans la joie".

 

Génies du Nil
et personnifications de nomes

Les figures de fécondité que l'on a coutume de nommer Nils, du fait qu'ils représentent les bienfaits de la crue, interviennent dans différents types de processions qui se déroulent sur le soubassement des parois du temple. Certains incarnent les différents aspects de la crue, d'autres les nomes d'Égypte, chargés de leurs produits. Ils portent le plus souvent une offrande symbolique, composée d'aiguières et de signes de vie, auxquels se mêlent parfois des lotus, tandis que les plantes héraldiques de Haute et Basse Égypte (respectivement le lys et le papyrus) précisent leur provenance. Mais leur plateau peut aussi être chargé de victuailles, auxquelles peuvent être associés des épis.

Offrandes de céréale

Offrandes de céréale
Offrandes de céréale
Temple de Séthy Ier
Dessin N. Guilhou
 

Ainsi, dans la deuxième salle hypostyle du temple funéraire de Séthy Ier, à Abydos, se déploie un cortège géographique. Sur le mur sud, les Nils sont organisés en trois groupes de quatre de part et d'autre de l'axe central. Dans chaque groupe, lui-même organisé de façon symétrique, les deux figures centrales portent une offrande réelle, celles des extrémités présentant l'offrande symbolique. Sur la moitié est (nomes de basse Égypte), dans l'offrande des deux Nils du centre (soit six figures en tout), des céréales remplacent systématiquement les signes de vie accrochés sous le plateau ; tandis que sur la moitié ouest, seul le Nil représentant le 14e nome de haute Égypte est chargé de grain (ses épis sont verts, tandis que les autres sont bien dorés). Les bouquets d'épis sont représentés avec beaucoup de diversité et une grande richesse décorative. Peut-être représentent-ils différentes variétés de céréales.

Ces Nils ont peut-être un antécédent à Ouâdi es-Seboua, dans les figures de fécondité conduisant les deux parties de la procession qui se déploient dans la salle précédant le sanctuaire. Précédant respectivement le Nil de haute Égypte et le Nil de Basse Égypte, ils portent des gerbes et sont coiffés de touffes d'épis. Malheureusement, les légendes correspondantes étant dégradées, il est impossible de les identifier avec certitude : il pourrait s'agir de génies ou de personnifications du grain.

Dans les temples de l'époque gréco-romaine, les céréales constituent l'offrande de nomes spécifiques, comme les 9e et 13e nomes de Haute et Basse Égypte, riches zones agricoles et/ou centres religieux importants. Et sur le socle des lions gargouilles du temple d'Edfou, les Nils présentent des plateaux de pain, fruit de la pluie d'orage domestiquée. Mais alors, rien de les distingue plus des autres, ni dans leur apparence extérieure, ni dans leur offrande.

 

Nadine GUILHOU
UMR 5052 du CNRS
Université Paul Valéry, Montpellier


Bibliographie
BAINES (J.), Fecundity Figures, Egyptian personnification and the iconology of a genre, Warminster, 1985.`
GUILHOU (N.), " Présentation et offrandes des épis dans l'Égypte ancienne (I) ", dans S. AUFRERE (éd.), Encyclopédie religieuse de l'univers végétal (ERUV) I, Orientalia Monspeliensia X, Montpellier, 1999, p. 335-364.
-, " Présentation et offrandes des épis dans l'Égypte ancienne (2) ", dans S. AUFRERE (éd.), Encyclopédie religieuse de l'univers végétal (ERUV) II, Orientalia Monspeliensia XI Montpellier, 2001, p. 91-137.
MEEKS (D.), " Génies, anges, démons en Égypte ", dans Génies, anges et démons, Sources orientales 8, Paris, 1971, p. 17-84.
QUAGEBEUR (J.), Le dieu égyptien Shaï dans le religion et l'onomastique, OLA 2, Leuven, 1975.



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