La moisson de la gerbe par le roi

La moisson de la gerbe par le roi intervient dans différents contextes : les fêtes de Min ou de divinités associées, dans le cadre de la transmission du pouvoir royal ; le domaine funéraire, avec le cycle des semailles et des moissons dans le Champ des Offrandes (= Les champs fertiles de l'au-delà) .

Moisson de la gerbe lors de la Fête de Min
Moisson de la gerbe
lors de la fête de Min 
© N. Guilhou

Les fêtes de Min
Parmi les nombreuses fêtes de Min, la plus importante est celle de la " Sortie (= procession) de Min ", qui se déroulait au premier mois de la saison chemou (mois de pachons). Mentionnée dans les listes de fêtes dès l'Ancien Empire, elle alliait des rites agraires à des cérémonies de confirmation du pouvoir royal.

Elle comporte plusieurs temps forts, culminant avec l'offrande de la gerbe. Le roi sort de son palais, et le cortège se met en place. Le roi, sur sa litière, entouré des notables et des enfants royaux, se rend à la chapelle du dieu où a lieu une cérémonie d'offrande propitiatoire. La statue divine se joint alors au cortège, avant d'être installée sur un reposoir, tandis qu'un taureau blanc, personnifiant la divinité, coiffé des deux plumes enserrant le disque solaire, un ruban rouge autour du cou précède le roi.

En tête du cortège s'avancent des prêtres portant les statues des ancêtres royaux. Le roi procède alors successivement au tir de flèches dans les quatre directions cardinales, destinées à détruire ses ennemis, puis au lâcher de quatre oiseaux, chargés d'apporter dans ces quatre directions la nouvelle de son intronisation. Puis il coupe, avec une faucille de cuivre incrustée d'or, une touffe du blé qu'un prêtre lui a apporté. Cette gerbe est déposée devant la divinité, tandis qu'un épi est remis au roi. La cérémonie se termine par un encensement et une libation.

Moisson de la gerbe devant Min
Moisson de la gerbe
devant Min
Edfou XII, Pl. CCCXXXII

La moisson de la gerbe à Edfou
La gerbe fraîchement coupée peut également être présentée à d'autres divinités, comme Harsomtous, dieu enfant du couple Horus-Hathor. À Edfou, cette scène est complémentaire de la précédente, l'une (offrande à Harsomtous) étant située sur la paroi nord de la Salle intermédiaire, l'autre (offrande à Min, identifié à Horus fils d'Osiris) sur la paroi sud de la Chambre de Min.

Dans la première scène, la gerbe moissonnée par le pharaon représente les ennemis rassemblés comme en une botte, tels qu'on les voit sur le pylône du temple : "J'ai fauché pour toi les céréales de Haute Égypte, que j'ai coupées sur ta route, à la nouvelle lune du premier mois de chemou , de sorte que tu foules le sol et que tu piétines tes ennemis", déclare le roi à la divinité. En échange, celui-ci lui rétorque : " J'ai placé pour toi les Neuf-Arcs (= les ennemis) sous tes sandales ". Cette cérémonie est complétée, à Dendara, par le piétinement de l'orge :

"Le sol de la salle est semé d'orge mondée. On fait la procession du dieu (…). Alors, la troupe (des participants) répand de l'orge sur le sol de la salle et en jette aux pieds du dieu. On joue du sistre et du tambourin et l'on chante : “ Tu as écrasé les agresseurs, tu as écrasé les agresseurs, ô, Harsomtous ! Tu as massacré tes ennemis ; ils sont tombés sous tes pieds ; tu les a écrasés comme l'orge ! Fais que tous pays se prosternent en entendant ton nom : car tu es Rê, souverain des pays étrangers !
Traduction M. Alliot

Le roi, successeur du dieu, présenté comme le bon cultivateur, procure au pays l'abondance. En conséquence, ce triomphe sur les ennemis permettra le retour de la crue, au terme de la saison des récoltes. Transposée dans le monde divin, cette scène évoque la renaissance d'Osiris (le retour de la lune), grâce aux rites accomplis par le dieu fils (représenté ici par Harsomtous).

Dans la scène complémentaire de la chambre de Min, l'offrande de la gerbe symbolise la transmission du pouvoir : en échange de cette gerbe, aboutissement du cycle agraire et témoignage de la continuité du pouvoir, la divinité "donne (au pharaon) la royauté, le Double Pays étant réuni sous sa double couronne". Ces deux scènes, dans lesquelles les céréales jouent un rôle essentiel, constituent ainsi un ensemble, le pharaon se présentant successivement comme protecteur et nourricier de l'Égypte, à travers la double symbolique de la moisson.


Roi semant et moissonnant devant Hâpi
Roi semant et
moissonnant devant Hâpi 
© N. Guilhou
Semailles et moisson dans le Champ des Offrandes
Au-delà de la mort, enfin, le pharaon se présente lui-même comme principe nourricier, prenant sa place dans le grand cycle agraire. Ainsi le voit-on, sur la vignette du chapitre 110 du Livre des morts, enfouir les semences, puis moissonner, enfin récolter les céréales qu'il présente à Hâpy, personnification de la crue.

Dans le temple funéraire de Medinet Habou, cette scène est associée, dans les salles osiriennes (salle 26 pour le chapitre 110, salle 27 pour le chapitre 148), au chapitre 148 du Livre des morts, où les sept vaches grasses et le taureau qui les féconde illustrent la prospérité de l'Égypte dans les quatre directions cardinales, déterminées par la présence de quatre gouvernails.

Cet ensemble rappelle l'utilisation des allégories du grain qui est faite dans la tombe de Ramsès III. S'y ajoute ici, avec le plafond astronomique de la salle voisine (25) l'idée que le renouveau s'inscrit dans le temps, rythmé par la succession des fêtes et des saisons, mais aussi par le ballet incessant des astres et des constellations.

Nadine GUILHOU
UMR 5052 du CNRS
Université Paul Valéry, Montpellier


Bibliographie
Alliot (M.), Le culte d'Horus à Edfou au temps des Ptolémées , BiblEt XX/1, en particulier Deuxième partie, p. 197-302.
Gauthier (H.), Les fêtes du Dieu Min , RAPH II, Le Caire, 1931, en particulier chapitre IX.
Guilhou (N.), "Présentation et offrandes des épis dans l'Égypte ancienne (2)", dans S.  Aufrère (éd.), Encyclopédie religieuse de l'univers végétal ( ERUV ) II, Orientalia Monspeliensia XI Montpellier, 2001, p. 91-137, en particulier p. 106-109.


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