Les mille et une facettes

Conférence-débat
donnée à Agropolis Museum
le 28 septembre 2005

de l'aliment

Cycle Sécurité Alimentaire - dans le cadre de l'exposition ADPF / MAE "Nourrir 9 milliards d'hommes"

par Lucie Sirieix (Économiste -AGRO.M)
avec Emmanuel Monnier (journaliste)

 

Commentaires d'Emmanuel Monnier (discutant)

Les dimensions multiples de l'aliment

L'alimentation témoigne de notre culture, exprime notre identité : je suis ce que je mange. C'est toujours un compromis entre des normes sociales et des envies plus individuelles (à travers, notamment, les interdits : porc dans les sociétés musulmanes, viande de chien qu'il n'est absolument pas question de manger dans nos sociétés occidentales).

C'est un enjeu vital : il faut bien se nourrir pour vivre (850 millions de sous-nourris, 2 milliards de personnes qui ont des carences). Mais aussi un enjeu économique et arme politique : cf. l'affaire Danone en juillet 2005, le problème des subventions agricoles qui se négocient douloureusement dans le cadre européen et de l'OMC, l'aide alimentaire en Corée du Nord.
C'est aussi un élément de plus en plus central de santé publique : cancers, obésité, maladies cardio-vasculaires, diabètes, etc. : une proportion de plus en plus importante des " grandes " maladies sont directement liées à notre alimentation.

L'aliment est au carrefour de questionnements multiples. Retenons-en quelques-uns, en particulier sur les aspects symboliques et culturels.

Concernant les crises alimentaires violentes comme celle de la vache folle, ou le refus farouche des OGM : au-delà des craintes économiques ou environnementales, n'y a t-il pas justement la peur d'être " transformé " par les aliments. D'être atteint dans son identité même ?

Ces crises ont également fait apparaître ce que l'on préférait ne pas trop voir : l'aliment consommé n'est que le maillon final d'une chaîne industrielle depuis la production jusqu'à la distribution. Qu'est-ce qu'un aliment ? Un produit de plus en plus transformé. N'y a-t-il pas une perte progressive de cette proximité qu'ont eu les populations avec leur alimentation ? Manger un produit tout prêt, emballé sous vide, n'influence-t-il pas l'image que j'ai de moi-même ?

L'aliment véhicule du symbolique. Mais qui, aujourd'hui, crée et manipule ces symboles ? Sommes-nous vraiment acteurs de notre culture alimentaire ? On peut en douter lorsqu'on voit l'emprise des marques et du marketing : quand une marque de céréales pour petit déjeuner nous propose de mettre un " tigre en nous " , n'y a-t-il pas derrière l'idée de plaquer très artificiellement un certain nombre de valeurs à certains aliments. Cette culture liée à l'aliment est-elle vraiment la nôtre où nous est-elle, au fond, imposée à travers le marketing ?

L'agriculture " labellisée " - biologique, commerce équitable - qui joue justement sur les valeurs, ne relève-t-elle pas, par certains côté, de cette même logique un peu marketing : que penser, au fond, du consommateur qui achète bio pour le repas du week-end et qui mange industriel durant la semaine ? L'agriculture biologique ne contribue-t-elle pas à créer une alimentation à deux vitesses : biologique, plus " riche en valeur " pour les consommateurs les plus aisés, industrielle pour les autres. L'essor du commerce équitable appelle des interrogations comparables. S'agit-il d'une vraie démarche éthique ou d'une " niche marketing " ? Une étude anglaise indique que si 9 personnes sur 10 se déclarent prête à payer plus cher un produit " équitable ", seuls 2 sur 10 le concrétisent vraiment par un achat. N'a-t-on pas tendance à se satisfaire de symbole, pour ne pas dire de mesures symboliques ? Ce commerce ne consiste-t-il pas à plaquer sur l'agriculteur du sud nos valeurs de nantis du nord ? Mais on ne peut nier qu'il permet à de nombreux petits producteurs de vivre plus décemment.

La tendance est plutôt à l'heure actuelle d'ouvrir l'agro-alimentaire au commerce mondial sous sa forme classique. Faut-il redouter ou encourager cette mondialisation des échanges agro-alimentaires. On constate, d'un côté, un nivellement des cultures alimentaires et donc des cultures tout court (une McDonaldisation du monde, même si la chaîne de " restaurants " s'adapte dans une certaine mesure aux gastronomies locales en proposant des produits spécifiques dans différents pays). L'occidentalisation se fait aussi par l'aliment.

Mais la mondialisation permet en revanche, y compris dans l'alimentation, d'enrichir les cultures (on peut manger des Tacos en France et sans doute de la choucroute au Mexique). Elle crée donc, également, une certaine diversité.

Quel est, face à cette " McDonaldisation " du monde, l'avenir des mouvements comme " Slow Food " qui soutiennent l'idée d'un retour à une alimentation conviviale, ancré sur le terroir, mais réservée malgré tout à une certaine élite ? Ne risque-t-on pas, là encore, d'aller vers des sociétés où l'élite pourrait s'offrir une vraie culture alimentaire, tandis que les autres se contenteraient d'une alimentation standardisée, " aculturée " ?

Retour Les mille et une facettes de l'aliment
 

 

Contacts


Retour Rétrospective | Retour Savoirs Partagés | Retour Agropolis-Museum