Le banquet de l’humanité

Conférence
donnée à
Agropolis Museum
le 22 janvier 2003

et le combat inachevé

par Louis Malassis ( Économie agroalimentaire, Président fondateur d'Agropolis-Museum )
et Mamhoud Allaya

 


S o m m a i r e 

1 - Le banquet de l'humanité : le combat inachevé

2 - L'alimentation mondiale est diversifiée

3 - L'alimentation est inégale et souvent inéquitable

1 - Le banquet de l'Humanité : le combat inachevé.

Le banquet de l'humanité d'Agropolis Muséum est un dispositif scénique qui symbolise la situation alimentaire mondiale à l'aube du IIIe millénaire.

Un banquet est un lieu où l'on partage des nourritures et des idées. L'Histoire est peuplée de nombreux banquets qui célèbrent les dieux, les philosophes, le pouvoir, la force, la démocratie...

A la table du banquet de l'humanité d'Agropolis Muséum, ont pris place huit couples assis, géographiquement localisés, mais qui représentent les huit grands modèles de consommation alimentaire du monde. Ces modèles sont représentés par des graphiques qui figurent derrière chaque couple; ils indiquent l'importance relative des principaux aliments consommés par rapport à la moyenne mondiale. Un couple nu est debout, qui symbolise les exclus du banquet, la femme tend la main en signe de coopération et l'homme le poing en signe de révolte Malthus a encore raison: il n'y a pas de place pour tous "au grand banquet de la nature". Le plus ancien combat de l'homme : manger à sa faim, n'est pas encore gagné; le combat est inachevé.

Les pays qui figurent au banquet n'ont pas été choisis arbitrairement : ils se situent sur les nombreuses tendances statistiques que l'on peut tracer en fonction des différents facteurs susceptibles d'influencer la consommation.

La consommation est évaluée en calories finales ingérées par le consommateur (CF), en calories animales (CA), et en calories initiales (CI). La FAO évalue les disponibilités en calories finales au stade final des filières agro-alimentaires. Les disponibilités ne sont pas exactement équivalentes à la consommation, mais constituent un bon indicateur de celle-ci. Des résultats plus précis sont obtenus par des enquêtes de consommation, mais celles ci ne sont pas systématiques et sont encore trop peu nombreuses.

La consommation en CF et en CA intéressent plus particulièrement le nutritionniste; le calcul en calories initiales intéresse plus particulièrement l' agronome : il permet de calculer combien de calories végétales sont nécessaires pour produire la ration "dans la bouche du consommateur". En effet, la production d'une calorie animale nécessite en moyenne la consommation de sept calories végétales. Il ne s'agit que d'un ordre de grandeur, qui varie avec les animaux élevés et les méthodes d'élevage, mais qui facilite les comparaisons.
Supposons une ration de 3 500 CF comprenant 1000 CA, la ration en CI se calcule comme suit: CI = 2 500 + 1000 x 7 = 95OO
Pour faciliter la comparaison entre la consommation et la production, il est commode d'exprimer celles-ci en équivalents céréales par jour (ECj) et par an (ECa). La valeur calorique d'un kilo de céréales étant de 3 500 CV, une ration de 7 OOO CI vaut 2 ECj. Dans notre exemple, cette valeur est 9 500 : 3 500 = 2,7 ECj.
Les graphiques I, II et III montrent comment évolue la consommation moyenne par habitant et par pays, en fonction du produit intérieur brut par habitant, retenu comme indicateur du revenu moyen par habitant. Lorsque le PIB par habitant augmente, la consommation exprimée en CF, CA, CI ou en ECj augmente, mais moins que proportionnellement. Le PIB est aussi un indicateur du développement économique , et les tendances ci-dessus expriment donc le développent agro-alimentaire en fonction du développement global.
Autour de la tendance existe une forte dispersion des points représentatifs des pays qui exprime le jeu des facteurs, autres que le revenu, qui agissent sur la consommation. C'est ainsi que la consommation dépend du pouvoir d'achat qui dépend lui même du rapport des revenus sur les prix, ainsi que des besoins et des comportements des hommes.
Les graphiques montrent, que les pays figurant au banquet d'Agropolis, se situent sur les tendances, et ils sont par ailleurs représentatifs des grands modèles de consommation que nous présentons plus loin.
Les graphiques sont divisés en trois grandes zones: La zone de pauvreté (100 à 5100$), intermédiaire (5 100 à 20 100 $), riche (plus de 20 100 $). Trois pays du banquet se situent dans la zone pauvre : Rwanda(RWA), Bangladesh (BAN), Somalie (SOM); trois dans la zone intermédiaire : Colombie (COL), Argentine (ARG), Portugal (POR) et deux dans la zone riche : France (FRA), Japon (JPN).

L'observation des faits alimentaires, et de leur représentation par les modèles de consommation et les courbes de consommation, permet de constater que la nature et la structure des aliments consommés dans le monde varient d'un pays à l'autre, et que la consommation est inégale et souvent inéquitable.

L'inégalité alimentaire peut être justifiée : les besoins des hommes ne sont pas identiques; ils dépendent de l'âge, du poids, de l'état de santé, des activités, des taux de natalité et des besoins des mères, des comportements alimentaires...Mais la répartition alimentaire peut ne pas correspondre à la répartition selon les besoins et, dans ce cas, l'alimentation est inéquitable. Il est évident qu'il en est ainsi entre pays pauvres et pays riches.
Diversification, inégalité, iniquité caractérisent l'alimentation mondiale.

2 - L'alimentation mondiale est diversifiée

L'examen des modèles de consommation représentatifs de la structure moyenne de la consommation alimentaire par pays, montre que celle-ci est fortement diversifiée (Diagrammes I) Considérons par exemple les trois pays pauvres du banquet : le Bangladesh consomme surtout des céréales et des légumes secs (lentilles, pois, soja...), le Rwanda du manioc et des légumes secs, la Somalie des céréales, du lait et des légumes secs. La France a une forte consommation de tous les produits de l'élevage : graisses animales, viandes, œufs, lait ainsi que de poissons. Sur le modèle français nous avons superposé le modèle mondial : les pays pauvres l'emportant en population, le modèle mondial reflète la consommation de ces pays : des céréales (glucides) et des légumes secs (protéines).
La diversité des aliments consommés entraînent des conséquences sur la composition nutritionnelle des modèles. En règle général, l'importance relative des glucides diminue et celle des protéines et des lipides augmentent lorsque le PIB augmente. Cette tendance est schématisée par le "triangle nutritionnel" (Graphique IV)

La diversification de la consommation alimentaire mondiale s'explique par de nombreux facteurs que nous pouvons classer comme suit :
Facteurs agro-écologiques : les MCA sont le reflet des conditions agro-écologiques et économiques qui définissent le champ de production possible, et des acclimatations d'espèces géographiquement transférées au cours de l'histoire...C'est ainsi que si la Somalie consomme beaucoup de lait, et donc beaucoup de protéines animales pour un pays pauvre, c'est parce que le nomadisme y est très important, et que le modèle de consommation somalien reflète le modèle de production caractérisé par l'importance du pastoralisme.

Facteurs culturels : les MCA sont conditionnés par des croyances, des tabous, des interdits, des apprentissages, des habitudes, des comportement alimentaires, des goûts et des gastronomies qui définissent des patrimoines culturels...

Facteurs alimentaires : La composition nutritionnelle des MCA dépend des techniques de conservation et de préparation des aliments, des modes de consommation (aliments crus, cuits, fermentés), des sauces qui accompagnent les aliments...
Facteurs sociaux : les MCA sont encore dépendants des groupes sociaux qui composent une société, de l'importance relative du pouvoir d'achat, des modes de vie et notamment de l'importance relative de la population urbaine et rurale qui détermine l'importance relative de l'économie de subsistance et marchande...

Facteurs économiques : Le choix des aliments dépend des prix relatifs de ceux-ci . Si les pauvres ne consomment pas plus de viande, ce n'est pas qu'ils ne l'aiment pas...mais, en principe, une calorie animale coûte sept fois plus cher qu'une calorie végétale. Les pauvres consomment peu de calories animales. Lorsque le revenu moyen par habitant s'élève, la proportion de calories animales dans la ration est croissante : elle passe de moins de 10 % dans les pays pauvres à 40 % et plus dans les pays riches
La diversité de la consommation dépend aussi de l'importance des importations. Dans tous les pays du monde on consomme des aliments venus d'ailleurs en proportion variable: Les pays riches consomment beaucoup de produits exotiques, des denrées tropicales, du café, du thé, du chocolat...

La diversité alimentaire se comprend et se justifie pour de nombreuses raisons, mais elle est aussi le fruit de l'inégalité par les rapports de prix et la différence des pouvoirs d'achat des catégories sociales.

3 - L'alimentation est inégale et souvent inéquitable

Les pays pauvres consomment en moyenne 2400 CF par jour, les intermédiaires environ 3 000 et les pays riches 3 400. Mais c'est surtout en calories initiales que les différences sont sensibles. C'est ainsi que la consommation moyenne en CI est de 2 506 soit de 0,7 ECj au Bangladesh, alors qu'elle est de 11 669 en France soit de 3,3 ECj. En terme de consommation de ressources alimentaires, un estomac de français vaut quatre à cinq estomacs de Bengali. Certes, chaque homme n'a qu'un estomac, mais les quantités de ressources alimentaires consommées par un estomac de riche ou de pauvre sont bien différentes.

Cette différence en CI s'explique à la fois par une croissance de la consommation en CF en fonction du PIB et par une substitution de calories animales à des calories végétales. Il en résulte une accélération de la consommation de ressources alimentaires (accélérateur = 7 CV pour une CA).

On observera que c'est dans la zone de pauvreté que la croissance du revenu à la plus forte incidence sur celle de la consommation alimentaire : l'élasticité de la demande au revenu, très élevée dans cette zone tend vers zéro dans la zone riche. (Grap. III).

Les facteurs d'inégalité dans la consommation alimentaire peuvent être classés en cinq grandes catégories : La capacité de consommer , la capacité de produire et d'échanger, les politiques agro-alimentaires et le développement culturel, lequel agit à la fois sur la capacité de consommer et sur celle de produire.

La capacité de consommer en économie de subsistance dépend de la capacité de produire: nous y reviendrons. En économie de marché, la capacité de consommer dépend du pouvoir d'achat alimentaire, qui est égal au revenu divisé par la moyenne pondérée des prix alimentaires. Ceux-ci dépendent rarement du jeu exclusif du marché, mais souvent de l'intervention de l'État : la politique des prix alimentaires est très liée à celle des prix agricoles que l'État peut vouloir stable ou à la baisse ou qu'il peut vouloir soutenir.

Historiquement, la politique des prix alimentaires à plutôt été celle des prix agricoles bas. Cette politique permettait de sauvegarder le pouvoir d'achat du consommateur : l'État craignait plus les révoltes urbaines que les révoltes paysannes. Elle à eu le plus souvent des effets désastreux : les bas prix agricoles entraînaient la pauvreté paysanne, leur enlevait tout pouvoir d'achat, ne leur permettant pas d'intensifier la production, ni de la moderniser. Le déséquilibre de court terme s'aggravait donc dans le long terme : l'agriculture stagnait alors que la croissance démographique entraînait une croissance de la demande. La politique de soutien des prix, telle que celle ordonnée par la PAC, peut conduire à des effets contraires, entraînant la surproduction. Les politiques agro-alimentaires constituent l'un des thèmes traités dans la seconde partie du musée.

Les graphiques I à III montrent que la faim quantitative et qualitative (% de calories animales) se situent surtout dans la zone de pauvreté La faim c'est la pauvreté du consommateur, mais ce peut aussi être celle du producteur dépourvu de pouvoir d'achat et de capacité de faire croître la production.

- La capacité de production par habitant (P/H) dépend de deux variables fondamentales : la surface cultivable par habitant (S/H) et la productivité de la terre (P/S).
On écrit en effet : P/H = S/H x P/S. Plus la surface par habitant est faible, plus la production doit être élevée pour nourrir la population. La surface cultivable par habitant est une variable fondamentale pour expliquer les types d'agriculture. C'est ainsi qu'avec 1,5 ha par habitant le Canada peut pratiquer une agriculture extensive, nourrir sa population et exporter; avec 0,06 ha par habitant, le Bangladesh doit pratiquer une agriculture très intensive pour nourrir sa population et a bien peu de chances de pouvoir exporter. S/H est une variable structurelle fondamentale pour comprendre les types d'agricultures et les modalités de l'équilibre alimentaire. Cette variable dépend de l'histoire du peuplement des terres, de la colonisation et de la croissance démographique.

La surface par actif agricole (S/Aa) est une autre variable structurelle d'une grande importance, qui dépend du peuplement et du développement économique, ce dernier étant mesuré par le nombre de personnes à charge par agriculteur (H/Aa). On peut écrire :
S/Aa = S/H x H/Aa
Soit pour le Bangladesh : 0,22 = 0,06 x 3,6
et pour le Canada : 117 = 1,48 x 79
Le contraste est frappant : le Bangladesh dispose d'une très petite surface par travailleur agricole, liée à une très forte densité de population et à un faible développement des secteurs non agricoles (moins de quatre personnes par actif agricole); Le Canada dispose d'une faible densité de population et d'un fort développement des secteurs non agricoles (79 personnes par actif agricole). Les niveaux de peuplement et de développement expliquent les surfaces disponibles par actif agricole, lesquelles sont fortement liées à des types d'agricultures.

Une petite surface par actif agricole est un indicateur de petite surface des exploitations agricoles, de pauvreté rurale, d'absence de pouvoir d'achat, d'incapacité de moderniser et d'intensifier, d'agriculture manuelle...Une grande surface implique de grandes exploitations , des niveaux de vie relativement élevés, l'existence d'un pouvoir d'achat permettant de moderniser et de mécaniser l'exploitation agricole.

Tous les pays ont certes le droit de se nourrir : mais qu'est-ce qu'un droit sans pouvoir? Le problème est de pouvoir se nourrir. Le Bangladesh peut-il se nourrir lui même? Au niveau actuel de consommation en CI qui est de 0,7 ECj soit 250 ECa, il faut obtenir cette production sur 0,06 ha soit un rendement de 41,7 quintaux. EC. On peut faire mieux, beaucoup mieux dans les rizières, mais le Bangladesh n'est pas un océan de riz et les paysans pauvres ne peuvent pratiquer la révolution verte. En outre, 0,7 ECj représente un très faible niveau de consommation. Pour doubler celle-ci et atteindre 1,5 ECj, ce qui ne représente encore que la moitié du niveau de consommation de la France, il faut plus que doubler les rendements par ha soit obtenir 90 quintaux d'EC Or, lorsque la surface cultivée tend à égaler la surface cultivable, ce qui est à peu près le cas du Bangladesh, si la population continue d'augmenter la surface par habitant diminue sans cesse.
Le Bangladesh peut-il se nourrir lui même? La réponse peut être oui, mais à un bas niveau de consommation, laissant subsister sous-consommation permanente, disettes et famines périodiques. D'autres pays sont dans une telle situation :
la FAO déclare que 800 000 000 de personnes dans le monde souffrent de la faim.
La solution pourrait être recherchée du côté des importations ou de l'aide alimentaire de complément, mais certains dénoncent l'effet perturbateur des bas prix agricoles et des effets des dumping des pays riches sur la production agricole des pays pauvres. Abaisser les prix alimentaires dans les pays pauvres, va pourtant dans le sens de sauvegarder la capacité d'achat des consommateurs, mais dans les pays en développement les agriculteurs sont encore très nombreux, ils autoconsomment et leur revenu monétaire dépend du peu qu'ils vendent: la baisse des prix agricoles contribue donc à leur pauvreté croissante.

Améliorer la productivité de la terre est une condition impérative pour les pays pauvres qui veulent se nourrir eux mêmes. La politique de la productivité dépend elle même de plusieurs facteurs et se heurte souvent au maintien de l'agriculture durable. Concilier croissance de la productivité et agriculture durable est un des grands problèmes de notre temps traité dans la seconde partie du musée.

La capacité de production doit aussi permettre d'atteindre un niveau de productivité du travail compatible avec le niveau de développement économique, et notamment en rapport avec le nombre de personnes à nourrir par actif agricole . Avec un ordre de grandeur de 5 personnes par actif agricole, comme c' est le cas dans de nombreux pays pauvres et une consommation de 1 ECj par habitant la productivité du travail devrait être de (365 ECj x 5), soit 18 quintaux, avec 40 personnes par actif et 3 ECj comme c'est le cas dans les pays développés la productivité du travail devrait être de (3 x 365 x 40) = 448 quintaux, soit 100 fois plus que dans les pays pauvres. Cette échelle de productivité est proche de la réalité comme le montrent les analyses statistiques de celle-ci. La productivité du travail s'élève en fonction du PIB par habitant en relation avec toutes les variables liées au développement économique et qui agissent sur la productivité du travail agricole.

En conclusion de cette réflexion sur la capacité de produire, on peut vérifier que celle-ci dépend bien fondamentalement de la surface cultivée par habitant et de la productivité de la terre, mais que celle-ci doit être compatible avec la productivité du travail induite par le développement global, et de la surface par actif agricole qui entraîne d'importantes conséquences du point de vue de l'organisation de l'agriculture.
L'inégalité dans la capacité de consommer et de produire entraîne l'inégalité alimentaire, mais celle-ci est encore conditionnée par le développement culturel et les efforts faits pour développer la recherche scientifique, la formation et l'information des paysans, l'éducation du consommateur. L'analyse statistique montre, ce qui ne saurait surprendre, que les dépenses en faveur des "investissements intellectuels" augmentent avec le PIB, et sont relativement beaucoup plus élevés dans les pays riches que dans les pays pauvres qui pourtant en auraient le plus grand besoin.


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