La question agraire

Conférence
donnée à
Agropolis Museum
le 21 janvier 2004

en Bolivie andine
paysannat millénariste contre la mondialisation
ou les soubresauts de la mémoire historique

par Jean-Claude Roux
Géographe (IRD - Montpellier)

Avec le concours de
Eric Leonard (IRD)
 


S o m m a i r e 

I) - L’historique de la question agraire(1)

A) Les temps précolombiens

B) De la Conquête à la République

C) La Réforme Agraire de 1953

II) - La condition du paysan andin bolivien

A) La communauté en crise

B) Le minifundio

C) La paralysie du système foncier

D) Une nouvelle réforme : la loi INRA

III) - Retour à l’Ayllu, ou le rempart anti-mondialisation ?

A) Une remise en cause révolutionnaire : le kattarisme et le phénomène du Mallku

B) Un paysannat intégré au marché mondial : les cocaleros du tropique du Chapare

C) La redécouverte de l’ayllu comme refuge ethnique

IV) - Conclusion : l’utopie de la mémoire historique contre l’oppression

Bibliographies

Contacts

(1)L’exposé présenté ici est une brève synthèse par l’auteur d’un ouvrage en cours de publication pour 2005 : La question agraire en Bolivie :une déchirure entre mondialisation débridée et utopie millénariste.

Introduction

Les Andes constituent un milieu géographique qui a été de longtemps le plus peuplé de l’Amérique du Sud. Une paysannerie très typée, dès le VI è millénaire, s’y est enracinée en élaborant des formes d’agriculture d’autant plus originales qu’elles s’inscrivaient dans une diversité de milieux sans équivalent ailleurs. L’empire Inca se surimpose, à partir du XIII è siècle, sur une mosaïque de principautés aux cultures avancées et unifie l’ensemble andin.

L’irruption des conquérants espagnols met à bas l’édifice et impose des bouleversements qui transforment la majorité des paysans en serfs, ne laissant subsister ensuite que des communautés rurales aux terroirs réduits, une partie des terres étant attribuée aux colons espagnols sous forme de grands domaines, les encomiendas.

Si l’avènement de la République, en 1825, était porteur de promesses de reconnaissance des droits fonciers des Indiens, elles furent oubliées. Au contraire, une politique foncière prenant une tournure brutale, avec la confiscation des terres, sera instaurée. Elle culminera avec les décrets d’expropriation de 1866 et 1874 ; ils permettront, jusqu’en 1920, l’aliénation d’une grande partie des terres des communautés.

Néanmoins, en 1952, une mobilisation pré-insurrectionnelle des ruraux aboutit à la réforme agraire de 1953. Mais cette réforme, faute de moyens resta tronquée et dériva, en orient bolivien, vers une nouvelle appropriation foncière obéissant aux formes d’une agriculture d’exportation greffée sur le marché international. Cinquante ans après le diagnostic est là, une nouvelle réforme agraire s’impose en Bolivie pour répondre aux multiples aspirations du monde rural, soit 38 % de la population.
I) - L’historique de la question agraire(1)

On peut distinguer trois étapes majeures qui caractérisent l’évolution des problématiques du milieu rural en Bolivie comme ailleurs en Amérique andine, avec l’époque précolombienne, la Colonie et la République créole, la Réforme Agraire et ses conséquences.

A) Les temps précolombiens
Le mode de gouvernement des Incas comme son organisation ont fasciné les auteurs et suscité des théories divergentes, voire marquées par l’utopie sociale. Les quelques bribes d’informations fiables disponibles mettent néanmoins en avant le rôle de soubassement essentiel joué par les communautés rurales ou ayllus, dans un système d’essence théocratique. L’Etat Inca recevait un tribut en nature, avec une part des récoltes, des corvées pour ses grands travaux et des recrues pour l’armée.

L’ayllu s’inscrivait dans un système original d’occupation et de valorisation du sol dit de l’archipel andin. Il s’étendait sur un territoire discontinu formant patchwork et aux ressources diversifiées grâce à des extensions cultivées sur les divers seuils écologiques, ce qui assurait la diversité et la complémentarité des ressources agricoles.

B) De la Conquête à la République
Le premier souci de l’Espagne fut d’assurer le contrôle foncier. En conséquence, le gros des terres fut partagé en vastes domaines (les encomiendas, au nombre de 300 selon P. Chaunu) et attribuées aux capitaines de la conquête, puis il fut instauré un étroit contrôle des populations, aussi bien au niveau politique, religieux qu’économique.

À cette fin, le système des repartimientos permit de redistribuer une population d’autant moins nombreuse que de grandes épidémies avaient eu un impact désastreux sur la démographie. Néanmoins, le vice-roi Toledo, conscient de la nécessité d’attacher le paysan à la terre, légalisa la reconstitution de nouvelles communautés soumises au tribut. L’objectif était le fonctionnement de la mita, essentiel pour l’exploitation minière.

Sous la République, à partir de 1825, bien que la citoyenneté soit reconnue en théorie aux Indiens, le système colonial demeura dans ses formes anciennes. Pourtant Bolivar, l’âme de la libération de l’Amérique coloniale, avait plaidé pour la suppression du tribut et la reconnaissance des droits fonciers des indigènes devenus citoyens. Mais, ces promesses furent démenties par les décrets de Trujillo et Cusco de 1824 et 1825.

En vérité, le tribut et les taxes annexes (40 à 45 % des rentrées fiscales) comme les corvées pour l’entretien des routes et le service du courrier s’avéraient indispensables, dans une Bolivie naissante, mais au Trésor vide, aux campagnes ruinées par la guerre et à l’indépendance remise en cause par le Pérou.

L’autre promesse, la restauration et la garantie de la propriété indigène furent laissées en suspens. Bolivar, un libéral admirateur de l’agriculture européenne, ne cacha pas sa prévention envers les formes communautaires d’exploitation des terres. Pour lui, le choix était clair : « La république repose sur le progrès de l’industrie et le développement des branches productives… ». Aussi, concernant « … les dénommés Indiens », il constate que leur agriculture est négligées donc décadente, car ces terres sont « … possédées à titre précaire ou en faire valoir ». Or, l’Etat étant pour lui le seul maître des terres, une nouvelle répartition foncière devait laisser à l’Indien que les surfaces satisfaisant à ses besoins alimentaires, et l’excédent foncier être vendu aux enchères.

C’est à partir de 1866 que le dictateur Melgarejo ordonne la vente aux enchères des terres que les indigènes n’auraient pas rachetées dans un délai de 60 jours. Si Melgarejo a été destitué pour ses excès, non sans avoir provoqué de sanglantes révoltes indiennes, malgré la restitution d’une partie des terres spoliées, nombre de communautés avaient disparu définitivement en 1871 lors de sa chute.

Le répit sera de courte durée. En 1874, une nouvelle loi, dite de Séparation foncière (exvinculacion), assurera le démantèlement définitif de nombreuses communautés. Appliquant les recommandations de Bolivar, elle réduisait la propriété indigène légale aux seules parcelles nécessaires à la satisfaction des besoins de l’autoconsommation.

Pourquoi ce brutal abandon du statu quo foncier ? L’histoire économique indique qu’après 1860 les revenus du tribut étaient éclipsés par de nouvelles rentrées fiscales liés à la reprise minière. Ce n’est que fin des années 1920 que les agitations foncières s’atténuent, bien que ponctuées de nouvelles spoliations comme d’actes de rébellion.

C) La Réforme Agraire de 1953
Elle a été précipitée par la débâcle bolivienne survenue lors de la Guerre du Chaco, de 1932 à 1935. La revendication agraire avait été d’abord encouragée par des comités d’intellectuels, des syndicalistes et des hommes politiques. Elle aboutit, en 1952, à la faveur d’un climat insurrectionnel dans les campagnes, à l’arrivée au pouvoir d’un nouveau parti,le MNR (Mouvement pour la Révolution Nationale) qui instaura aussi la nationalisation des mines, des chemins de fer, et le suffrage universel, jetant ainsi à bas « l’oligarchie séculaire ».

- Tableau 1. Répartition des superficies des propriétés en 1950. Source : 1 Censo Agropecuario de 1950

Superficie

Effectif

%

Surface

- de 1 ha

24 747

28,75

10 880

1 – 4,9

26 451

30,62

62 997

20 – 49,9

4 832

5,59

142 414

50 –199

5 014

5,81

478 291

200 – 999

4 033

4,67

1 805 405

1 000 – 9 999

4 797

5,55

13 871 111

+ 1 0 000

615

0,71

16 233 954

Sans information

1 217

1,41

8 750

Totaux

86 377

100

32 749 849*

Soit 379 ha en moyenne par propriété.

Néanmoins, si le projet de réforme agraire était ambitieux, il dut se réduire à une simple redistribution foncière. Faute de moyens comme de techniciens qualifiés, les indispensables mesures d’accompagnement ne purent voir le jour : crédit agricole, soutien technique, créations des infrastructures de base de la santé, de l’éducation, des transports…

Avant de procéder à la réforme foncière, un préalable capital fit débat : devait-on appliquer un schéma uniforme pour toute la Bolivie ? Ou bien tenir compte des fortes différences régionales de valorisation existant entre l’Altiplano et les llanos orientaux ? Le gouvernement dut disjoindre les deux cas, pour des raisons politiques comme techniques.

Dans les Andes, la petite propriété dominait dans les communautés, de plus, les ouvriers agricoles des grandes haciendas étaient nombreux et sans terres. Or, c’était chez eux que le MNR avait trouvé ses meilleurs soutiens et des revendications urgentes à satisfaire.

En Orient, au contraire, la population était réduite et dispersée ; la grande propriété plus difficile à parceller car les terres y avaient d’abord une vocation pastorale ; autre raison politique, l’Orient été marqué par un fort esprit régionaliste, voire séparatiste après la défaite du Chaco. De plus, les Etats-Unis devenus attentifs à leur développement, y avaient dépêché, en 1943, la mission Bohan qui favorisa le démarrage d’une importante aide de coopération.

Aussi décida-t-on d’appliquer un schéma inverse au massif andin. Avec l’aide publique et internationale, l’objectif fut de réhabiliter économiquement donc de pérenniser l’hacienda en lui donnant appui technique et financier, certes sous réserve de certaines réformes techniques (embauche de main-d’œuvre, extension des cultures).

- Tableau 2. Bilan de la restructuration par la Réforme Agraire (en ha.). Source : Reforma Agraria.

Département

Superficie redistribuée

Propriétés expropriées

Titres distribués

Familles bénéficiaires

Chuquisaca

1 124 502

1 417

41 468

29 297

La Paz

1 612 856

2 471

114 163

68 539

Cochabamba

1 190 166

1 911

74 069

51 962

Oruro

435 446

195

7 001

6 629

Potosi

1 116 814

663

42 002

24 423

Santa Cruz

1 755 901

1 362

18 165

13 293

Tarija

347 880

729

9 838

6 094

Beni

1 447 000

499

1 079

970

Pando

6 759

23

78

78

Total

9 039 276

9 270

307 863

201 285

II) - La condition du paysan andin bolivien

La crise actuelle s’est développée à partir des années 1990, avec la détérioration économique du secteur rural andin comme avec la montée d’un forte contestation syndicale. Le syndicalisme kattariste, le plus militant, possède ses racines dans l’Altiplano, mais qui se sont étendues avec un autre type de revendication dans le Chapare, la grande zone de production de feuilles de coca récupérée pour la fabrication de cocaïne depuis 1970.

A) La communauté en crise
La crise de la communauté est ancienne et présente des facettes multiples qui sont d’ordre démographique, avec la forte croissance enregistrée depuis 1950 ; sociales, avec un bas niveau scolaire et un mauvais état général de la santé ; économiques, avec des exploitations réduites souvent à l’autosubsistance familiale ; globale, avec l’absence d’infrastructures de base et d’insertion dans le marché ; culturelles enfin, avec l’isolement des communautés dans un cadre marginalisé socio-économiquement

Une analyse qui ne peut être ici que succincte indique, en effet, que la communauté subit en premier lieu une crise démographique profonde car liée aux conséquences des fortes migrations rurales, souvent vers l’étranger, engagées à partir des années 1950, corrélativement à la mise en place de la Réforme Agraire.

L’exode rural a retenti sur l’exploitation agricole soumise à émiettement depuis cinquante ans ; aussi en résulte-t-il la réduction des cultures et des jachères, la baisse des rendements. Parallèlement, la difficulté d’obtenir le crédit agricole, faute de pouvoir donner des garanties sur un bien inaliénable et indivis, empêche les achats de terres, d’équipements agricoles ou d’utilisation des intrants. Aussi, dans nombre de communautés ou de minifundios, l’exploitant en est-il réduit à poursuivre les pratiques ancestrales, à utiliser des outils surannés, à ne pouvoir compter que sur des rendements faibles et, faute de transport, à ne pas pouvoir accéder au marché.

Enfin, une partie de ces petits exploitants ne se maintient que par les aides reçues de parents installés dans les villes, comme du secteur informel, avec la redistribution des revenus issus de l’exploitation de la coca illicite. Ces apports, s’ils permettent une précarité moindre, sont aussi démobilisateurs pour tenter de dynamiser des exploitations obsolètes.

B) Le minifundio
Le minifundio représente de 300 000 à 500 000 unités familiales. Selon les constats faits par de nombreux spécialistes, il est de plus en plus décroché de l’économie nationale, de plus en plus relégué dans une agriculture de subsistance, de plus en plus dépendant des aides publiques ou du soutien des nombreuses ONG (900 en 1997) présentes dans le pays.

-Tableau 3. L’évolution de la population active rurale (en %). 1900-2 001*. Source INE-recensements.

1900

1950

1976

1992

2 001*

77,5

72,8

47,9

44

37,8

Même en limitant du tiers voire de moitié cette fourchette, il est indéniable, pour tout observateur objectif, que la grande majorité des petits paysans, et particulièrement de l’Altiplano, vivent dans des conditions précaires de pauvreté voire d’indigence, même si les chiffres avancés sont discordants pour en mesurer le degré réel. Les statistiques nationales comme internationales en témoignent clairement. Situation plus que paradoxale dans un pays où la densité de population est nettement inférieure à 10 au km 2 !
-Tableau 4. Indice de pauvreté en Bolivie. Source : Informe de desarrollo humano en Bolivia, 2 002. PNUD.

Indicateurs

Milieu urbain

Milieu rural

National

Incidence globale de la pauvreté

47

81,7

62,7

% d’indigence

21,6

58,8

36,8

C) La paralysie du système foncier
Le laxisme inhérent à la redistribution foncière entreprise depuis 1953 est certainement une des principales causes de la crise actuelle comme de ses conséquences socio-économiques.

- Tableau 4. Répartition des terres de 1953 à 2 000. Source : CNRA (Conseil National de Réforme Agraire).

Distribution du CNRA*

44 180 000

40,2 %

Système national des terres populaires protégées

19 000 000

17,2 %

Concessions forestières, loi 1 700

6 700 000

6,1 %

Demandes indigènes

19 400 000

17,6 %

Usage limité (raisons écologiques)

20 605 100

18,8 %

Total

109 885 100

100 %

Le tableau signale que sur près de la moitié du territoire national les petits paysans ont reçu en moyenne nettement moins de terres que les entrepreneurs agricoles. Fraude, favoritisme, clientélisme et corruption (un ministre ne reçut-il pas gratuitement 50 000 ha. !) donnent la mesure de l’aberrante redistribution entreprise.

- Tableau 5. Répartition des terres attribuées. Source CNRA

 

Paysans

%

Autres

%

Total

 

Terres distribuées

20 643 439

47

23 516 953

43

44 160 292

Nombre de bénéficiaires

470 070

72

182 559

28

625 629

Surface moyenne

44

/

129

/

/

Ainsi de 1953 à 1993, le problème de l’instauration d’une politique de soutien et d’intégration socio-économique du petit paysannat n’a pas abouti dans la partie andine.

D) Une nouvelle réforme : la loi INRA
La loi INRA (ou de l’Institut National de Réforme Agraire) a été promulguée en 1996 après une concertation entre les professionnels, mais elle a été condamnée par le syndicat paysan andin le plus actif, la CSUTBC comme par certains cercles de réflexion.

Pour résumer l’essentiel, cette loi a pour objectif central d’assurer la cohérence d’une politique agraire donnant la priorité aux besoins fonciers des communautés et des petits paysans, tout en assurant la sécurité juridique de leurs titres et celle des détenteurs d’exploitations privées soumis aux pressions et revendications foncières.

La loi réaffirme le principe d’une redistribution foncière soit à partir des terres du Domaine, soit de terres privées expropriées pour non respect des obligations fiscales, ou pour un usage des sols incompatibles avec leurs aptitudes pédologiques.

Trois instruments majeurs forment l’axe de la loi INRA :

- La vérification des titres fonciers jugés douteux légalement ou erronés techniquement

- La constitution d’un cadastre général qui soit une référence absolue du droit foncier

- L’attribution de titres fonciers pérennes car légalisés

Ces opérations de vérification (dite d’assainissement) impliquent les communautés aussi bien que les particuliers. Mais elles sont rendues d’autant plus délicates que de nombreux transferts fonciers ont été réalisés sans enregistrements notariés, et donc provoquent des remous qui expliquent l’accueil souvent hostile fait aux vérifications de terrains.

Pour mesurer l’ampleur de la tâche, il suffit de savoir que ces opérations concernent une superficie comprise entre 10 et 20 millions d’hectares, voire plus avec de nouvelles et importantes revendications en cours, pouvant donc exiger une durée de dix ans et le maintien d’un important financement de la Banque Mondiale. Il est à rappeler aussi, pour bien mesurer le pari tenté, qu’à ce jour il n’existe pas de cadastre rural complet, hormis celui des lots urbains et de quelques zones d’importance variable, notamment à Santa Cruz.

Il était normal que la promulgation de la loi INRA cristallise deux conceptions diamétralement opposées :

  • L’une, au nom du réalisme économique, recommande des mesures assurant l’intégration, à un marché des terres agricoles des terres gelées par le régime communautaire comme de celles occupées par un minifundio jugé économiquement obsolète.
L’autre, à l’inverse, prône le passage à une agriculture à fondement « ethnique » qui s’inspire d’un modèle devenu peu ou prou mythique, l’ayllu.
III) - Retour à l’Ayllu, ou le rempart anti-mondialisation ?

La réaction de rejet de la Loi INRA s’est d’abord déroulée sur un terrain syndical qui, ensuite et naturellement, a envahi le champ politique, en même temps qu’une large réflexion intellectuelle accompagnait ce mouvement. L’analyse critique des cercles intellectuels détache l’émergence d’un double et nouveau concept, celui d’une Bolivie pluriethnique donc pluriculturelle, d’une part, et rompant avec la pression du marché international instauré par le néo-libéralisme, d’autre part.

A) Une remise en cause révolutionnaire : le kattarisme et le phénomène du Mallku
La question agraire est marquée, depuis les années 1980, par la multiplication des actions et des prises de positions radicales d’un chef syndicaliste, Felipe Quispe, qui a pris le pseudonyme de « Mallku » (ou curaca ou cacique), titre chargé de connotations mythiques.

La genèse de la ligne syndicale intransigeante incarnée par le Mallku repose sur une relecture de l’histoire sociale des campagnes car tout est né, selon lui, des illusions et des amertumes laissées par la réforme agraire inachevée de 1953.

Une autre critique du Mallku met en cause le démantèlement de la production agricole des petits paysans, assurée selon lui par une réforme agraire délibérément sabotée. En conséquence, menacée de famine, la Bolivie a dû recourir à l’aide alimentaire des Etats-Unis. Elle s’enfermait ainsi dans le camp capitaliste et devait en accepter « les diktats ».

Cette situation pousse le militantisme paysan à se ressourcer dans les années 1970, avec l’arrivée d’un groupe de jeunes intellectuels. Ils y diffuseront une idéologie se recommandant du Kattarisme de 1781, comme de l’héritage de Zarate Willca en 1899.

L’émergence de ce groupe aymara kattariste déboucha, en 1979, sur un mouvement d’agitation en milieu rural concomitant aux soubresauts politiques que vivait alors le pays ; ainsi les kattaristes s’opposèrent au coup d’Etat du colonel Natusch. Leur position confortée, ils fondèrent la CSUTCB (Confederacion de los Syndicatos Unidos de los Trabajadores Campesinales Bolivianos) qui devint leur instrument d’action.

B) Un paysannat intégré au marché mondial : les cocaleros du tropique du Chapare
C’est à partir des années 1970 que le Chapare, resté longtemps une zone tropicale quasi-vierge de colonisation, commence à attirer de petits paysans en quête de nouvelles terres. Ils y découvrent que la culture de la coca y bénéficiait d’un milieu favorable et donnait une rente économique sans équivalent, aussi entamèrent-ils à grande échelle, cette nouvelle activité.

Jusqu’en 1970, la coca était cantonnée dans son habitat naturel des vallées andines tempérées. Elle donnait lieu, principalement dans les Yungas de La Paz, à une culture très ancienne satisfaisant les besoins de la consommation traditionnelle des ruraux comme des centres miniers de l’Altiplano.

Il apparaît que des cartels colombiens du trafic de la coca-cocaïne assurèrent la création des bases d’un système de fabrication clandestine de pâte-base de cocaïne ensuite exportée.

La crise minière de l’Altiplano de 1986 poussa des milliers de mineurs disposant d’un pécule, à s’installer dans cette zone aux terres en friche qui permettait l’essor de la culture de la coca. La population de la zone, estimée à 3 300 personnes en 1944, atteignit 137 000 habitants en 1992, chiffre d’un recensement jugé sous-estimé.

Un véritable boum s’en suivi ; alors que les plantations étaient estimées à 4 450 hectares en 1970, elle atteignaient environ 100 000 hectares en 1990. Elles furent accompagnées par l’installation de vastes réseaux d’exportation.

On a estimé que ce trafic apportait à son zénith, de 800 à 1 000 millions de dollars annuels de retombées locales, soit 5 à 6 % du PIB ; de plus, il impliquait directement 60 000 personnes et leurs familles. Mais le développement de cette production inquiéta vite les Etats-Unis, déjà confrontés à l’essor de cette activité en Colombie et au Pérou ; aussi, devant l’inaction complice des autorités, commencèrent-ils une série de pressions pour y mettre fin.

Développement de la lutte policière, mise en place de plans de reconversion avec des expériences de cultures de substitution se succédèrent sans grand succès, les surfaces officiellement éradiquées (contre une prime de 2 500 dollars à l’ha.) étant souvent remplacées par de nouvelles plantations. Finalement, l’Etat soucieux d’éviter la procédure de disqualification des autorités de Washington et ses conséquences financières, avec le décret 1008, imposa une politique de limitation drastique de la culture de coca. Elle visait à faire disparaître à termes rapides toute plantation excédentaire ou illégale, en échange d’une aide à des cultures de substitution tout en préservant les 10 000 hectares de cultures traditionnelles de coca des Yungas, leur habitat ancien et reconnu légalement.

L’élection du général Banzer en 1997, connu comme un homme lige de Washington, accéléra cette politique visant à l’éradication complète promise par le plan dit « coca zéro ». En réaction, les tensions s’exacerbèrent et les incidents se succédèrent, d’autant plus que les cours de la coca avaient baissé brutalement passant de 650 dollars en 1980, à 75 en 1992.

Le Chapare se transforma peu à peu en bastion cocalero, placé en état de quasi-dissidence larvée, et mis sous haute surveillance policière. Les cocaleros, souvent préparés à l’action politico-syndicale du type trotskiste, au moins pour les anciens mineurs, s’organisèrent en disposant d’armes, de véhicules et moyens de communication, pour déjouer les contrôles ou faire pression. Lors des élections locales et nationales, ils firent élire leurs représentants sous couvert d’un quasi-parti unique régional.

Parmi ceux-ci se détacha la personnalité d’Evo Morales, un cocalero d’origine aymara qui prit un grand ascendant sur ce milieu assez homogène. Homme d’entregent et sachant utiliser les médias, il diffusa, non sans brio, avec un discours amalgamant la dénonciation de la misère rurale et la revendication de l’identité indienne, l’éloge de la coca. Pour lui, la coca est l’héritage sacré d’une culture ancestrale, mais elle sert aussi de médicament traditionnel aux pauvres comme fournit leur unique moyen d’une subsistance devenue menacée par « l’impérialisme américain ». Ce message a été ensuite relayé par les écrits d’intellectuels, des conférenciers et in petto, partagé par une large partie des milieux économiques boliviens bénéficiant, directement ou indirectement, des revenus du trafic de la drogue.

Lors des élections présidentielles de 2002, alors que la crise économique battait son plein et que les tensions sur le front de la coca allaient s’aggravant, l’ambassadeur des Etats-Unis, les principaux acteurs de l’éradication de la coca, commit l’insigne gaffe, au cours d’interventions télévisées, de demander aux Boliviens de ne pas voter pour Evo Morales. Le résultat de cette bévue magistrale ne se fit pas attendre et le candidat des cocaleros, avec 21 % des voix, se plaça en seconde position. Ce résultat perturbait gravement le jeu électoral traditionnel et mit en position de faiblesse le candidat élu ensuite, Sanchez de Lozada qui ne put disposer de la majorité qualifiée du Congrès (les 2/3 des élus) pour faire aboutir sa politique libérale, déjà bien entamée dans un précédent mandat de 1993 à 1996.

Evo Morales a su aussi fort habilement sortir du contexte limité à la coca pour s’emparer médiatiquement aussi bien du projet d’extension au Cône Sud du traité de l’ALENA qu’il refuse au nom de la souveraineté et de la lutte anti-impérialiste, que de la question du gaz. Cette dernière affaire, qui occupe depuis deux ans une place devenue obsessionnelle dans la société bolivienne par ses enjeux économiques et idéologiques, lui a permis de prouver l’efficacité une formule magique pour ses troupes : « La terre est aux paysans avec les ressources de son sous-sol ».

Aussi s’oppose-t-il à l’exportation du gaz vers l’Amérique du Nord, surtout par un consortium capitaliste qui entend construire un gazoduc privilégiant un port chilien, le pays ennemi de toujours.

Cette posture, d’autant plus adroite dans le contexte local qu’elle associe le nationalisme et l’économie, l’a mit à l’unisson d’une société civile presque unanime sur cette affaire. Le rôle joué par ses milliers de partisans, lors des récents évènements de La Paz et de El Alto, en fait maintenant un acteur de premier plan dans l’évolution de la crise bolivienne.

C) La redécouverte de l’ayllu comme refuge ethnique
Le nouveau discours apparu après 1980, en partie se ramène à deux grands concepts :

- L’un, vise l’Etat bolivien en exigeant dans son cadre institutionnel la reconnaissance de son caractère multiculturel ; c’est la tendance modérée qui domine en Orient

- L’autre qui traduit une exigence kattariste et andine, revendique l’autodétermination des nations originaires qui adoptent la communauté rurale comme base économique, politique et culturelle, avec le projet d’aboutir à une nation confédérale Aymara-Quechua-Guarani.

L’Etat est ainsi devenu la cible privilégiée d’un mouvement paysan endoctriné par les kattaristes, d’autant plus qu’il représente pour eux l’agent de la nouvelle stratégie mondialiste d’accumulation du capital dans le cadre d’une mondialisation qu’ils rejettent.

Un essai récent prend date, car éclaire le fond du débat, au moment où la question agraire rebondit et ouvre un débat intellectuel. Pour Untoja, son auteur, le nouvel état du monde se situe dans un flux historique en devenir inacceptable pour les peuples du Sud qui luttent pour leur indépendance et la liberté de choisir, hors de l’ordre économique imposé, leur mode de vie.

Le retour à l’ ayllu est donc d’abord une rupture avec le capitalisme dont son nouvel avatar est représenté par les processus de la mondialisation qui uniformise la planète et impose un paradigme unique, dans une démarche destructrice des identités minoritaires :

« Retourner à l’ayllu, c’est se rebeller contre une vérité qui s’impose comme la Vérité, c’est aussi questionner un Etat importateur de valeurs qui condamnent au génocide et à l’ethnocide la nation aymara-quichwa. Retourner à l’ayllu, c’est aussi questionner la transparence totalitaire de la globalisation ».

Mais ce retour aux sources, bien qu’accompagné par une ré-appropriation de la communauté, ne signifie pas s’enfermer délibérément dans une sorte de forteresse vide et hantée par les mythes et les routines stériles du passé, un reproche courant fait au nom du réalisme à cette thèse. Mais Untoja néglige de donner le modus operandi de son message.

Ainsi, si Untoja produit une vision idéalisée de l’ayllu, elle souffre de n’être que peu ou pas appuyée sur des matériaux de terrain, sauf sa propre conviction.…

Les questions fondamentales posées restent ainsi pendantes :

- Comment passer d’un modèle jugé aliénant, avec l’agriculture de marché, à un nouveau système communautaire autre que l’ayllu reconnu comme obsolète par Untoja ?

- Comment refonder un Etat ou sinon une entité qui fédère les électrons libres formés par une constellation de communautés disparates ?

- Comment dégager une rente fiscale équitable pour subvenir aux indispensables besoins d’une société de plus en plus urbanisée et aux nécessités insatisfaites croissantes ?
IV) - Conclusion : l’utopie de la mémoire historique contre l’oppression

Que représente finalement la mondialisation pour le bon sens du paysan andin vivant en exclu de l’Etat-Nation ? C’est le pouvoir politique de la capitale, avec la grammaire codée de ses ministres, experts ou membres des ONG formés à l’étranger et au langage abscons.

Ce sont les diktats de l’ambassadeur et quasi-proconsul des Etats-Unis, mais aussi les programmes de développement poussés par l’US. Aid.

C’est le pouvoir financier et économique international, vital néanmoins pour un pays placé sous perfusion économique (500 millions de dollars d’aides diverses annuelles) depuis des décennies, avec des institutions aux sigles barbares : FMI, Banque Mondiale, BIRD et leur cortège de recommandations obligatoires, sinon de menaces de sanctions… C’est l’éradication de la coca-cocaïne , dans les Yungas et le Chapare, avec les agents de la DEA.

Face à cette totalité impériale, occulte mais partout présente, que signifie pour lui l’ayllu ? C’est d’abord le foyer primordial qui est redevenu un havre mythique de solidarité humaine face à son incompréhension angoissée d’un monde lointain et en changement, à la dépossession de son être sous l’effet des déterminismes extérieurs qui pèsent sur lui.

C’est, aussi, l’indépendance, la vraie, pas celle des créoles dominateurs, mais celle qui revendique de vivre selon sa culture et sa tradition ancestrale, les deux fondamentaux qui tissent sa grille simple de lecture de son monde., les seules solutions des experts technocrates à la crise agricole des petits paysans.

C’est donc sa libération dans l’imaginaire, ses retrouvailles avec la mémoire mythique de ses origines, et finalement une catharsis contre l’oppression d’un monde extérieur qui lui est et reste étranger. En un mot, c’est l’utopie salvatrice, « un des moteurs de l’Humanité », écrivait Hegel… C’est aussi prendre le risque d’une révolte millénariste sans issue, propre certes aux jacqueries paysannes traditionnelles qui dérangent l’ordre des Etats, mais en oubliant qu’ils représentent aussi l’ordre économique dominant.
Bibliographies
  • ARRIETA, M. & Alli. Agriculture en Santa Cruz. EDOBOL, La Paz, 1990.
  • BAUDIN, L. L’empire socialiste des Inkas. Institut d’Ethnologie, 294 p., Paris, 1928.
  • CONDARCO MORALES, R. Zarate, el « temible » Willka. Historia de la rebelion indigena de 1899. 2 è édition, Imp. Renovacion, 505 p., La Paz, 1983.
  • CORTES, G. Partir pour rester. Survie et mutation des sociétés andines (Bolivie). Editions de l’IRD, 413 p, Paris, 2 000.
  • DEMELAS, D. Nationalisme sans nation ? La Bolivie au XIX et XX è siècle. CNRS, 227 p, Paris, 1980.
  • DORY, D. & ROUX, J. C. De la coca à la cocaïne : un itinéraire bolivien. Autrepart, 21-46, n°8, Paris, 1998.
  • GONZALÈS, I. & GOZALVÈS, B. & ROUX, J. C. « Bolivia :  Emergencias de nuevas disparidaes espaciales. Analisis cartografico de los censos de 1976 y 1992 ». 85-114, in : Dinamicas territoriales : Ecuador, Bolivia, Peru, Venezuela.
  • GONDARD, P. & LEON, J. B. éditeurs. IRD-PUCE, Quito, 2 001.
  • PERRIER, L. & ROUX, J. C. Les enjeux géopolitiques du gaz en Bolivie. Annales de Géographie, 167-187, n° 630, Paris, 2003.
  • PIEL, J. Capitalisme agraire au Pérou. Editions Anthropos, 330 p., Paris, 1975.
  • ROUX, J. C. La Bolivie orientale. Confins inexplorés, battues aux Indiens, et économie de pillage. L’Harmattan, 316 p., Paris 2000.
  • UMBRALES. n°9, mai 2 001. La Paz.
  • UNTOJA, F. Ch. Retorno al Ayllu. Una mirada aymara a la globalizacion. Fondo editorial de los diputados. 265 p. La Paz. 2 001.
  • WACHTEL, N. La vision des vaincus. Les Indiens du Pérou devant la conquête espagnole. NRF. Éditions Gallimard. 395 p. Paris. 1971.
  • WITTFOGEL, K. 1957. Oriental despotism. University Press. Yale, Etats-Unis, 1957.
  • ZEBALLOS, H. « Reflexiones sobre la ley INRA », 40-49, Umbrales, n°9, La Paz, 2001.
Contacts

Retour Rétrospective | Retour Savoirs Partagés | Retour Agropolis-Museum