Les caves coopératives de l'Hérault

Conférence/Débat à
Agropolis Museum
le 13 décembre 2006


 

Un patrimoine exemplaire

par Thierry Lochard
Conservation du Patrimoine - Inventaire Région Languedoc-Roussillon

La Pierre d'angle, mars 2006, n° 41, p. 47-49
avec l'autorisation gracieuse de "la Pierre d'angle", revue de l'Association Nationale des Architectes des Bâtiments de France, http://anabf.org)


 


Le Languedoc doit au mouvement coopératif du XX siècle de très nombreuses caves vinicoles, dont plus de 160 dans le seul département de l'Hérault. Elles sont mieux connues aujourd'hui grâce à des études récentes qui font ressortir la grande qualité et l'originalité d'un patrimoine mis en danger par les mutations contemporaines.

[Note : Deux recensements complémentaires menés à la DRAC par E. Frisch et C. Gauthier en 1996, et par S. Goffart et I. Gravil en 2000-2001 ont été réunis et complétés, T. Lochard, DRAC-LR, Inventaire général, 2004-2005. Pour le Gard, voir l'étude menée en 1998 par le CAUE].

Une architecture adaptée

Les premières associations syndicales ont provoqué rapidement la construction de bâtiments dédiés à la production et à la conservation du vin. Les Vignerons Libres de Maraussan donnent en 1905 le coup d'envoi d'un mouvement qui s'accélère après la première guerre mondiale. Une quinzaine d'édifices sont bâtis dans les années 1920 et le mouvement prend des proportions exceptionnelles dans les années 1930 : plus de 80 créations dont 66 entre 1936 et 1939, auxquelles il faut ajouter de très nombreux agrandissements. Les constructions reprennent dès 1947 avec une forte augmentation des capacités de vinification et de stockage.
Cet essor remarquable de la coopération vinicole est lié à un contexte institutionnel, juridique et politique dans lequel le service du Génie Rural joue un rôle primordial. Ses ingénieurs orientent et soutiennent les projets, facilitant ainsi leur financement par le Crédit Agricole Mutuel.

Projet de coopérative pas Jean Rodier, architecte
Un élan coopératif pour assurer la survie de la viticulture s'inscrit au fronton

Pour répondre aux contraintes de température et d'aération, les premières constructions reprennent généralement la typologie des chais privés à longs corps de bâtiments accolés, ouverts sur des murs pignons décorés. Ce schéma constitué de bâtiments parallèles perdure jusqu'à la fin des années 1930 et permet des agrandissements aisés, parfois anticipés dès l'origine. Viennent ensuite les grands volumes unitaires, agrandis vers l'arrière, à l'identique ou, sur les côtés, avec des bâtiments en appentis plus restreints. A l'intérieur, le plan " en fer à cheval " des années 1920, avec les cuves de stockage en béton situées en périphérie d'un espace central de vinification, disparaît au profit d'une organisation plus rationnelle : des travées de cuves parallèles implantées perpendiculairement à l'arrière de la cave, derrière les quais de réception des vendanges situés en façade. Le modèle repris de la tradition s'adapte bien à l'utilisation des dénivellations qui facilitent le transport des moûts.

A la contrainte des espaces producrifs s'oppose une plus grande liberté de composition en façade, puis dans des corps en avancée, perpendiculaires au bâtiment principal; cette créativité s'exprime également aux angles des façades principales et latérales ou en retrait de grands arcs unitaires, voire même dans des bâtiments complètement isolés. La variété des réalisations, très évidente après 1945, accompagne les évolutions techniques, celle du matériel vinicole et celle des matériaux. Avant l'introduction de l'inox, le béton avait d'ailleurs supplanté la tonnellerie ; à l'extérieur des cuves cylindriques forment des ensembles parfois impressionnants et non dépourvus d'intérêt. Des transformations récentes, les caveaux de vente par exemple, dénaturent souvent la cohérence architecturale caractéristique première de la cave coopérative, associant sans ambiguité son image à sa fonction.

 

Une architecture engagée

Projet de coopérative pas Jean Rodier, architecte
Ceyras, une seconde vie pour les caves coopératives

A la tradition éclectique des débuts (chaînages d'angle harpés ou rampants assisés en sifflet, corniches, alternance de matériaux, dates portées, motifs sculptés, inscriptions) se mêlent les échos d'un régionalisme très présent après 1920. Le pittoresque dialogue avec les motifs les plus modernistes dans une osmose très particulière qui donne aux coopératives leur caractère et dénote une attention expressive, associant la modernité du projet coopératif à la tradition viticole et villageoise : effets de couronnement, rotondes, grands arcs, transformateurs isolés comme des tours ou des campaniles, avant-toits traités en génoise ou en corniche de béton mouluré, grande variété des appareils réguliers, alternés ou à motif, ou au contraire volontairement irréguliers. Le décor porté rappelle le fondement moral et social du projet. Les inscriptions de Maraussan : " Cave coopérative commune. Tous pour chacun. Chacun pour tous " ou de Vendémian : " L'union fait la force " donnent le ton ; les décors de frontons et les sculptures nombreuses célèbrent la vendange collective, la danse, le repos et la famille. Comme l'architecture, le décor exalte l'élan coopératif né de la crise de surproduction du début du siècle et de la réaction des petits propriétaires pour leur survie, avec l'espoir que fait naître l'esprit de solidarité.
 

Un modernisme pittoresque


Canto Perlic

En 2000, un couple suédois Sune et Ursula Sloge quitte Uppsala pour le Tarn; ils rachètent un petit domaine qui produit 35 000 bouteilles de Gaillac par an. Sur leur nouvelle terre d'adoption, ils manquent d'espace de stockage. Ils commandent donc à un maçon portugais et ses deux fils un pigeonnier toulousain.

Antoine Dias réalise, à la manière des maisons de vigne, mais en béton cellulaire un édifice sur deux niveaux, qu'il habille de briquettes cuites à l'ancienne à La Capelle. L'isolation thermique est assurée grâce à l'utilisation du matériau thermopierre. Les encadrements cintrés, les génoises et le traitement des angles transforment le monolithe premier en une dépendance agricole en harmonie avec la demeure proche. Ce jeu de miroir rappelle, à une autre échelle, le marteau-pilon du Creusot dissimulé dans une tour.

Le bâtiment a été primé l'an dernier aux trophées Xella dans la catégorie valorisation du patrimoine.

L'étude de styles et des manières dément l'idée reçue d'une similitude des créations. Edmond Leenhardt s'impose dans les années 1920 avec des formules qui sont autant de signatures : grands corps sur long-pan, motif roman des baies hautes en plein-cintre et cordon formant imposte, petites baies jumelles des pignons. René Villeneuve qui succède à Roger Audoux en 1940 propose à partir de 1937 des compositions plus classiques et régulières, avec en particulier des retours de corniche formant fronton triangulaire ouvert et des baies d'étage inscrites dans des arcades aveugles. Le modernisme pittoresque d'Emile Peyre anime le Biterrois et celui des frères Etienne et Jean Rodier la moyenne vallée de l'Hérault et l'est du département. Joseph

Rouquier est peut-être à l'origine d'un renouveau des formes influencé tant par l'Art-déco que par le modernisme, avec des baies à croisillons et meneaux multiples en béton, des jours formant frise, des auvents en béton très proéminents, des quais de réception intégrés dans des grands arcs sans piédroits, etc. Son empreinte sur les créations postérieures à la guerre reste à préciser car, à cette période, la diversité des projets et l'" échange " des motifs rend les attributions stylistiques difficiles. Ainsi, Paul Brès réalise dans les années 1930 des " cathédrales vinicoles aux façades monumentales avec avant-corps, couronnées de frontons à redents amortis par de grands ailerons latéraux ou à grands pignons et demi-croupe, inspirées du modèle donné par Leenhardt ; après la guerre, il réalise avec brio plusieurs projets dans un style radicalement différent, manifestement influencé par son ami René Villeneuve ou par joseph Rouquier. Aux architectes évoqués ci-dessus, il convient d'adjoindre ceux qui ont travaillé dans les autres départements du Languedoc, comme Henri Floutier par exemple, dont les créations gardoises retiennent l'attention.

La " fortune " viticole avait déjà profondément transformé l'espace languedocien au XIXè siècle : des faubourgs de maisons viticoles, de celliers et de remises surgissent et modifient les équilibres villageois entre les centres anciens et leur périphérie ; les tourelles, les toits en ardoises, les décors luxueux des "châteaux " éclectiques proclament l'opulence des grands négociants. Avec le mouvement coopératif, le paysage s'enrichit d'un nouveau monument emblématique : chaque village ou presque possède " sa " cave coopérative. L'implantation à l'écart des centres anciens, liée aux impératifs économiques et fonctionnels rend ces "cathédrales " d'autant plus visibles qu'elles se distinguent par leur proportion et leur silhouette atypiques, soulignées par les cuves cylindriques extérieures en béton ou en inox.
 

Coopératives en péril

 

Projet de coopérative pas Jean Rodier, architecte
Projet de coopérative pas Jean Rodier, architecte

Aujourd'hui l'urbanisation dévorante rattrape les coopératives, très souvent enclavées, encerclées de villas qu'elles surplombent de leur masse et incommodent parfois aussi...

Cette évolution urbaine défavorable s'ajoute aux contraintes économiques. Les créations liées à une viticulture " productiviste " marquent bientôt le pas et, à partir des années 1960, la recherche d'une plus grande qualité et les regroupements de sociétés fragilisent de nombreuses coopératives, réduites aujourd'hui à la fonction de dépôt ou de caveau de vente. Quelques unes sont certes reconverties, mais le temps des ventes et des démolitions semble venu en raison d'une pression foncière considérable (Montpellier, Marsillargues, Castries, Coumonsec, Gigean, etc.) [Caves coopératives, un patrimoine en danger, Midi Libre, 27 décembre 2004].

Se pose dès lors la question d'une présence singulière dans le paysage languedocien, celle de ces édifices remarquables, emblématiques d'une histoire régionale marquée par la coopération, par les espoirs d'une solidarité qui arrachait, dès 1905, " les petits propriétaires paysans, les petits producteurs vignerons… à cet esprit d'individualisme outré et défiant " (Jean Jaurès, L'Humanité du Dimanche, n°385, mai 1905, cité dans Les Vignerons Libres de Maraussan : 1901-1918, s.d., 1996).

   

Bibliographie
  • Gavignaud-Fontaine G., 2001. Les caves coopératives dans le vignoble du Languedoc et du Roussillon. Montpellier, Univ. Paul Valéry.
  • Gavignaud-Fontaine G., 2000. Le Languedoc viticole, la Méditerranée et l'Europe au siècle dernier (XXe). Montpellier : Centre d'histoire moderne et contemporaine de l'Europe méditerranéenne et de ses périphéries, Université Paul-Valéry, 561 p., Ill.
  • Fluchère P., Fray F., Tuccelli N. (dir), 1991. Les coopératives vinicoles varoises. Brignoles : ADAC. Catalogue d'exposition Aix en Provence, DRAC-SRI.
  • Notices des coopératives vinicoles de la Base Mérimée, © Inventaire général.


(Article reproduit avec l'autorisation gracieuse de "la Pierre d'angle", revue de l'Association Nationale des Architectes des Bâtiments de France, http://anabf.org )

 


Retour Savoirs partagés | Retour Agropolis-Museum