Entrepreneurs migrants

Conférence
donnée à
Agropolis Museum
le 24 novembre 2004

à Marseille
Un siècle d'aventures

par Brigitte Bertoncello (Géographie et environnement - Université Aix-Marseille I, UMR TELEMME; MMSH)

 


S o m m a i r e 

Introduction

1 - Immigré hier, Marseillais aujourd'hui

2 - 1972-2001 : 29 ans d'entreprenariat commercial

3 - Dynamisme et flair économique

4 - Une renommée médiatique

5 - Acteur économique et social

6 - Noir dehors, blanc dedans

7 - Le citoyen et les politiques publiques

Contacts

La boutique de Thomas Sarr à Belsunce : une fenêtre sur le monde

Dans le quartier de Belsunce, quartier d’accueil des différentes vagues migratoires qui se succèdent dans la cité phocéenne depuis la fin du XIXème siècle, une boutique aux couleurs rasta marque le paysage urbain. D’apparence communautaire, ce commerce est géré par un Français d’origine sénégalaise qui combine, dans une dizaine de mètres carrés, vente d’objets imperturbablement teintés de jaune, vert et rouge mais aussi confection de vêtements.

Au-delà de ce statut de commerçant tailleur, T.S. est une véritable figure dont la renommée dépasse largement les limites du quartier. Il a su, au fil des ans constituer et entretenir des réseaux de connaissances marqués tant par leur diversité générationnelle que par leur brassage social et culturel. Si Jacques Barou1 parle «d’un quartier ayant, à Marseille, l’image d’un ghetto », le parcours de Thomas Sarr permet de décliner certes un ancrage à Belsunce, mais aussi une histoire avec la ville, une articulation avec la société locale et une ouverture sur le monde.

En articulant activités économiques et lien social, en combinant les échelles d’intervention et jouant des mixités, ce personnage volubile, excentrique et «tchatcheur » développe les principes inhérents à une économie de bazar2.

1 J. Barou, Le rôle des communautés, pp.26-29, in Le destin des immigrés, Sciences humaines, n°96, juillet 1999.
2 M. Péraldi, « Marseille : réseaux migrants transfrontaliers, place marchande et économie de bazar », in J. Césari (s-dir.) Les anonymes de la mondialisation, cultures et conflits, L’Harmattan, 1999.

1 - Immigré hier, Marseillais aujourd'hui

Thomas Sarr est fier de dire qu’il vient de Palmarin, le village de Senghor, où il a reçu, ainsi que ses quatre frères et sœurs, une éducation catholique. C’est une religieuse qui va lui conseiller d’aller en France et lui proposer de l’accompagner à Marseille où son frère gère un hôtel, rue Beauvau, à proximité de la Canebière. Arrivé dans la cité phocéenne au début des années 60, il restera quelques temps dans cet établissement avec un double statut de locataire et d’employé, tout en cherchant à concrétiser son projet d’apprentissage du métier de tailleur. Préalablement initié par sa mère, Charlotte Dibor Sarr, à la confection de vêtements sereer, Thomas Sarr souhaite compléter sa formation et suit des cours de coupe et couture rue Croix de Régnier puis rue Paradis. Fort de son savoir-faire, il s’inscrit à la Chambre des Métiers comme tailleur et sera rapidement envoyé chez Vitalis Ishkinazi, tailleur juif d’origine turque installé rue Puvis de Chavannes, à proximité du foyer des tirailleurs sénégalais accueillant de nombreux marins originaires notamment de l’Afrique de l’Ouest.

Employé dans ce commerce de 1966 à 1972, Thomas Sarr envisage de créer sa propre boutique à l’image de son père, François Diegane Sarr, considéré au village comme un grand pêcheur, toujours très sollicité et n’ayant jamais travaillé pour une tierce personne.

En 1971, Thomas Sarr épouse, dans l’église Notre Dame du Mont, une jeune marseillaise qu’il appelle avec humour et affection «la Baronne », personnage essentiel de sa vie dont il ne cesse de parler à tout interlocuteur venu lui rendre visite dans sa boutique. « Pour l’instant, je n’ai pas encore d’enfant mais mes enfants c’est vous tous ! », clame Thomas Sarr «  J’ai quand même à voir avec le métissage ; je suis considéré comme un modèle par rapport à mon couple mixte... Ca me pétrifie d’être un modèle : modèle de quoi ? Modèle de rien ! Le mien, c’est tout»1.

Aujourd’hui, il n’est pas rare de croiser Thomas Sarr dans les rues de Marseille, effectuant son jogging quotidien ou bien, plus tard dans la journée, circulant en roller, en compagnie de la Baronne, sur les espaces aménagés du Prado, dans les quartiers sud de la cité. La planche à voile verte, jaune et rouge, entreposée dans le couloir de l’immeuble de la rue des Petites Maries, sera utilisée dès les premières chaleurs, à l’heure du déjeuner. Cette palette sportive serait incomplète s’il n’était ici question de la salle de gymnastique aménagée au dessus de la boutique. Pratiquant l’athlétisme depuis son plus jeune âge, Thomas Sarr, à 58 ans, perpétue le culte d’un corps musclé et dynamique, culte partagé par la Baronne mais aussi quelques adeptes féminines réunies pour l’occasion dans ce lieu de l’effort.

Au delà de ces loisirs partagés, la situation sociale et économique de ce couple mixte peut sembler aujourd’hui presque paradoxale. Thomas Sarr est commerçant artisan installé dans Belsunce, quartier déprécié aux devantures modestes souvent dégradées et sa femme, la Baronne, est tour à tour gérante et propriétaire de boutiques de vêtements de luxe à quelques encablures, de l’autre côté de la Canebière, rue de Rome et Paradis, où s’exposent, dans des vitrines d’un agencement remarquable, des vêtements de marques internationalement connues. Mais ne s’agit-il pas là d’un paradoxe de façade ?

1 Entretien du 8 février 2000.

2 - 1972-2001 : 29 ans d'entreprenariat commercial

Après avoir été apprenti rue Puvis de Chavannes, Thomas Sarr va franchir la rue d’Aix pour s’installer rue des Petites-Maries et ouvrir son propre commerce. C’est avec les conseils et le soutien financier de sa belle-famille que Thomas Sarr enclenche les démarches nécessaires, et non avec l’appui de ressortissants du Sénégal au nom d’une quelconque solidarité communautaire. Fréquentant le quartier de Belsunce, Thomas Sarr va toutefois s’adresser à Madame Alphonsine Mendy, concitoyenne sénégalaise gérante d’une cave pour connaître le nom du propriétaire d’un commerce localisé au-dessus de son propre local. Mademoiselle Marie-Louise Fabre, propriétaire de l’immeuble accepte de louer à Thomas Sarr le local convoité.

Il va vivre dans le «le petit Harlem marseillais »1, constitué dans quelques îlots de Belsunce où se retrouvaient les ressortissants d’Afrique Noire, le plus souvent employés dans le port, dans les années 1960 et 1970. Thomas Sarr a conservé de cette période une mémoire des lieux et des hommes et il entretient aujourd’hui encore des relations fortes avec les anciens, ex cafetier, ou restaurateur, mais aussi gérant d’hôtel ou dockers.

Sa boutique actuelle était autrefois occupée par une blanchisserie  que signale le romancier et cinéaste casamançais Ousmane Sembene dans son ouvrage «le docker noir »2. Quelques pages sont en effet consacrées à la blanchisseuse Marie surnommée «maman » par les Africains «pour sa bonté envers eux » ; « deux ou trois Noirs sont toujours à la porte (de son établissement) pour palabrer »3.

Si, dans les années 1980, les Maghrébins ont progressivement remplacé les étrangers en place et ouvert leurs propres commerces, Thomas Sarr fait partie de ceux qui sont restés et qui accueillent aujourd’hui non seulement une clientèle de proximité mais aussi des consommateurs extérieurs au quartier.

A travers leurs pratiques économiques, les autres commerçants originaires principalement de l’Afrique de l’Ouest n’expriment pas permanence et stabilité. Dans son roman autobiographique intitulé « Banjo », Claude McKay dépeint la situation de ces cafetiers à Marseille dans les années 1920 et précise « ...ces petits commerces changent sans cesse de mains. Il y a près d’un an, j’allais dans un petit bar, derrière la Bourse. Six mois plus tard, j’ai retrouvé le patron à Toulon où il venait de prendre un autre bar. L’autre jour, je l’ai vu à Nice où il venait d’en prendre un troisième après avoir vendu celui de Toulon. »4 A la fin des années 1990, les changements de commerce et d’activité sont toujours d’actualité, les mutations sont fréquentes dans les quartiers centraux de Marseille : « ...un ballet vertigineux de créations et de disparitions d’entreprises, impossible à repérer à l’aune des seuls registres de commerces... »5.

Thomas Sarr ne contribue pas à cette mobilité spatiale, il est une référence pour les autres commerçants africains qui n’hésitent pas à déclarer : « Tout le monde a un regard sur toi. Tu es comme le baobab : tu as le gros tronc solide, des racines bien ancrées dans la terre et des branches qui partent de tous les côtés ». Cette parabole résume avec habileté la stabilité d’une activité commerciale diversifiée, toujours recomposée à partir du même espace, la boutique de la rue des Petites- Maries.

1 B. Bertoncello, S. Bredeloup, « A la recherche du docker noir », in Dockers de la Méditerranée à la Mer du Nord, des quais et des hommes dans l’histoire, EDISUD, Aix-en-Provence, 1999
2 O. Sembene, « Le docker noir », Editions Debresse, 1956, puis Présence africaine, 1973
3 op.cit., p.2
4 C. McKay, « Banjo », André Dimanche Editeur, coll. Rive Noire, 1999
5 B. Bertoncello, S. Bredeloup, « Commerce africain, réseaux transnationaux et société locale », in Marseille, carrefour d’Afrique, Hommes et migrations, n°1224, Mars-Avril 2000

3 - Dynamisme et flair économique

Dans son local, Thomas Sarr va en premier lieu exercer son métier de tailleur et vendre des vêtements de prêt-à-porter principalement pour les habitants et actifs du quartier. Son voisin immédiat est alors le propriétaire de la «maison Kahn »1, vendeurs de disques ; c’est dans cet antre de la musique qu’il va écouter un 45 Tours de Jimmy Cliff et découvrir le reggae. A l’occasion d’un concert du chanteur et de ses musiciens à Marseille, Thomas Sarr se présente au Pharo pour les rencontrer : « je n’ai jamais eu froid aux yeux, j’y suis allé au culot et tout est parti de là ». Différentes photographies attestent aujourd’hui de l’amitié construite entre Thomas Sarr, la Baronne, Jimmy Cliff et sa famille. Mais au-delà de cette amitié, Thomas Sarr prend conscience, à travers ce concert, de l’importance du nombre de spectateurs et de l’absence de couleurs dans la salle. Il décide ainsi de se spécialiser dans la création vestimentaire reggae. : aucune concurrence n’existe alors à Marseille. Il engage des travaux dans son local et peint les murs aux couleurs africaines. Un inspecteur de la ville attaché au patrimoine tentera d’interdire l’opération puis, après de multiples palabres, le fonctionnaire demandera un costume sur mesure pour clôturer le dossier. La décoration terminée, T.S. convoque la presse et présente son produit de lancement : un jogging vert, jaune et rouge ; par la suite, tee-shirt, pantalons, gilets seront confectionnés par le créateur marseillais.

A l’occasion d’un concert de Bob Marley programmé à Toulon, Thomas Sarr est contacté par les organisateurs qui lui proposent d’inscrire sur les affiches une publicité pour sa boutique, un acte qui renforcera indéniablement sa position de figure du reggae. « Là, tout s’est emboîté : la musique, les fringues, les objets ». On lui propose de gérer des billetteries dans sa boutique mais aussi de devenir «maître de cérémonie » de différents concerts où il présente les groupes arborant sur ses costumes excentriques les couleurs du reggae.

A partir de 1982, il se rend à Londres où la communauté jamaïcaine est importante, pour acheter des objets aux trois couleurs : « Londres c’était le temple du reggae. (...) J’ai même appris l’anglais ». Cet apprentissage d’une langue étrangère va contraindre Thomas Sarr à savoir lire et écrire le français jusqu’ici mal maîtrisé du fait de l’absence de scolarisation dans son pays2. Une fois les réseaux tissés avec les fournisseurs de Londres, ce sont des «assistants » qui viennent à Belsunce proposer directement leurs marchandises. A l’occasion des concerts programmés dans la région, vont alors se développer des expositions vente d’objets en provenance de la boutique de la rue des Petites-Maries.

Dans les années 1990, la concurrence va s’installer et se développer à Marseille : Thomas Sarr n’est plus l’unique correspondant sur l’univers du reggae mais sa position reste toutefois majeure du fait de son ancienneté d’implantation, de son expérience, de sa notoriété, et enfin d’une image fréquemment véhiculée dans les médias.

1 La Maison Kahn est devenue spécialiste du disque reggae et s’est installée rue Barbaroux au moment où des mutations culturelles s’opéraient dans le quartier.
2 Les cours de catéchisme auxquels T.S. assistait, étaient exprimés en sereer, sa langue maternelle.

4 - Une renommée médiatique

Dès la transformation de sa boutique en espace rasta, Thomas Sarr apparaît dans la presse locale, il est même sollicité par la chaîne régionale télévisée, FR3, pour y parler du phénomène qu’il représente : « j’étais une curiosité, ce que j’avais fait était nouveau et puis ça donnait de la lumière dans le quartier »1.

En 1988, Alpha Blondy, le célèbre chanteur ivoirien, est à la recherche d’un lieu d’ambiance africaine pour y tourner le clip de son dernier succès2. Son impresario va choisir, sur catalogue, la boutique de Thomas Sarr où se déroulera l’opération accompagnée d’une importante campagne publicitaire. Thomas Sarr, présent, rejoint le groupe des acteurs du clip : son apparence vestimentaire particulièrement originale ne peut susciter que curiosité et attention dans un milieu en quête de personnages et de nouveauté.

En 1990, Thomas Sarr accepte de se rendre à Paris pour participer à une émission de Michel Denisot, programmée sur Canal Plus, sur le thème de l’intégration. Ce thème au cœur de l’actualité politique ne laisse pas Thomas Sarr indifférent et il se plait aujourd’hui encore à expliquer sereinement que « l’intégration, c’est se comporter comme les autres mais garder son identité et pouvoir toujours parler de sa terre »3.

Courant 1990, Thomas Sarr est amené à réaliser les costumes des musiciens de Serge Gainsbourg en tournée à la Grande-Motte. La tendance reggae de ses compositions amène le chanteur a s’intéresser aux milieux africains et des photos de costumes présentées dans un press-book vont attirer son attention. Le camion de la star et de ses musiciens stationnera à maintes reprises dans le quartier de Belsunce pour les prises de mesure et les essayages. Une photographie du tailleur et du chanteur immortalise la rencontre et trône sur le comptoir de la boutique.

Thomas Sarr n’oublie pas pour autant les manifestations culturelles de sa propre ville et lorsque le festival «Nuits blanches pour la musique noire » se met en place, il n’hésitera pas à contacter les organisateurs pour leur demander d’y être associé en tant que figure africaine de la cité phocéenne. C’est dans ce cadre, qu’il va rencontrer Ousmane Sow venu exposer ses sculptures à la Vieille Charité ; une autre relation d’amitié qui vient renforcer un réseau international de connaissances dans les milieux artistiques.

Dans un numéro de « Terre provençale » consacré à Marseille, une double page présentant les femmes et les hommes marquants du quartier « Canebière-centre » propose, à côté d’un portrait sur Maryline Vigouroux, toujours considérée comme première dame de la ville et directrice de l’espace mode, celui de Thomas Sarr, tailleur, «un personnage hors du commun, beau parleur et philosophe à ses heures » qui a su «tisser de très nombreuses amitiés aux quatre coins du globe » 4

Dans sa boutique, des photographies où il apparaît en compagnie de stars du show-biz rappellent que son parcours professionnel a croisé l’univers des médias. C’est semble-t-il sa passion pour la musique et son implication pour la culture rasta qui l’ont conduit des coulisses des salles marseillaises aux plateaux télévisés parisiens.

En 1998, Thomas Sarr a été sollicité par une chaîne nationale câblée5 afin d’animer, tous les jours, à partir de son atelier, une émission traitant de questions de société, de thèmes d’actualité. C’est autour d’un événement sportif, la coupe du Monde, que le lancement de la chaîne s’est opéré à Marseille. Thomas Sarr intervient seul ou en présence d’un invité sur des sujets aussi variés que les sans papiers, le mariage, le clonage, les jeunes créateurs marseillais,....... ; il jongle avec les échelles d’analyse et mixte avec plaisir les identités des invités du «plateau de Belsunce».

Le 21 juin 1999, date historique pour la ville de Marseille qui fêtait ses 2600 ans, la Massalia proposait à travers ses parades une image de cité cosmopolite où cohabitent différentes communautés3. Thomas Sarr, considéré comme «la mascotte » des communautés africaines, défilait sur leur char musical, aux côtés de Doudou N’Diaye Rose, percussionniste de renom, entouré du groupe des enfants remémorant le passage des tirailleurs sénégalais dans le port phocéen.

1 Entretien du 19 février 2000.
2 « Sweet, sweet fanta diallo ».
3 Entretien du 30 mars 1998.
4
Terre Provençale, Marseille, le guide 1998, « L’histoire de la ville à travers ses quartiers », Hors série, 164 p.
5 « Régions TPS » concernant le secteur Provence Alpes Côte d’Azur
6 « Marseille, laboratoire de la cohabitation entre communautés », M. Samson, Le Monde, mardi 22 juin 1999, p.11

5 - Acteur économique et social

Dans son atelier de couture, Thomas Sarr peut tout aussi bien effectuer une retouche sur le pantalon usé d’un retraité africain ou sur la robe «dernière mode » de la fille d’un commerçant syro-libanais du quartier, et créer un nouveau modèle pour une Marseillaise ou composer les costumes des acteurs d’un tournage de film ou des musiciens d’un spectacle. Souvent sollicité pour affirmer l’identité africaine d’une production, Thomas Sarr peut, à l’occasion, faire appel à des coiffeuses qui viendront alors sur place, tresser les chevelures.

En ce qui concerne la vente d’objets rasta, des adolescents et jeunes adultes viennent acheter médaillons, vêtements, posters, le plus souvent informés par des magazines spécialisés : des Allemands se perdent dans Belsunce en quête de la boutique africaine sans doute considérée, au-delà de sa spécificité, comme une curiosité. La diversité et l’originalité des produits proposés ainsi que la personnalité de Thomas Sarr chaussés de Doc Martens dépareillées, des lacets rouge, jaune, vert en guise de cravate avec de grands turbans touaregs enroulés sur la tête, sont des éléments constitutifs de l’identité de cette boutique.

Au-delà de ces activités, Thomas Sarr informe sa clientèle sur les concerts auxquels il participe le plus souvent, en tant qu’animateur, présentateur. Cette fonction lui permet de rencontrer de nombreux artistes et il n’est pas rare d’écouter en avant-première, la dernière composition de tel ou tel musicien, dans l’atelier de Thomas Sarr. Jo Corbeau, créateur du reggae méditerranéen ou les membres du groupe I’AM viennent perpétuer le rituel du thé au gingembre en arrière boutique, dans l’espace-atelier aménagé partiellement en salon pour accueillir les visiteurs.

Cette ouverture sur l’extérieur ne doit pas faire oublier que Thomas Sarr est connu de tous dans son quartier; son parcours social assimilé à une véritable réussite, engendre reconnaissance et respect. Il est fréquent de voir Thomas Sarr recevoir les membres de familles africaines installées dans le quartier : ils viennent demander conseil pour la scolarité des enfants, pour la gestion de leur budget, mais aussi solliciter une intervention en vue d’entamer des démarches administratives dans les domaines du logement, de la santé ou de la retraite.

Mais au delà de ces relations privilégiées avec des « Africains de Marseille », Thomas Sarr entretient des liens déjà anciens avec des membres d’autres communautés présentes dans le quartier de Belsunce. Le pâtissier arménien de la rue du Baignoir ou les restaurateurs originaires du Maghreb de la rue des Dominicaines connaissent Tom, ainsi baptisé par ses proches.

A la fois client et voisin, Tom paré de ses attributs rasta, n’hésite pas à commander des couscous en compagnie d’une troupe toujours métissée ou encore à reconstruire la mémoire collective de cet espace autour d’un verre de thé à la menthe. « Tu vois, avant là, il y avait deux immeubles et puis deux boutiques, un marchand de tissu et une mercerie...ça marchait ensemble ; et puis, pas très loin, on pouvait faire des habits. C’était comme ça, ça marchait bien ». Et puis, il faut ici rappeler les relations construites avec la société locale encore présente à Belsunce et tout particulièrement, les femmes appartenant aujourd’hui au troisième âge, qui connaissent l’Afrique soit pour avoir contracter un mariage mixte, soit pour y avoir vécu.

La Reine Mère, Mamie Paule,... n’oublient jamais Thomas Sarr quand elles réalisent des pâtisseries : des parts de gâteau sont réservés à celui qu’elles ont vu vivre dans ce quartier et qui anime, positive et ouvre les frontières d’un espace souvent décrié.

6 - Noir dehors, blanc dedans

Au 22 de la rue des Petites-Maries, se croisent des enfants de familles africaines installées dans le quartier, des fonctionnaires d’institutions diverses, des musiciens de toutes origines, des Marseillaises octogénaires autrefois gérantes de café-restaurant et veuves de compatriotes sénégalais, ou encore des jeunes couples nouvellement installés dans le quartier, venus saluer Thomas Sarr et «prendre des nouvelles ». autant d’individus qui pourraient ne jamais se rencontrer, tant leurs univers respectifs sont éloignés. Ici, on s’informe sur l’état d’avancement des travaux de réhabilitation du quartier, on parle des dernières manifestations de la ville, on vient débattre du prochain thème de l’émission télévisée, on parle cinéma et littérature mais aussi difficulté des ressortissants à trouver un nouveau local commercial après expulsion ou devenir de rares clandestins.

Thomas Sarr parle avec humour de cette dispersion apparente à la fois dans la nature de ses activités et dans ses relations sociales : « Je fais tout en vrac, c’est comme ça...  ». Il entretient toujours des relations avec l’Afrique, tout en privilégiant son village de Palmarin, et dit ne pas pouvoir vivre en dehors de Marseille où il exerce son métier depuis 40 ans. Il se définit tour à tour comme «le maire du quartier » même si «c’est virtuel », «une figure africaine (...) connue comme le loup blanc », mais aussi comme «un africain qui n’a jamais dit inch Allah et qui n’a pas manqué de courage et d’idées »1. Cette posture, à la fois ici et là-bas mais avant tout dans la cité phocéenne sans oublier ses origines culturelles, donne parfois l’image d’un grand écart entre deux continents. « Je suis un homme noir dehors et blanc dedans » déclare-t-il arborant un pendentif touareg sur sa poitrine, offert par un étudiant nigérien, en remerciement d’un service rendu pour trouver un logement dans le quartier. « Dans ce pendentif, il y a tout ce qu’il faut »2 dit-il avec un clin d’œil entendu : la protection des forces divines peut encore avoir une action «rue des Petites Maries », loin de la terre africaine.

Ce sont le plus souvent des responsables ou des adolescents d’écoles catholiques de différents pays d’Afrique qui sollicitent Thomas Sarr pour le financement d’un projet. Loin de renier son éducation religieuse, Thomas Sarr figure du reggae, reste présent et connu dans les réseaux qui ont contribué à sa réussite ; il peut à l’occasion financer une équipe de foot ou du soutien scolaire en Côte d’Ivoire ou au Cameroun.

Quant au Sénégal, son pays d’origine, c’est à Palmarin où sa famille vit toujours qu’il a fait construire une maison dans laquelle il se rend tous les ans. Par ailleurs, il reçoit chaque été, à Marseille, ses nièces Fernande Samba Tew et Vanessa Midingohi, qu’il dit éduquer «comme des petites françaises ». La circulation entre les deux lieux est maintenue et dépasse largement le cadre familial puisque, depuis de nombreuses années, des connaissances de Thomas Sarr découvrent le Sénégal à travers Palmarin, où il organise leur séjour. « L’endroit où je suis né a de l’importance : je veux montrer d’où je viens et où je suis arrivé »3. Sur place, il a déjà réalisé un documentaire qu’il qualifie de «petite autobiographie », de «retour aux racines » et dans lequel il montre la vie de ce village de pêcheurs.

A l’instar d’autres Sénégalais en migration, Thomas Sarr contribue à financer des travaux dans le village et le maire ne manque pas de le remercier régulièrement pour son engagement. Au-delà de cette participation, il s’attache aujourd’hui à construire un projet d’implantation d’éoliennes pour traiter la question de l’eau ; c’est un ingénieur de Toulouse qui lui a parlé des propriétés techniques de ce type de dispositif et avec l’aide de qui il envisage de réaliser son dessein.

Sur les rayons de sa bibliothèque, installée entre tissus, bouilloire à thé et chaîne hi-fi, des ouvrages aux références éclectiques sont le miroir d’une recomposition identitaire avec toutes ses ambiguïtés. « Le parler marseillais » de R. Bouvier s’intercale entre «le parfum » de Suskind et des ouvrages sur la civilisation sereer4écrits par Henry Gravand, prêtre au Sénégal et aujourd’hui moine à l’abbaye de Notre-Dame d’Aiguebelle. « C’est un ami, j’ai été enfant de cœur à la messe à Palmarin. De temps en temps je vais le voir à Aiguebelle. Je suis comme ça, je garde tout : il y a le rasta et tout le reste»5. La question de l’identité reste en suspens : blanc dans sa manière d’être et de penser tout en imitant avec de grands éclats de rire l’Africain des boites de chocolat clamant « Y’a bon Banania » ou encore le « sauvage » découvert par les ethnologues du XIXème siècle prononçant avec des yeux exorbités la terrible phrase « je vais te manger ». Avec l’intention d’affirmer ses origines culturelles, Thomas Sarr a récemment entamé des démarches administratives pour insérer dans son nom officiel, son patronyme africain et le faire figurer sur sa carte d’identité française. « Je vais reprendre mon nom africain, je vais m’appeler Thomas Samba Sarr »6 déclare avec fierté cet homme de Marseille. 

1 Entretien du 21 janvier 1999.
2 Entretien du 16 mai 2000.
3 Entretien du 30 mars 1998.
4 H. Gravand « La civilisation sereer », tome II Pangool, les nouvelles éditions africaines du Sénégal, 1990.
5 Entretien du 5 juillet 1999.
6 Entretien du 16 mai 2000.

7 - Le citoyen et les politiques publiques

Le quartier de Belsunce fait aujourd’hui l’objet d’une politique de requalification très largement axée sur la réhabilitation d’un parc immobilier dégradé longtemps négligé par ses propriétaires. Si les opérations d’amélioration de l’habitat (OPAH), opérations incitatives, n’ont pas produit les effets escomptés, le lancement de deux périmètres de restauration immobilière (PRI)1 rendant l’action obligatoire pour le propriétaire, s’est accompagné de mutations physiques et sociales non négligeables. Thomas Sarr est capable de parler avec aisance de ces procédures : il suit l’avancement des travaux et connaît les immeubles où des appartements sont en vente. Ces opérations ne l’effraient nullement, il pense même qu’elles constituent une opportunité pour qui souhaite réaliser un investissement immobilier. « Marseille Aménagement », une des sociétés d’économie mixte de la Ville, chargée de gérer le dossier, incite les nouveaux acquéreurs à louer leur appartement à des étudiants inscrits dans les universités installées au cœur de la cité phocéenne2.

Thomas Sarr, qui n’a jamais habité dans le quartier, a décidé comme d’autres, d’y acheter de l’immobilier destiné pour l’instant à la location. Ses relations dans le double milieu de l’administration et du Bâtiment et Travaux Publics ont sans aucun doute facilité son intérêt pour ce nouveau secteur d’investissement : les conseils promulgués par ses connaissances constituent un appui non négligeable au moment des négociations, des démarches administratives et des choix de réhabilitation. Au delà de ces acquisitions qu’il considère comme une nouvelle activité, Thomas Sarr alimente sa propre image et renforce son capital : «  On ne parle pas de ces choses là... mais si je m’en vais avant, je veux laisser un patrimoine à gérer à la Baronne. Je veux montrer que derrière l’image d’un homme en vrac, il y a aussi un homme réfléchi, un homme qui a bâti quelque chose »3.

De manière ponctuelle, sa boutique devient un point d’information sur les appartements disponibles ; connaissant de nombreux propriétaires du quartier mais aussi des acheteurs potentiels à l’intérieur et à l’extérieur de Belsunce, Thomas Sarr peut aisément mettre en contact et faciliter les échanges.

Cette fonction de médiation vient s’additionner aux autres statuts cumulés par Thomas Sarr et qui le rendent à la fois connu et incontournable. La combinaison de différentes images publiques lui a valu l’intérêt des hommes politiques, et à l’approche d’élections, Thomas Sarr a été sollicité pour intégrer des équipes en cours de constitution.

La diversité de ses connaissances constituant de véritables réseaux, sa capacité à dialoguer avec des hommes aux identités plurielles sont considérés ici comme de véritables atouts ; mais Thomas Sarr souhaite conserver sa liberté de parole et d’action, et n’envisage pas une quelconque adhésion d’ordre politique. Sur les murs de son atelier tapissés de cartes postales en provenance du monde entier, se côtoient les cartes de vœux personnalisés de la Ville et de la Région, deux collectivités aux tendances politiques opposées.

1 Il s’agit du PRI Thubaneau/Récolettes et du PRI centre-ville incluant une partie de Belsunce.
2 On peut ici signaler l’Université des Sciences à St Charles (Aix-Marseille I), une antenne de la faculté d’économie, rue Puvis de Chavanne (Aix-Marseille II), et enfin, installés sur la Canebière, l’IUFM et une antenne (en construction) de la faculté de Droit (Aix-Marseille III).
3 Entretien du 8 février 2000.

In M Peraldi (coord. par), Cabas et containers –activités marchandes informelles et réseaux migrants transfrontaliers-, Maisonneuve & Larose/MMSH, 2001, pp.121-132.

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