Entrepreneurs migrants

Conférence
donnée à
Agropolis Museum
le 24 novembre 2004

à Marseille
Un siècle d'aventures

par Sylvie Bredeloup (socio-anthropologue - LPED-IRD)

 


S o m m a i r e 

Introduction

1 - La navigation au long cours : entre temps forts et temps morts

2 - Le Nice bar : un lieu emblématique pour les petites gens de Belsunce

3 - L'assistance sociale

Bibliographie
Contacts

Les pas d'un marin noir à Marseille et ses ajustements : du port au zinc

"…Il ne connaissait pas de marin qui aimât vraiment le grand large… Il avait rencontré des gars qui pouvaient s'attacher à un vieux cargo comme un hommes s'éprend d'une femme. Presque tous les matelots de couleur qu'il connaissait appelaient leur bateau "ma vieille gonzesse". Le véritable attrait de la mer se trouvait au-delà du voyage, dans le port d'escale. Et de tous les grands ports, aucun ne fascinait les marins autant que Marseille, avec sa beauté cruelle.

Le port était une cuvette magnifique, largement ouverte, et les quais aussi étaient largement ouverts. Ray aimait la variété piquante des marchandises sur les quais tout autant qu'il s'intéressait à l'élément humain plein de couleurs, qui le peuplait. Et rien ne le passionnait autant que les Noirs du port. Dans aucun autre port, il n'avait rencontré, vivant ensemble, autant de Noirs d'une variété aussi pittoresque : Nègres parlant l'une des langues civilisées, Nègres parlant des dialectes africains, Nègres à la peau noire, brune ou jaune. A croire que chaque pays du monde où vivaient des Noirs avait laissé des représentants de cette race dériver jusqu'à Marseille. Une vaste armée vagabonde de Nègres de brousse s'efforçant de glaner leur subsistance sur le macadam du grand port provençal."

(Banjo, 69-70)

11 heures du matin, ciel bleu mistral sur la cité phocéenne. A deux pas du Vieux-Port et du Centre Bourse, haut lieu voulu de centralité commerciale, au numéro 17 de la rue de la République, au café le Réverbère, un vieil homme noir de peau est assis face à un petit ballon de blanc sec comme presque tous les matins depuis 1983, l'année de la mort de sa femme.

Habillé tout de beige, pantalon, chemise élimée et veste anorak achetée il y plus de 40 ans au cours d'une escale à Vancouver, la silhouette élancée, Monsieur Boubacar Dramé 1 a encore fière allure. Il a déposé son feutre beige et sa canne patinée sur la chaise voisine ; il semble s'assoupir alors qu'à l'autre extrémité de l'établissement, dans un ballet parfaitement réglé, des clients se succèdent bruyamment au comptoir PMU.

Insomniaque et levé aux aurores pour recevoir des soins à domicile, Monsieur Dramé a déjà, au cours de la matinée, arpenté une partie de la rue de la République, s'arrêtant au bar la Civette, à la hauteur de la Place Sadi Carnot pour jouer au PMU puis dans une supérette pour faire quelques emplettes. Après une longue halte au Réverbère, il rentrera chez lui au deuxième étage d'un immeuble ravalé de la rue des Dominicaines, au cœur du quartier Belsunce pour se préparer du riz ou des pâtes à la sauce tomate, à moins qu'il ne soit tenté par la cantine des "Petits frères des Pauvres" 2 au numéro 70 de la même rue.

L'après-midi, il quittera son appartement humide, vétuste et sombre pour aller se réchauffer dans le petit square, situé en haut de la Canebière. Puis, il redescendra la célèbre avenue pour faire halte à l'Oasis, bar tenu depuis peu par un Kabyle mais fréquenté depuis fort longtemps par de vieux Maghrébins et Comoriens qui étaient ses clients à l'époque où lui-même tenait un restaurant. Aux beaux jours, il s'attardera ensuite sur le cours Belsunce ou devant la Mairie, face au Vieux-Port avant de rentrer chez lui. Chaque jour sans y prêter attention, Monsieur Dramé relie Belsunce à la Joliette, jette un pont entre le passé et le présent, rétablissant des continuités entre ces quartiers centraux aujourd'hui

1 Le nom et l'adresse exacte de l'ancien navigateur ont été modifiés.
2 Association religieuse fondée en 1946, formée de jeunes laïques vivant en communauté et se consacrant aux vieillards sans ressources.

1 - La navigation au long cours : entre temps forts et temps morts

Trente ans de sa vie d'adulte se sont organisés autour de la navigation au long cours, entre haute mer et ancrage à Marseille. A la veille de la Deuxième Guerre mondiale, en provenance principalement de Dakar et de Djibouti, une main-d'œuvre peu expérimentée dans la marine marchande afflue à Marseille, premier port européen, à la recherche d'un embarquement. Elle regroupe des anciens tirailleurs 1 , des paysans ou encore d'anciens dockers 2 . Quelques-uns seulement comme Drame sont déjà en possession d'un fascicule de navigation, document délivré en priorité aux marins métropolitains et aux originaires des quatre communes du Sénégal 3 , justifiant d'une expérience de cabotage de plusieurs années sur les côtes africaines.

En 1922, alors qu'il a 17 ans, Drame quitte sa Guinée natale pour s'employer comme garçon de cuisine auprès de fonctionnaires coloniaux. Jalouses de sa mère - "la seule à faire des enfants" - les autres co-épouses de son père polygame ont fait croire que le jeune Boubacar passait ses journées à jouer aux cartes et à parier de l'argent au lieu de fréquenter sagement l'école coranique. Banni par son père, privé de toute attache familiale, Boubacar Drame accompagne sa nouvelle famille européenne dans ses déplacements à travers l'Afrique de l'Ouest - Bissau, Banjul, Kaolack, Saint-Louis, Kayes et Dakar - pendant plus d'une décennie. "C'est presque les Européens qui m'ont élevé ! Partout, j'avais ma chambre avec eux" 4 , s'enorgueillit-il. Avant de rentrer en métropole en 1935, son dernier employeur, un directeur de la compagnie Air France, joue de ses relations pour lui obtenir un livret de marin en règle ainsi qu'un emploi de cuisiner à bord d'un aviso assurant la navette postale entre Dakar et Rio de Janeiro. Sa carrière de marin au long cours débute.

En 1938, Drame embarque comme cuisinier sur le "Fort Domo", un cargo des Chargeurs Réunis : direction Le Havre. Désespérant de trouver une place régulière à bord des navires de la compagnie, il opte pour la naturalisation française puis part tenter sa chance à Marseille sur les conseils d'un compatriote. Le 11 mars 1939, il arrive en gare Saint Charles avec son baluchon. En poche, une seule adresse griffonnée sur un morceau de carton par un collègue du Havre : celle d'un hôtel accueillant des marins au 52 rue du Tapis Vert. Une fois la chambre réservée et payée, il ne lui reste plus que deux francs cinquante pour vivre. Il part donc à la recherche de compatriotes, sans idée de leur localisation.

On lui indique le bar de la Coloniale situé à quelques centaines de mètres plus bas, à proximité de la poste Colbert. C'est l'un des quartiers généraux des Guinéens et des Sénégalais de Marseille. Il prend contact avec ses frères africains du café qui le conduisent un peu plus tard dans une gargote, toujours dans le même quartier, mais de l'autre côté de la place d'Aix, rue du Bon Pasteur où la gérante grecque accepte qu'il mange à crédit pendant une semaine. Puis ses compatriotes l'accompagnent à l'Opéra, à la Joliette et le long de la rue de la République, dans les bureaux de placement des compagnies maritimes 5 . Quinze jours plus tard, Drame trouve un embarquement à bord du Sinéa pour la compagnie Freyssinet Fabre. Son premier séjour à Marseille fut donc bref.

La situation politique est telle en Europe que, très vite, les bateaux de la marine marchande sont réquisitionnés, réaménagés pour le transport de réfugiés ou de troupes et incorporés dans le pool interallié. En décembre 1938, alors que les troupes franquistes entrent en Catalogne, près de 2 000 républicains espagnols, parqués derrière les grilles de Port-Vendres, attendent le moment d'embarquer sur le paquebot le Banfora Compagnie Cyprien Fabre vers Santa Cruz au Mexique. Durant la traversée, le bateau essuie une violente tempête et Drame se souvient des difficultés qu'il rencontra pour assurer en tant qu'aide-cuisinier la distribution des vivres aux familles éprouvées.

Après une escale à Porto-Rico, le débarquement s'opère dans les premiers jours de 1939. La mission suivante confiée à l'équipage du Banfora consiste à transporter des militaires français, bardés de munitions, à destination de Beyrouth pour renforcer le dispositif de défense. La déclaration de guerre de l'Allemagne à la Pologne intervient durant cette mission et l'équipage est bloqué 15 jours à Bizerte. "Quand on est rentré en France, c'était la guerre6 . Et cette fois en tant que cuisinier, Drame se retrouve à naviguer entre les destroyers, les grenades sous-marines et les insubmersibles de la Kriegsmarine sur des navires armés de la marine marchande quand ce n'est pas pour aller chercher des bataillons de tirailleurs africains à Alger, Dakar, Abidjan ou Douala. Le 3 juillet 1940, pendant le bombardement de Mers El-Kebir en Algérie, Drame vient tout juste de prendre sa pause. Le navire militaire voisin du sien, "La Ferrière" coule. 1 300 marins meurent lors de cette manœuvre orchestrée par la Royal Navy, en représailles contre l'escadre de l'amiral Gensoul.

Plus tard, Dramé embarque sur un bateau transportant des résistants partis rejoindre le Général De Gaulle à Londres. "A Gibraltar, des hommes se jetaient à la mer pour atteindre le bateau et rejoindre De Gaulle7 . Enfin, il est cuisinier à bord de l'Athos II Compagnie des Messageries Maritimes quand cet immense paquebot transformé en troopship transporte des militaires pour le débarquement en Normandie.

Tous ces événements sont relatés sans emphase, avec même une extrême pudeur alors que la mer est semée d'épaves. "Il y a les vivants, les morts et les marins" faisait remarquer Platon il y a déjà 2 300 ans. A partir de 1943, le transport de troupes et de matériel relève de l'exploit ; en mars, 21 navires sont torpillés dans un seul convoi allié. Sur les 17 bateaux dont disposait la Compagnie Paquet en 1931, 12 furent coulés et seuls le Djenné et le Koutoubia purent être renfloués 8 . Pour autant, dans ses propos, Drame semble davantage choqué par l'attitude de la société hôtelière chargée de l'avitaillement maritime, surnommée par les marins "sociétés figue et noix" en souvenirs de l'époque où cette entreprise ne proposait que ce genre de produits. Par temps de guerre, cette société, qui aurait racheté par la suite une institution bancaire de la place marseillaise, se serait enrichie au détriment des compagnies maritimes et surtout, aurait essayé d'économiser sur les budgets consacrés à l'alimentation des soldats et des marins au long cours, conduisant les chefs cuisiniers bien intentionnés à des prouesses.

Tout au long de sa carrière, B. Drame s'est senti tenaillé entre des équipages qui, mal nourris, pouvaient se retourner contre lui et des supérieurs le pénalisant d'avoir trop dépensé pour la préparation des repas. Ayant toujours été du côté de l'équipage et par conséquent mal noté par la hiérarchie, après guerre, il a très souvent eu des difficultés à retrouver un embarquement après chaque "congé" 9 .

Au lendemain de cette guerre, l’activité portuaire de Marseille est sévèrement perturbée et ralentie. La raréfaction des matières premières ainsi que la destruction d’usines et de cargos contribuent à la réduction drastique du trafic de marchandises. Par ailleurs, la modernisation en cours des appareils de conduite des navires remet en question l'activité des "marins subalternes" 10 employés dans les soutes. Dans ce nouveau panorama, l’offre de main-d’œuvre dépasse largement les capacités d’embauche des compagnies maritimes et les marins d'Outre-Mer sont les premiers à se retrouver au chômage. Selon l’inscription maritime de Marseille 11 , 1 500 marins africains sur 2 000 sont refusés à l'embarquement. Drame en fait partie, bien qu'il soit de nationalité française et relève de la catégorie "personnel de service" moins affectée par les recompositions en cours.

Nourri dans un premier temps grâce au budget de la commission tripartite mise en place pour l'occasion, il trouve à partir de 1946 un emploi de plongeur dans une brasserie, située à la Poste Chapître grâce à la patronne espagnole qui est une de ses amies. En cette période, trouver un toit comme un travail n'est pas chose facile à Marseille. Nombreux sont alors ses frères africains à dormir sur les trottoirs ou dans des terrains vagues proches des quartiers derrière la Bourse 12 . Drame habite un temps à l'hôtel Petite Marie au 33 rue du Tapis Vert, toujours à Belsunce, quartier qu'il commence à connaître au fil de ses séjours à terre qui s'étalent non plus sur deux mois mais sur un semestre en cette période de faible activité maritime. Lors de ces temps libres, il fréquente le foyer des marins de la rue Puvis de Chavannes comme les petits bars "casse-croûte" de la rue des Chapeliers et dépense ses économies comme tous les marins. Soucieux de son apparence, il achète ses chaussures rue des Pénitents Bleus, ses chapeaux sur la Canebière et fait nettoyer ses costumes, coupés sur mesure rue d'Aix, à la blanchisserie de la rue des Petites Maries.

Mais sa connaissance de Marseille ne se limite pas au petit Harlem africain, ce triangle formé par les rues des Dominicaines, des Petites Maries et du Baignoir (Ousmane Sembene, 1973). Il aime aussi parader le long de la Canebière ou sur la rue de la République, dans son élégant costume de Shantung au bras d'une belle femme en tailleur ou s'arrêter, à deux pas du célèbre théâtre de l'Alcazar, sur le cours Belsunce, aux abords du bœuf à la mode, restaurant antillais très animé pour y discuter tard dans la nuit. Il ne s'agit pas pour autant d'ostentation à l'image des sapeurs africains 13 . Dans une recherche de conformisme vestimentaire, cette mise en scène vise plutôt à le fondre dans la vie bourgeoise marseillaise, à s'y assimiler en tant que citoyen français 14 . Drame fréquente également les petits bars de la place Jules Guesde, ainsi que les meublés du haut de la Canebière quand les hôtels de Belsunce affichent complet. L'après-guerre est pour lui l'occasion de mieux connaître les habitudes marseillaises et notamment de tisser des liens avec les commerçants et artisans. A l'instar de la plupart de ses compatriotes arrivés célibataires en France et issus de la même vague migratoire, il noue des relations amoureuses avec des "petites françaises" ou immigrées italiennes, grecques (Kone, 1998). Cette mixité, qui constitue d'ailleurs la trame de l'intrigue du "docker noir", n'est plus envisagée par les générations suivantes de migrants comme une voie d'insertion possible dans la ville. Elles optent alors pour la cohabitation pluri-ethnique.

A partir de 1947, Drame reprend du service aux Messageries Maritimes. C'est le début de la guerre d'Indochine. Le Vietnam y débarque des troupes françaises. Des cargos mixtes assurent la navigation entre Saïgon et le Tonkin alors que les paquebots restent en rade du Cap Saint-Jacques. En fin de carrière 15 , il voyage dans le Pacifique (Tahiti, Australie) et l'Océan Indien (Madagascar, Réunion, Maurice) toujours pour les Messageries Maritimes à bord du "Calédonien". C'est à l'occasion de ces voyages qu'il rapporte de la porcelaine, de la soie et des nappes tissées à l'attention des restaurants marseillais. Comme tous les marins au long cours, il prend goût à ces commerces parallèles et lucratifs 16 .

Promu chef cuisinier d'équipage catégorie 7 17 , il n'est plus astreint à porter les énormes marmites mais conserve néanmoins les stigmates du métier. Des maux de dos terribles le conduisent à débarquer définitivement pour rejoindre l'hôpital militaire de Toulon où l'administration de la sécurité sociale met en doute son incapacité, lui refusant un congé de maladie.

1 Originaires de l'AOF, de l'AEF, de Madagascar, de la Côte française des Somalis, des Antilles, bon nombre de tirailleurs dits "sénégalais", recrutés pendant le premier conflit mondial et en ayant réchappé, avaient grossi le flux des navigateurs dans les ports de Marseille, Bordeaux et Le Havre après leur démobilisation (B. Bertoncello, S. Bredeloup, 1999 : 180).
1 Avant de devenir marins, de nombreux Africains ont été débardeurs occasionnels dans les ports de Dakar, Diego-Suarez, Nocibe ou Djibouti ou assuraient déjà ces "corvées à terre" au port phocéen (B. Bertoncello, S. Bredeloup, 1999, op.cit.).
3 Seules les populations originaires des communes de Dakar, Saint-Louis, Gorée et Rufisque pouvaient bénéficier de la citoyenneté française et recevoir, au même titre que les marins de la métropole, un fascicule de navigation alors que les populations dites "indigènes", issues des autres régions d'Afrique, devaient se contenter d'une police de navigation, document insuffisant pour prétendre naviguer au long cours.
4 Entretien du 5/06/1998.
5 La compagnie Fabre se trouvait alors dans le quartier de l'Opéra, la compagnie Paquet dans la rue Mazenod à l'angle du boulevard des Dames La Joliette, les Messageries maritimes, place Sadi Carnot et la compagnie de Transport Maritime au bas de la rue de la République.
6 Entretien du 10/04/1998.
7 Entretien du 10/04/1998.
8 Source : La France du 23/08/1946.
9 ADBR, dossier 137 w 131.
10 Le mouvement de la SAPE (Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes) a été initié dans les années 1970 par des jeunes citadins défavorisés de Brazzaville, capitale du Congo, qui contestaient symboliquement, au départ, par leurs pratiques vestimentaires l'ordre et le pouvoir politique en place .
11 "Il n'y avait pas d'immigrés à cette époque. Nous étions tous Français. Il n'y avait pas de différence, on s'habillait comme toute le monde, les gens étaient fiers de nous, nous étions aimés…", témoignage d'un ancien officier d'origine africain cité par D. Kone p. 105 dans Les mobilités des noirs africains dans l'aire métropolitaine marseillaise, 1997.
12 Pour prétendre à la retraite, il faut pouvoir justifier de 15 années d'activité dans la marine et avoir au moins 55 ans.
13 Les embarquements pouvaient durer de 6 mois à un an et être suivis de 3 à 6 mois d'inactivité, bien souvent non rémunérés et donc appelés abusivement congés. Certains marins africains rencontrés expliquent qu'ils ont préféré obtenir "l'établissement" auprès de la compagnie Transatlantique plutôt que d'attendre un embarquement pour la compagnie Paquet. "Avec l'établissement, même si tu n'embarques pas, on te paie ; tu es soit en congé soit à bord" (Entretien avec B.S, marin africain, 30/03/1998).
14 Dans la marine marchande, avant la diésélisation, on distinguait trois grandes catégories : les officiers, le personnel de service (nettoyeur, garçon, aide-cuisinier, cuisinier) et les "marins subalternes" travaillant aux machines (chauffeur, soutier, graisseur, mécanicien) ou sur le pont (maître d'équipage, matelot).
15 Archives Départementales des Bouches-du-Rhône ADBR, dossier 148 W 190.

16 D'autres marins, africains ou corses, nous ont raconté comment ils achetaient de l'or à Saïgon pour le revendre à Marseille au double du prix métropolitain ou encore des barils de nuoc-man pour le compte d'un chargeur chinois. Plus tard au seuil des années 1960 quand la mode fut à l'Art Nègre, les premiers masques, statuettes et ivoires firent leur apparition dans les bagages des marins, de retour de Dakar ou d'Abidjan. Ils furent proposés aux enchères en salle de vente ou encore dans une petite boutique rue Dugommier qui devint bientôt le lieu de rencontre des amateurs d'Art africain de la région marseillaise.
17 La hiérarchie du personnel de cuisine à bord se décompose en commis, aide-cuisinier et cuisinier. Ensuite, en fonction de l'expérience professionnelle, les postes se déclinent en différentes catégories. La catégorie 7 correspond dans le personnel de service à maître d'hôtel et dans le personnel sur le pont à chef matelot ou bosco.

2 - Le Nice1 bar : un lieu emblématique pour les petites gens de Belsunce

Au moment où Drame renonce à embarquer, en 1960, la marine marchande est en pleine crise : l'avènement du moteur diesel conduit inexorablement à la suppression des métiers les moins qualifiés occupés par les ressortissants de la vallée du fleuve Sénégal, de Casamance et de la Côte française des Somalis. Par centaines, des soutiers intègrent les services à terre des compagnies maritimes. Emboîtant le pas aux Casamançais qui avaient très tôt décroché de la marine, dès 1956, quelques années avant de prendre sa retraite de marin, Drame décide d'ouvrir avec sa compagne Marie un restaurant dans son quartier d'adoption : Belsunce. Il vient tout juste de la rencontrer dans la Drôme lors d'un de ses congés ; mère de deux enfants, elle venait de se séparer de son mari, un grossiste italien en volailles qui, d'après Drame, dilapidait l'argent du ménage au poker. Après son divorce, Marie est venue rejoindre Drame à Marseille, avec ses enfants. A 51 ans, le marin africain découvre la vie de famille. Le couple emménage à Montolivet et part à la recherche d'un local, consultant les annonces proposées par les agences immobilières de Belsunce.

Mais c'est avec Pépé le bouquiniste qu'il fait affaire. Cherchant un moyen de se débarrasser de Diallo, son gérant africain qui ne paie plus ses loyers et qui a transformé son établissement en espace de jeux et de prostitution, le commerçant marseillais propose à Drame de racheter les murs. Il lui vend également un appartement à l'étage, au-dessus, au 28 rue des Dominicaines. A l'époque, les reprises de gérance étaient conduites le plus souvent entre cafetiers africains, au sein d'un territoire communautaire limité ; la seule rue des Dominicaines comptait déjà deux établissements tenus par des anciens marins d'Outre-Mer, le Bon Moka et le Ya bon. Drame n'avait pas les moyens financiers de s'installer ailleurs même si l'envie était forte. La mauvaise réputation de Belsunce, rapportée et, peut-être aussi alimentée abondamment par des auteurs aussi différents qu'A. Londres, A.Suarès ou H. Fluchère2 depuis les années 1920, a entraîné la dévalorisation du foncier, permettant à Drame comme à d'autres de ses compatriotes de devenir leur propre patron, sommet de la réussite sociale pour un Africain.

Le nouveau tenancier est extrêmement étonné par la saleté des lieux qu'il a rachetés. "C'était immonde, tout était cassé, il n'y avait même pas de fourneau, il fallait tout refaire". Après deux mois de travaux, l'établissement du 28 rue des Dominicaines devient le Nice bar, une enseigne bien française. Il offre un service de restauration à destination d'une clientèle hétérogène - les marins africains ayant déserté les meublés de la rue, remplacés massivement par une population nord-africaine 2 . Marie est à la caisse ; Drame, qui dorénavant se fait appeler Jean ou Monsieur Jean, parachevant sa conversion identitaire engagée depuis longtemps déjà, officie à la cuisine.

Il met à profit sa longue expérience de cuisinier en mer et propose une carte internationale, digne des menus affichés sur les longs courriers. Des serveuses françaises sont recrutées par l'entremise d'une société hôtelière. Monsieur Jean tient ainsi à se démarquer de ses anciens compatriotes comme des "cafetiers maures" qui recourent à du personnel familial, rémunéré irrégulièrement. Il revendique le fait d'exercer avec professionnalisme, refusant que son établissement se transforme en tripot ou en aire de débats politiques aux heures creuses. La cave, qui avait accueilli une mosquée puis un dancing, au temps de Diallo, retrouve ses fonctions initiales de stockage. "Le bar était très sérieux, il n'y avait jamais de problèmes, la police n'est jamais entrée pour faire des contrôles".

Il ne partage pas la position d'autres marins noirs qui, dans la même rue, ont transformé un bar crémerie en lieu de rendez-vous des membres du syndicat des navigateurs africains (Bertoncello, Bredeloup, 1999b). "Ce syndicat n'était pas pour les Noirs, ils travaillaient avec la CGT contre les Africains, c'était même magouille … Le responsable était marié à une blanche, il était plus mauvais que les Européens, il travaillait pour magouiller les navigateurs. C'était une ordure finie, il fallait payer l'argent ou bien il te mouchardait et tu ne trouvais plus de travail." Pour Monsieur Jean, seul le Nice bar méritait à l'époque l'appellation restaurant. Les autres établissements n'étaient à ses yeux que des "boui boui, des magouilles, des trafics, des mafias… des trucs où on pouvait seulement manger du riz", repris sur le même mode dès que le patron faisait faillite ou disparaissait complètement du paysage marseillais.

Le Nice bar perdura plus de 20 ans. Monsieur Jean devint un petit notable d'ici, cœur blanc dans un long corps noir, ayant effacé toutes les marques physiques de son identité africaine : le vêtement, l'allure, la langue et le nom. Au début des années 1960, l'établissement accueillait aussi bien des employés français ou issus des multiples migrations qui travaillaient dans le quartier, que des marins africains. Puis, le Nice bar gagna en notoriété et en affluence notamment au moment où les foyers africains furent transférés, au début des années 1970, loin du centre-ville. Des Africains s'y retrouvaient pour poursuivre le déjeuner par une partie de cartes. Les Maghrébins qui, progressivement, investirent le cœur de Belsunce, venaient aussi volontiers s'y restaurer. Ils y devinrent bientôt majoritaires.

L'établissement n'était pas pour autant le havre de paix que Monsieur Jean s'efforce de décrire. Comme dans tous débits de boissons, des altercations avaient lieu, certaines dégénérant même. C'est ainsi que le vieux "patron" de l'établissement eut le tympan crevé alors qu'il s'efforçait de séparer deux clients furieux l'un contre l'autre au milieu des années 1970 3 . Et dès l'acquisition de son établissement, en pleine guerre d'Algérie et au seuil des Indépendances africaines, en tant que Guinéen ayant opté pour l'assimilation4 , Monsieur Jean fut très certainement impliqué dans des débats houleux.

Outre la préparation de la cuisine, Monsieur Jean s'occupait de l'approvisionnement de son établissement. Chaque jour, il négociait la marchandise avec les fournisseurs du quartier mais aussi du côté du Vieux-Port, au Panier ou encore sur le marché aux bestiaux de la Joliette. De cette longue période, Drame a conservé des relations avec des clients et des fournisseurs qu'il retrouve à présent, avec plaisir, au cours de ses parcours quotidiens du côté de la rue de la République, et s'est construit la réputation d'un homme droit, respectable.

Fatigués, Marie et Jean aspirent tous deux à une vraie retraite après vingt ans de travail commun. En 1980, ils mettent l'établissement en gérance, se retirant dans leur appartement à l'étage supérieur. Mais apparemment, aucun repreneur d'origine française n'est tenté par l'aventure. Au Nice bar, se succèdent une ressortissante de Djibouti, une ancienne employée corse mariée à un Sénégalais, un couple de Comoriens et enfin un ancien marin de Djibouti sans que l'affaire parvienne à se stabiliser. Sous la pression des premières opérations de restructuration urbaine mais aussi de son investissement par les populations commerçantes maghrébines, le quartier a notablement changé de physionomie.

En 1983, Marie meurt et commence alors une longue dépression pour son compagnon. Monsieur Drame, qui continue d'être appelé Monsieur Jean par ses connaissances du quartier, vend son établissement à un juif marocain qui le transforme en commerce de tapis. Belsunce la noire, si tant est qu'elle ait existé, s'est bel et bien effacée alors que les communautés du Maghreb renforçaient leur position au cœur de la ville. Ses "passagers" 5 d'Afrique de l'Ouest ont rejoint les chantiers navals de la Seyne sur mer ou les usines automobiles de la région parisienne.

Les enfants de Marie sont aussi partis avec l'argent de la vente que Drame leur a remis, sans plus jamais lui rendre visite. Ce dernier s'est senti doublement abandonné par ceux qu'il a cru "élever", soutenir. En bon Africain qu'il redevient parfois, il attend assistance et reconnaissance en échange. A 78 ans, le vieil homme, qui ne souhaite à aucun prix de liens avec la communauté africaine, se retrouve bien seul, sans descendance et sans projet.

1Prononcer Nice en référence à la ville.
2
"Halte, ô voyageur…As-tu bien vu Belsunce ? C'est le forum de Marsilho, dans toute son odeur et sa force populaire… Tout ce que la Canebière roule d'étrangers et de peuples divers, on le coudoie à Belsunce, non plus masqué de bonnes façons ou équipé à l'anglaise, mais à l'état nu… On traite là bien des affaires ; on y fait marché pour le crime et pour une paire de souliers. On y crie et on y parle à l'oreille. On vend un peu de tout, la fille, la drogue et le journal", in Suarès.
3 ADBR, rapport de police du 9 mars 1956, recension des meublés souvent gérés par des Algériens avec identité de la clientèle.
4 Source : entretien du 26/05/1998 avec Monsieur H, ancien marin originaire de Djibouti, ayant travaillé comme gérant chez Dramé dans les années 1970.
5 La Guinée fut, par la voie de Sékou Touré, le seul pays d'Afrique de l'Ouest colonisé par les Français à préconiser le non au référendum constitutionnel organisé par la France. Dès 1946, Sékou Touré prit part à la fondation du Rassemblement Démocratique Africain (RDA) et créa en 1952 le Parti Démocratique de Guinée.
6 En référence au texte coordonné par E. Temime ,"Marseille transit : les passagers de Belsunce".

3 - L'assistance sociale

Drame reste propriétaire de son appartement sous les toits. La salle à manger est encombrée de meubles chinois rapportés de ces voyages et dégradés par l'humidité. De vieilles photos prises avec Marie lors de leurs vacances annuelles sont rangées définitivement dans des cartons. La pièce du souvenir ou des jours heureux est à présent condamnée comme les chambres des enfants de Marie, vidées de leur mobilier. Avec sa retraite non réévaluée - 3 700 Francs mensuels au lieu de 7 000 Francs - il ne peut mener grand train. Il s'est donc replié dans la seule pièce donnant sur une cour intérieure, y rassemblant autour d'un radiateur électrique, le lit, la télévision, la radio, la table de cuisine, le divan et trois chaises.

Dans un petit renfoncement, qui fait office de cuisine, trône à côté d'un petit réchaud, un réfrigérateur quasiment vide, à l'exception de quelques boîtes de vitamines et de substituts de repas prescrits par le médecin. Au-dessus de son lit sont disposées encore quelques photos sur lesquelles, très élégant, en chemise blanche et costume clair, Monsieur Jean apparaît entouré de vieilles dames blanches à l'occasion des repas et sorties organisés par les "Petits Frères des pauvres".

A la fin des années 1950, avant même que Sékou Toure ne revendiquât l'Indépendance de la Guinée, Drame était retourné dans son pays à l'occasion d'une escale d'un navire de la compagnie Paquet. Il avait pu revoir quelques membres de sa famille. Mais ce fut la dernière fois. Rejeté et incompris, il n'a pas eu envie d'y séjourner même brièvement, considérant qu'il avait perdu toute identité africaine depuis très longtemps, dès avant sa naturalisation. Dans les années 1930, quand il débarque à Marseille, il a déjà vécu près de dix ans aux côtés de familles européennes dont il a intégré les habitudes et manies. Il se sent lui-même "occidentalisé" et, d'emblée, prend ses distances avec le milieu guinéen déjà largement impliqué dans des affaires de jeu et de prostitution. Son passé lui revient à l'esprit. "C'est la compagnie Freyssinet-Fabre qui se trouvait près de l'Opéra qui travaillait sur l'Afrique et avait embauché des marins en Guinée, à Dakar. Toute une pègre s'était développée dans le quartier de l'Opéra. C'étaient des maquereaux guinéens et martiniquiens d'avant la guerre qui négociaient avec les Corses comme Mémé Guérini"1 .

Dans son discours, Monsieur Boubacar Drame, devenu Monsieur Jean pendant plus de 30 ans, refuse tout lien avec l'Afrique. Ayant perdu sa nationalité guinéenne, il s'est assimilé au dominant, au Blanc, en déplaçant l'injonction dévalorisante sur ses anciens compatriotes. Il critique "tous ces Africains aux boucles d'oreilles qui traînent en boubou et en claquettes" déballant leur "camelote" sur les trottoirs de Belsunce à compter des années 1970, continuant d'opter, quant à lui, pour la discrétion et l'élégance vestimentaires. Il revendique également des habitudes culinaires européennes, signe supplémentaire de son attachement au mode de vie occidental. Dans son immeuble, tel un Français moyen, il se plaint du bruit occasionné par les voisins et filtre ses visiteurs au moyen d'un code, préférant la solitude aux rencontres impromptues. La cour africaine est loin, même si au détour de la conversation, on apprend que Madame "César", "la spécialiste des coquillages", mariée à un retraité malien ancien client du Nice bar qui passe, aujourd'hui, ses journées à sa fenêtre sur la rue des Dominicaines, délaisse parfois sa petite table encombrée de noix de colas, de soccu (bâton dentifrice) pour monter chez Monsieur Drame lui lire l'avenir dans les cauris 2 .

Bien au fait des mésaventures vécues par certains de ses vieux compatriotes et donc rendu particulièrement méfiant, il craint que des ressortissants africains ne se fassent passer pour des parents afin d'hériter de ses biens à son décès. C'est encore une raison d'éviter ses anciennes connaissances, en fréquentant des cafés à la clientèle "sérieuse", non-africaine où, notamment, il n'est pas de bon ton de jouer aux cartes. Il a d'ailleurs rompu tous liens avec ses derniers employés d'origine africaine qu'il ne daigne pas même reconnaître quand il les aperçoit dans la rue ou dans un commerce, préférant passer pour sénile. Seuls, quelques-uns trouvent grâce à ses yeux comme Victor, le dernier des dockers noirs, ancien client du Nice Bar et habitué du bar de la Civette, rue de la République, qu"'il embrasse comme une femme", avec beaucoup d'affection, ou encore le vieux Kankou, ancien blanchisseur dahoméen qui a souvent servi sur les mêmes bateaux pendant la guerre et qu'il rencontrait parfois à la terrasse d'un café, le matin, rue Colbert, avant sa disparition.

Depuis la mort de sa femme, Monsieur Drame a changé symboliquement de famille ; il a rompu d'une certaine manière avec le petit monde de Belsunce, lui-même en voie de déshérence, en même temps qu'il prenait une seconde retraite. Il est devenu l'assisté type ou typique, un "isolé" de plus du centre-ville (Ascaride, Condro, 1996) : celui qui rencontre toute la considération des œuvres sociales de la place à défaut d'avoir pu goûter à une retraite tout à fait honorable. Infirmier, kinésithérapeute, femme de ménage se relaient auprès de lui chaque jour. Les "Petits Frères des pauvres" sont devenus, par ailleurs, sa plus grande fenêtre sur le monde : par leur intermédiaire, le marin renoue avec les voyages, parcourant en car la Normandie ou la Côte d'Azur et rompt avec la solitude, en compagnie d'alertes mamies. Sa vie de modeste retraité français, entré dans le cinquième âge, pris en charge par la société, n'est en rien comparable à celle d'un vieil Africain au pays, entouré de sa large famille, consulté comme sage, aîné, et invité régulièrement à de multiples cérémonies. Outre l'association chrétienne, les autres scènes sociales, dont disposent à ce jour Drame, se limitent à quelques cafés PMU choisis soigneusement en centre-ville.

Au quotidien, ce sont donc principalement ses parcours dans la ville, de bar en bar, de la Joliette à Noailles, en évitant soigneusement le cœur de Belsunce, qui rythment dorénavant ses longues journées de solitude. Drame l'annonce timidement : il est depuis longtemps en cure de désintoxication et fréquente occasionnellement l'hôpital de la Timone. Au Réverbère, installé dans le petit recoin qu'il s'est choisi, lieu stratégique entre les deux entrées du bar, en retrait de l'activité PMU, il préfère aujourd'hui le vin blanc à la bière, d'après lui moins dévastateur pour la santé. Mais il se fait une règle de renouveler sa consommation régulièrement, au motif de se différencier encore une fois de "ces Africains qui restent toute la journée au café sans payer même une consommation". Il lui arrive également, les beaux jours, de s'installer en terrasse, cherchant à se réchauffer au soleil.

Lors d'une de nos rencontres au Réverbère, une vieille femme énergique, aux cheveux blancs impeccablement permanentés, habituée des lieux, vient le saluer 3 . Elle l'appelle Monsieur Boubacar, prenant un ton paternaliste pour lui parler. M'assimilant à une assistante sociale, elle se met à brosser à grands traits la vie du café puis ce qu'elle connaît de l'histoire du marin. Agacé par tant de sollicitude et d'impudeur, ce dernier cesse d'échanger et lui tourne ostensiblement le dos. D'après elle, les navigateurs français embarquant sur les longs courriers notamment à destination des ports africains auraient fréquenté l'établissement ainsi que le bar Corsica, plus haut vers la Joliette, dans les années 1960. Par la suite alors que l'activité maritime régressait et se réorientait vers Fos, ils auraient migré au bar du Pharo, au début de la corniche. La clientèle du Réverbère est composée, à présent, d'anciens commerçants qui, comme elle, travaillaient précédemment dans le quartier. C'est un café d'habitués, ayant eu le loisir d'apprécier les différents propriétaires qui se sont succédé au fil des années. Ils s'y retrouvent pour discuter du passé, de l'époque où leurs affaires comme leur santé étaient florissantes.

Monsieur Drame dit avoir repéré ce bar dès son arrivée à Marseille, en 1939, alors qu'il arpentait la rue de la République à la recherche d'une embauche dans la marine marchande. C'était déjà un bel établissement fréquenté par une population marseillaise d'origine ou d'adoption, dans une rue alors considérée comme prestigieuse, une pénétrante assurant la liaison entre la Joliette et le Vieux-Port. Quotidiennement pendant des années, Monsieur Drame passa devant cet établissement quand il se rendait au Vieux-Port et au Panier ou quand il allait démarcher les compagnies maritimes installées tout au long de la rue. Alors qu'il ne le fréquentait pas encore le café, Monsieur Drame connaissait de réputation quatre de ses propriétaires successifs ainsi que de nombreux clients. Le premier patron aurait même séjourné en Guinée. Une partie de la clientèle - bouchers et primeurs - était en affaire avec Drame, ravitaillant notamment le Nice bar.

Mais avant de devenir lui-même un habitué du Réverbère, il préféra fréquenter dans un premier temps un bar PMU plus modeste, situé à l'angle de la rue de la République et du boulevard des Dames, qui avait pour principal avantage d'être situé tout à proximité des Affaires Maritimes, institution que Drame dut régulièrement solliciter pour régler ses problèmes de retraite et de maladie. Quand le patron du Réverbère changea, le vieux marin au long cours dont le pas devenait moins alerte recomposa sa trajectoire quotidienne, intégrant dans sa matinée une halte confortable au numéro 17 de la rue de la République. Ce café gage donc pour lui une certaine distinction sociale voire promotion sociale : encore une manière de rompre avec les territoires immigrés qu'il a été contraint d'investir pour des raisons essentiellement financières.

Ses relations avec l'actuel gérant du Réverbère et avec ses serveurs, qui le nomment Monsieur Drame, sont très courtoises mais distantes. En revanche, les consommateurs assidus, anciens commerçants comme lui, l'ont intégré, adopté dans leurs réseaux de connaissance, n'hésitant pas à s'asseoir à sa table pour tenir un brin de conversation et s'enquérir gentiment de sa santé. Il fait partie de la maison et se sent de toute évidence chez lui, "entre soi", appréciant à la fois le calme relatif de l'endroit et la familiarité de quelques hôtes presque choisis. La France est sa patrie et, au-delà des changements objectifs qui ont transformé la rue de la République tout au long du siècle, ce grand café moderne, largement ouvert sur l'extérieur, semble bien traduire l'idée qu'il s'est faite et se fait encore de la grandeur de la France.

Au "Réverbère", Monsieur Drame ne dévoile pas sa différence ; il y fait savoir qu'il est le même, Marseillais.

1 Entretien du 18/02/1999.
2 Entretien du 6/09/2000.
3 Entretien du 6/02/1999.

Bibliographie
  • Ascaride G., Condro S., 1996. "Les isolés du centre-ville de Marseille", Hommes et Migrations, n°123, novembre, p. 19-25.
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  • BERTONCELLO B., BREDELOUP S., "Le Marseille des marins africains", Revue Européenne des Migrations, 1999a, 15, 3, p. 177-197.
  • BERTONCELLO B., BREDELOUP S.," A la recherche du docker noir", in A. MENCHERINI A. dir., Dockers, de la Méditerranée à la mer du Nord. Des quais et des hommes dans l'histoire, Aix-en-Provence, Edisud, 1999b, p. 139-151.
  • BREDELOUP S., "Portraits croisés de marins", Hommes et Migrations, 2000, n° 1224, mars-avril, p. 29-35
  • KONE D., Les mobilités des Noirs Africains dans l'aire métropolitaine marseillaise, Thèse de doctorat, Université de Toulouse Le Mirail, 1997, 239 p.
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  • PACINI A., PONS D., Docker à Marseille, Paris, Payot et Rivages, 1996, 309 p.
  • SEMBENE O., 1973, Le docker noir, Paris, Présence Africaine, 1973, 219 p.
  • SUARES A., Marsilho, Paris, Grasset, 1933.
  • TEMIME E., Dir.,Migrance. Histoire des migrations à Marseille. Le choc de la décolonisation 1944-1990, Tome 4, Aix-en-Provence, Edisud, 1990, 224 p.
  • TEMIME E., Marseille transit : les passagers de Belsunce, Paris, Autrement, 1995, 139 p.
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