Forêt détruite et
Résumé de la conférence
donnée à
Agropolis Museum
le 13 mars 2002

forêt reconstruite
E
njeux sociaux & politiques

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Hubert de ForestaForêt et déforestation
en Europe et sous les tropiques

Convergences et divergences
par Hubert de Foresta (chercheur IRD)

 
S o m m a i r e 

Introduction

Déforestation tropicale et changement climatique global: un impact à nuancer

Crise mondiale de la biodiversité: la déforestation tropicale en première ligne

Extinction massive d'espèces: irréversibilité et incertitude

Limiter la crise de la biodiversité: impossible sans l'appui des pays du Nord !


Introduction

Les forêts occupent actuellement en Europe une proportion importante et en expansion, mais ce sont principalement des forêts reconstruites par l'homme, les forêts "naturelles" constituant l'exception. Dans la zone intertropicale, au contraire, l'étendue des forêts régresse, ces forêts étant principalement des forêts anciennes, dites "naturelles" car peu modifées par l'homme, les forêts reconstruites restant l'exception. Cette image contrastée n'est cependant qu'une photographie instantanée d'une situation dynamique: rappelons que les débuts de la conversion à grande échelle des forêts naturelles remontent en Europe à plus d'un millénaire, et à seulement un demi-siècle dans la zone intertropicale.

La déforestation tropicale présente des conséquences qui peuvent s'avérer dramatiques pour les populations de régions entières -les incendies de 1997-1998 en Indonésie en sont un récent exemple. Mais, au delà de ces conséquences fortement médiatisées, si, suivant en celà l'exemple européen, l'étendue des forêts de la zone intertropicale est amenée à progresser d'ici quelques années avec l'expansion des plantations forestières, la communauté internationale doit elle continuer à s'inquiéter de la disparition des "forêts tropicales"?

La réponse est oui, car malgré leurs similitudes, la déforestation qui toucha l'Europe dans le passé et la déforestation tropicale que nous connaissons actuellement ont sur l'environnement mondial des conséquences bien différentes, et ce pour deux raisons principales, liées d'une part au changement climatique global et d'autre part à la crise mondiale de la biodiversité.


Déforestation tropicale et changement climatique global: un impact à nuancer

La première raison fait référence au changement climatique auquel est maintenant confrontée notre planète. La déforestation en Europe n'a pas eu d'effet notable sur le climat global: elle s'est déroulée sur plusieurs siècles, bien avant la révolution industielle qui marque les véritables débuts de l'influence des activités humaines sur l'accroissement des gaz à effets de serre dans l'atmosphère. Le rythme de la déforestation tropicale, sans commune mesure avec celui de la déforestation en l'Europe, entraîne la libération brutale d'énormes quantités de gaz à effet de serre et notamment de dioxyde de carbone. De plus, cette libération intervient au moment où le changement climatique "global" devient une réalité tangible, venant s'ajouter aux émissions dues à l'utilisation des combustibles fossiles -qui représentent l'essentiel des émissions à l'échelle planétaire, et dont les pays riches, essentiellement les pays développés des zones tempérées, sont les principaux responsables…

Cependant, cet effet majeur actuel de la déforestation tropicale ne paraît pas irréversible: d'une part, il semble que l'absorption nette de carbone par les écosystèmes terrestres vient compenser les émissions dues aux conversions de forêt dans la zone intertropicale (Rapport spécial du groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, OMM et PNUE, 2000); d'autre part, il "suffirait" d'une intensification du rythme d'installation de plantations forestières -fixatrices de carbone- dans la zone intertropicale pour venir contrebalancer les émissions dues à la déforestation…


 

Crise mondiale de la biodiversité: la déforestation tropicale en première ligne

Le deuxième motif d'inquiétude repose sur la disparition d'espèces qu'entraîne la déforestation tropicale à grande échelle, ce qu'un nombre croissant d'auteurs apelle "la Sixième extinction" en référence aux cinq crises majeures de la biodiversité qui ont marqué le passage d'une ère géologique à une autre -la dernière en date remontant à environ 65 millions d'années avec l'extinction des dinosaures. Depuis leur apparition, les hommes ont bien provoqué la disparition de certaines espèces, mais à aucun moment ces disparitions n'ont présenté le caractère massal que nous observons actuellement. Et, si certaines espèces sont actuellement menacées en Europe comme dans les autres zones tempérées, la disparition brutale et à grande échelle d'espèces, la "sixième extinction" qui est en marche sous nos yeux, est directement liée à la déforestation tropicale.

Pour comprendre ce lien entre déforestation tropicale et extinction massive d'espèces, il faut rappeler que la répartition du nombre d'espèces sur la terre n'est pas uniforme: à quelques exceptions près, ce nombre augmente depuis les régions polaires jusqu'à l'équateur. Bien que l'estimation du nombre total d'espèces varie suivant les méthodes employées (la fourchette de 10 à 30 millions d'espèces est actuellement la plus couramment citée), les spécialistes s'accordent sur la part prépondérante des forêts naturelles de la zone tropicale dans la formation de ce nombre, part hors de proportion avec les surfaces qu'elles occupent: avec environ 7% des terres émergées, les forêts naturelles tropicales hébergent entre 50 et 80% des espèces de la planète. Estimer précisément le nombre d'espèces disparues ou en train de disparaître en raison de la déforestation tropicale est quasi-impossible en raison du manque crucial d'inventaires répétés, mais les spécialistes s'accordent tous sur la réalité et le caractère massif des disparitions.

La majorité des espèces forestières tropicales sont très sensibles à la réduction de l'étendue de leur milieu: ce sont des espèces spécialisées, présentant une faible densité, occupant des niches écologiques particulières et présentant une répartition géographique réduite. La conversion brutale et massive des forêts tropicales ne permet à ces espèces ni de s'adapter à de nouveaux milieux, ni de se regrouper dans des zones refuges, comme ce fût le cas lors des phases de régression des forêts tropicales associées aux glaciations. C'est pourquoi l'impact de la disparition des forêts naturelles sur la biodiversité globale de la planète est une spécificité tropicale: la conversion à grande échelle des forêts naturelles en Europe n'a pas, quant à elle, entraînée d'extinction massale d'espèces. D'une part, cette conversion s'est étalée sur un pas de temps relativement long, d'autre part et surtout, les forêts naturelles étaient pauvres en espèces et dominées par des espèces plutôt ubiquistes à large répartition géographique.

 

Extinction massive d'espèces: irréversibilité et incertitude

En quoi cette disparition massive d'espèces, disparition irréversible, constitue-t-elle un motif d'inquiétude? Il n'existe actuellement aucune preuve directe de conséquences néfastes de cette disparition pour l'homme et ses activités. Cependant, nul ne peut en prédire les effets à long terme, et, pour expliquer la nécessité d'une lutte contre les extinctions d'espèces, deux grands types de raisons -économiques et éthiques- sont invoquées alternativement, selon que l'on place l'homme au centre de la biosphère ou qu'on le considère comme un élément parmi d'autres. Penser la biodiversité en termes d'utilité pour l'homme amène à associer la disparition des espèces à la perte d'un potentiel économique pour les générations futures -préserver des sources encore largement inexplorées et inexploitées de médicaments est un argument souvent employé pour souligner l'importance de la conservation des forêts tropicales. Penser les espèces en termes d'étapes de processus évolutifs se déroulant sur des dizaines de millions d'années amène à relativiser la place de l'homme au sein de la biosphère, et à mettre en doute le droit d'une espèce à en supprimer des milliers d'autres, et ce de manière consciente -car si nombre d'acteurs directs de la déforestation tropicale ne sont pas conscients de la disparition d'espèces que leurs activités entraînent, la communauté internationale ne peut pas invoquer un manque d'informations.

Quel que soit le type de raison privilégié -pour nous, ces raisons ne sont d'ailleurs nullement incompatibles mais bien complémentaires-, chercher à limiter les effets sur la biodiversité mondiale de la déforestation tropicale relève du plus élémentaire principe de précaution, sur la base d'une part du caractère irréversible des extinctions -les espèces disparues de la planète le sont pour toujours-, d'autre part de l'incertitude absolue dans laquelle nous nous trouvons quant aux effets à long terme d'une disparition massive et brutale d'espèces.

 

Limiter la crise de la biodiversité: impossible sans l'appui des pays du Nord !

En raison des caractéristiques biologiques de la majorité des espèces forestières tropicales évoquées plus haut, la déforestation à grande échelle que connaissent la plupart des pays tropicaux amène inéluctablement à la disparition de certaines espèces. Peut-on néanmoins limiter ces disparitions ?

En Europe, le regain des forêts fût d'abord le résultat de la déprise des campagnes associée au développement du secteur industriel et du contrôle des naissances qui s'est ensuivi.Si les mêmes causes produisent les mêmes effets (?), on peut penser qu'une aide substantielle des pays du Nord au développement des industries et des services dans les pays tropicaux permettrait à terme de freiner la déforestation et d'envisager des mouvements de reconstruction forestière à grande échelle.

En attendant cet hypothétique mouvement de déprise des campagnes, deux voies peuvent permettre de limiter l'ampleur des disparitions d'espèces: préserver des massifs forestiers naturels sous forme d'"aires protégées" -véritable conservatoires de biodiversité- et favoriser les modes d'exploitation du milieu permettant la conservation ou la réinstallation d'espèces forestières. Les aires protégées sont indispensables car elles seules permettent la préservation de l'ensemble des espèces d'une zone; mais ces aires protégées le sont de moins en moins dans les régions, de plus en plus nombreuses, où ces aires représentent les seules réserves de terre fertile. L'exploitation "durable" de la forêt -le bois restant la ressource exploitée majeure- pourrait être un complément idéal, mais elle peine à être rentable: les forêts exploitées cèdent de plus en plus souvent la place à des plantations industrielles dont le potentiel de conservation d'espèces est à peu près nul. Certains agrosystèmes résultant de la conversion des forêts présentent un potentiel de conservation d'espèces très supérieur: véritables forêts reconstruites autour d'espèces économiques, les agroforêts du type de celles étudiées par notre équipe en Indonésie (pour en savoir plus sur les agroforêts, voir le site: http://www.envirodev.org/forresasia/), tout en assurant un niveau de vie correct aux paysans, permettent la conservation de 30 à 90 % des espèces de la forêt naturelle, selon les groupes inventoriés - 30% pour les arbres, 50% pour les oiseaux, 90% pour les lianes.

Les solutions existent donc; cependant, la plupart des pays tropicaux, là où la déforestation menace la biodiversité mondiale, sont des pays pauvres, qui ne peuvent assumer seuls les conséquences financières du manque à gagner qu'entraînent les stratégies de conservation de la biodiversité. Des mécanismes d'aide internationale existent bien, tels ceux développés par le Fonds Mondial pour l'Environnement des Nations Unies, ou par le Fonds Français pour l'Environnement Mondial, mais leur portée est encore très limitée. Si la communauté internationale veut éviter de porter la responsabilité d'une "sixième extinction", les pays riches devront amplifier leur effort d'aide aux pays tropicaux, en matière de conservation directe de la biodiversité comme en matière de développement industriel, bien au-delà du niveau actuel.


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