Forêt détruite et
Résumé de la conférence
donnée à
Agropolis Museum
le 13 mars 2002

forêt reconstruite
E
njeux sociaux & politiques

Retour sommaire conférence

 


Bernard MoizoMadagascar
de l'île verte à l'île rouge

par Bernard Moizo (chercheur IRD)

 
S o m m a i r e 

Introduction

L'homme et la forêt

La déforestation, une crise récente

Crises sociales et écologiques

Destruction et reconstruction


Introduction

Bernard Moizo - Extrait vidéo
Extrait vidéo

vidéo bas débit
vidéo haut débit

Madagascar, la grande Ile de l'Océan indien est souvent appelée d'Ile Rouge. Madagascar a été pendant des millions d'années couverte de forêts et cela personne ne le nie. Ce qui crée controverse c'est de savoir si elle l'était à l'arrivée des proto malgaches et par conséquent si l'homme est le seul et unique responsable de la déforestation de l'île. Ce que l'on peut affirmer, sans risque de se tromper, c'est que l'isolement de Madagascar a permis les conditions nécessaires au développement d'une faune et d'une flore avec un très fort taux d'endémicité, sans doute l'un des plus élevés au monde, mais aussi d'un environnement d'une très grande fragilité du fait de l'absence d'humains. Quoi qu'il en soit, île verte ou verte et rouge, les hommes l'ont façonné à leurs besoins ou s'y sont adaptés, en dépit de sévères contraintes pédo climatiques, et on imagine très bien, il y a quelques siècles, des phases de déforestation intense sur les hautes terres pour développer et mettre en place un système de riziculture irriguée qui perdure de nos jours.

L'homme et la forêt

Dans sa construction des territoires l'homme malgache a déforesté, parfois de façon abusive comme dans le grand sud, mais parallèlement la quasi totalité des cultures malgaches vouent un profond respect mêlé de crainte à la forêt. La forêt est l'émanation de la surnature et la création d'un être suprême tout puissant. La forêt : élément naturel emprunt de surnaturel auquel les hommes ont dédié une multitudes de cultes et de rituels. Elle est perçue, presque partout comme un endroit bénéfique mais aussi un espace dangereux peuplé d'esprits. C'est pourquoi les déplacements, la chasse, la collecte, et toutes les autres activités menées en milieux forestiers s'accompagnaient de nombreuses contraintes qu'il étaient impératifs de respecter. De nos jours c'est encore le cas. Les populations autochtones, celles dont le territoire comprenait une forêt étaient, et sont encore dans certains cas, les mieux placées pour servir d'intermédiaire entre le monde de la surnature et les "étrangers au territoire".

Si l'on adopte une approche historique des phénomènes de déforestation à Madagascar, depuis la période coloniale, on constate que les crises environnementales les plus graves correspondent à des périodes historiquement troubles, des insurrections, des événements sociaux et/ou un laxisme de l'état vis à vis des populations rurales. D'une manière générale, et cela concerne tout autant les populations forestières des hautes terres centrales et de la côte est, la forêt était utilisée d'une manière collective et sur le long terme.
 

La déforestation : une crise récente.

Bernard Moizo - Extrait vidéo
Extrait vidéo

vidéo bas débit
vidéo haut débit

Madagascar subit depuis une quinzaine d'années une crise écologique particulièrement grave. Dans l'ensemble du pays, la couverture forestière s'amenuise d'année en année. La superficie de la forêt primaire, estimée à 15 millions d'hectares en 1950, ne serait plus que de 10 millions d'hectares en 1993, ce qui correspondrait à une réduction de plus de 100 000 hectares par an durant cette période. Dans l'Ouest et le sud-ouest, la dégradation de la forêt serait encore plus rapide et s'accélérerait même, en raison de la détérioration récente des conditions climatiques et de l'afflux de migrants qui en a résulté (WWF : 94-98 : 200 000 ha/an). La croissance rapide des villes a par ailleurs accru dans de fortes proportions les besoins en charbon de bois, dont la production amplifie la réduction du couvert forestier causée en premier par l'agriculture sur brûlis.

Dans l'Ouest et le sud-ouest, les modes d'exploitation du milieu reposent encore largement sur des systèmes de culture qualifiés "d'itinérants" qui se combinent à un élevage bovin extensif de type pastoral. La forêt, sollicitée à divers titres, se trouve de plus en plus attaquée, morcelée et dégradée, tandis que les feux de brousse constituent une pratique courante de gestion de l'espace pastoral

Contrairement au domaine forestier des Hautes Terres Centrales et tropical humide de l'Est il n'existait pas, dans les forêts sèches des régions Ouest et Sud-Ouest de Madagascar, de populations forestières vivant uniquement des ressources de la sylve. L'accès à ce milieu, sans être totalement interdit aux individus extérieurs au groupe autochtone, était limité tant que ce dernier avait une cohésion sociale suffisamment forte pour exercer ce contrôle.

C'est cette appréhension régionale du phénomène, à partir d'exemples locaux, qui a été privilégiée dans les travaux de terrain sur les sites choisis, autour de trois thèmes interdépendants : les dynamiques migratoires, les pratiques foncières, les représentations du milieu. L'objet d'étude en lui-même constitue une contrainte, car il s'agit d'un thème particulièrement sensible mais que je souhaite aborder sous un autre angle, dans un contexte national fortement marqué d'une approche environnementaliste où, d'une part, toutes les actions humaines sur le milieu sont perçues négativement et, souvent, sans discernement aucun, et, de l'autre, les populations rurales présentées comme réfractaires au changement, croulant sous le poids des 'traditions' et hostiles à toute intervention destinée à protéger l'environnement. Ces trois thèmes permettent d'appréhender la situation dans son ensemble et caractérisent sa complexité avec l'idée centrale de privilégier le rôle dynamique des groupes sociaux concernés.

Dans le Sud-Ouest de Madagascar la logique traditionnelle suppose que les droits fonciers d'un groupe sur l'espace dans lequel il vit ont été légitimés, lors de son installation, par l'établissement d'un équilibre stable entre ce groupe et les forces surnaturelles dont la présence sur un territoire est antérieure à celle des hommes.
Une légitimité initiale n'est pas nécessairement durable. Pour qu'elle le devienne, il faut une continuité d'occupation et une gestion " normale " des lieux. La première permet de marquer l'espace. La gestion " normale " est conditionnée, en premier lieu, par l'homogénéité et la cohésion du groupe qui doit faire valoir ses droits, les affirmer face aux tiers et négocier les modalités d'installation des nouveaux arrivants.
 

Crises sociales et écologiques

La recrudescence des vols de bœufs durant les années 80, l'éclatement des groupes sociaux et l'érosion du pouvoir lignager parmi les populations autochtones se sont combinés pour aboutir à un affaiblissement de la cohésion de leur système social et du contrôle qu'elles exerçaient sur l'accès à certaines ressources de leur territoire, en particulier la forêt. Si bien qu' aujourd'hui, la forêt apparaît souvent et de plus en plus comme l'un des derniers espaces à conquérir et à s'approprier. Elle constitue le maillon faible du foncier local actuel et de ce fait est devenue quasiment libre d'accès, offrant, de surcroît, l'opportunité d'y faire rapidement fortune. Elle attire donc de nombreux migrants qui la défrichent pour cultiver, puis convertissent en zone d'élevage les espaces en voie de savanisation.

On assiste, dans les situations extrêmes, à une sorte de fuite en avant dans les comportements qui se matérialise, souvent, parmi certains jeunes migrants par des phénomènes de possession, révélateurs, semble-t-il, d'une forte culpabilité consécutive à une appropriation violente et individuelle d'un milieu appartenant autrefois au collectif, symboliquement protégé et où régnait l'harmonie, au mépris de toutes règles et d'une insécurité foncière croissante de plus en plus difficile à assumer. Il semble cependant que cela soit une des seules alternatives viables tant pour répondre aux crises sociales qui émergent partout dans la zone, que pour endiguer la crise écologique profonde que subit le milieu.

L'émergence de stratégies individuelles, tant parmi les autochtones qu'au sein des groupes de migrants anciens, en fonction des opportunités économiques (vente de portion de forêt pour le bois d'œuvre), a été dans un premier temps la réponse individuelle à une perte du contrôle collectif d'une partie du territoire.
La forêt perçue auparavant comme une source inépuisable de multiples produits, marginalement exploitée et ne faisant l'objet que de prélèvements modérés et ponctuels a graduellement changé de statut : c'était tout d'abord un espace dangereux à forte valeur symbolique et spirituelle dont le contrôle et l'accès ne pouvait être assurés que via les populations autochtones ; puis, il y a environ une trentaine d'année, c'est devenu un pâturage forestier; plus tard, le milieu forestier exploité a même procuré des revenus grâce à l'exploitation de bois d'œuvre qui s'est accompagnée d'une désacralisation de la forêt ; enfin, la destruction de la forêt par les migrants avec et dans certains cas la fabrication de charbon de bois. Le processus de destruction s'accompagne paradoxalement d'un enrichissement de ceux qui en sont responsables, ce qui constitue une contradiction de fond avec la perception ancienne de ce milieu.

Les modifications de fond des modalités et des finalités des migrations ont généré des changements irréversibles dans les relations entre autochtones et migrants qui ont débouché sur des conflits de plus en plus nombreux et de plus en plus violents.

Globalement, face à cette crise écologique et sociale, que les hommes perçoivent bien même s'ils n'ont pas les moyens de l'analyser, des alternatives locales existent, sous des formes différentes selon les contextes et les enjeux. Dans un souci d'une plus forte implication des populations locales dans la perspective d'une meilleure gestion des ressources de leur territoire sur le long terme, l'idéal serait de pouvoir capitaliser sur les deux attitudes qui procèdent des dynamiques sociales endogènes en réponse à des situations de crise.
 

Destruction et reconstruction

A Madagascar la forêt, aujourd'hui désacralisée, est considérée comme une source de revenus. A mesure que la forêt disparaît, on assiste à un reconstruction des territoires et des groupes sociaux. Des innovations socio-cérémonielles particulièrement intéressantes, dans un contexte de changements constants, où commencent à émerger des ébauches de stratégies d'occupation et de mise en valeur, à long terme, d'un milieu jusque là préservé et protégé, sont au centre d'une transformation radicale des rapports entre des sociétés et un milieu.
Ce qu'il faut retenir, c'est qu'en dépit d'une présence humaine récente sur des milieux à fortes contraintes, on constate une remarquable adaptation et une connaissance fine des ressources, par les populations responsables de la déforestation, pour en tirer le meilleur profit ; d'où un constat de forte adaptabilité et d'opportunité. Dans son ensemble, la situation est caractérisée par un apprentissage permanent basé sur des acquis anciens, confrontés à des situations contemporaines, et par des recompositions à plusieurs niveaux : paysage, territoire, identités ; d'où un second constat d'une déforestation créatrice de dynamiques mouvantes et de reconstructions permanentes. L'importance des pratiques techniques et sociales dans des dynamiques d'appropriation puis de contrôle des espaces transformés, suite à un ou plusieurs types d'activité, est fondamentale d'où un dernier constat : "détruire pour reconstruire".


Haut de page | Retour sommaire conférence
Retour Savoirs partagés | Retour Agropolis-Museum