Forêt détruite et
Résumé de la conférence
donnée à
Agropolis Museum
le 13 mars 2002

forêt reconstruite
E
njeux sociaux & politiques

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François Verdeaux (IRD)Tanzanie
Les jardins multi strates des Chaggas
par François Verdeaux (anthropologue IRD)

 
S o m m a i r e 

Introduction

1) Caractérisation des jardins agroforestiers

2) Historique du système jardin

3) Les jardins comme élémént de recomposition politique et sociale

Résumé


Introduction

Les jardins de case des Chaggas sur les pentes Sud et Est du Kilimanjaro en Tanzanie sont un exemple connu de système agroforestier. Ils ont ici l'intérêt d'illustrer plus particulièrement deux points :

- les conversions forestières ne se limitent pas à la simplification ou à l'abolition d'un éco-système forestier. Ce sont des processus de longue durée dont la phase post-pionnière consiste toujours en la reconstruction d'un système agro-écologique. En l'occurrence les jardins Chagga constituent un système 'intermédiaire' ou encore 'agroforestier' associant ressources et fonctions forestières à des pratiques agricoles stricto sensu.

- le phénomène de conversion est un exemple parmi d'autres des fluctuations des relations entre l'homme et ses environnements . Il consiste à redéfinir le rapport entre les sociétés et, d'une part, leur(s) territoire(s), d'autre part, les ressources d'origine naturelle qu'elles y sélectionnent, introduisent ou induisent. Simultanément, cette redéfinition du rapport au milieu environnant s'accompagne au sein du groupe humain d'une recomposition des rapports sociaux et d'une redistribution des pouvoirs.

Il semble cependant, comme l'illustre le cas Chagga, que les reconstructions de type 'intermédiaire' présentent une caractéristique propre: le rôle des pérennes mais aussi un certain degré de résilience ou au moins une tendance à la minimisation de l'intervention de l'homme dans la reproduction de l'agro-écosystème en voie de formation font de ce dernier un vecteur de la reproduction sociale, comme le manifestent en particulier les modes de transmission qui lui sont associés.

 

1) Caractérisation des jardins agroforestiers

Agro-écologique : Composé d'au moins 4 strates de végétation (grands arbres, bananiers, caféiers, tubercules) qui sont complantés sur la même parcelle. Du bétail, surtout bovin, élevé en stabulation fournit la fumure pour le café et les bananes principalement. Les arbres fournissent des produits (bois, fruits, produits médicinaux, fourrage) et des services agro-écologiques (ombre, humidité et enrichissement du sol, régulation des flux d'eau souterraine, fonction anti-érosion).

Socio-technique : les arbres ne nécessitent qu'un apport minime en travail, pour l'essentiel lors de la récolte. Compte tenu du temps de croissance des arbres, un jardin n'est 'mature' qu'après une trentaine d'années. L'entité jardin est désignée par le terme kihamba. Outre des caractéristiques agro-écologiques le terme connote un statut : un kihamba est un jardin qui a été hérité au moins une fois. Il devient alors patrimoine lignager inaliénable, contrairement à un espace cultivé shamba, dédié aux cultures annuelles et aliénable par celui qui l'a acquis ou en a hérité.

 

2) Historique du système jardin

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A la fin du XIXeme siècle l'occupation et l'usage des terres sont étroitement liées aux structures politiques et sociales. Les nombreuses chefferies occupent des bandes territoriales parallèles s'étageant de 1800m d'altitude aux plaines de piedmont situées aux environs de 750m. Au sein de chacune de ces bandes l'occupation et l'usage des terres sont identiques.

- Seules les terres hautes (m'ndeni) entre 1 300m et 1 800m, sont habitées. On y trouve une mosaïque composée de jardins et de terres totalement ou partiellement défrichées. Les premiers se caractérisent outre la présence d'habitations par des associations de bosquets de bananiers et de cultures de tubercules. Les secondes sont utilisées pour la collecte de bois et de fourrage arboricole ou pour certaines cultures annuelles ainsi que comme pâturages journaliers pour le bétail conservé sur les exploitations. Les jardins (kihamba plur. : vihamba) sont des patrimoines lignagers par opposition aux terres interstitielles utilisées pour les cultures saisonnières (kishamba) qui peuvent être redistribuées par les chefs (mangi) en fonction des demandes et moyennant prestations en nature (bière de banane et têtes de bétail), du moins tant qu'elles n'ont pas été transformées en jardins et été héritées comme tel.

- En contre bas de cette zone les basses terres (nuka) sont entièrement sous le contrôle des chefs qui en allouent annuellement une partie pour les cultures céréalières de sorgho mais surtout de petit mil. Cette éleusine (m'bégué) est un ingrédient essentiel pour la fabrication de la bière de banane qui porte le même nom. Les plaines constituent des zones de pâturage pour les grands troupeaux capitalisés par les chefs et certains de leurs proches. L'accumulation de richesse se fait alors à travers les troupeaux. Les têtes de bétail, bovins ou caprins sont les unités de mesure pour les échanges intra régionaux.

Introduit au début du siècle par les colons allemands qui établissent de grandes plantations aux altitudes intermédiaires sur des terres achetées aux chefs Chaggas, le café n'est adopté par ces derniers qu'à partir de 1920 sous protectorat britannique. Le café est introduit dans les jardins de type kihamba auxquels sont alors systématiquement ajoutés les grands arbres d'ombrage, à bois d'œuvre ou de feu et à fourrage (albizia , Olea welwitchii, ficus spp principalement) ainsi qu'une grande diversité d'autres pérennes à usage fourrager ou médicinal. Les hautes terres m'ndeni sont progressivement couvertes de jardins dont l'ère d'expansion s'étend ensuite, à partir des années 1950, à une partie des anciennes basses terres nuka qui changent donc de statut.
 

3) Les jardins comme instruments de recomposition politique et sociale

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La dimension politique des jardins
Au lieu d'être planté sur des champs spécifiques sur le modèle des plantations des colons, le café est complanté avec les bananiers uniquement dans les jardins vihamba ou sur des jardins habités, déjà alloués à devenir vihamba. La pluviométrie n'explique que la localisation en altitude de la culture du café. La saturation foncière de cette 'ceinture café-banane' a été progressive et n'explique en rien le choix initial du jardin kihamba pour cette culture dont on pouvait constater quasi à domicile que les colons pratiquaient la monoculture intensive.
Le kihamba à café est une innovation d'ordre au moins autant socio-politique qu'agro-écologique. Ainsi associé à la seule sphère domestique et lignagère, le café échappe au contrôle des chefs. La richesse qui se comptait en bétail se compte désormais en monnaie et est générée par le café. Le contrôle du grand troupeau est remplacé par celui de la coopérative de vente du café.
Le développement des jardins agroforestiers correspond à la fin d'un système politique. Cette révolution est confirmée par le passage de certaines anciennes basses terres dans cette même sphère domestique-lignagère au détriment du domaine de la chefferie dans les années 1950.
Pérennisation du système jardin et patrimonialisation lignagère
Le fait qu'un jardin mature devienne patrimoine inaliénable dès qu'il a été hérité est à rapprocher des caractéristiques agro-écologiques des jardins. Hériter d'un kihamba mature c'est hériter non pas seulement d'une terre mais d'un système de production pérenne immédiatement opérationnel. Les informateurs sont explicites sur ce point. L'ajustement réciproque entre temps des composantes naturelles des jardins et temps sociaux semble donc relever d'un fondement pratique.
Cet ajustement consiste en une mise en congruence non seulement entre durée des composantes ligneuses des jardins mais aussi entre durabilité d'un agro-écosystème productif et continuité intergénérationnelle. S'il y a bien contrôle collectif sur les espaces de production, le collectif, ici, n'est pas tant pensé au présent (l'ensemble des membres actuels du lignage) que dans la durée (les générations successives). Si l'on ajoute qu'un jardin mature composé de vieux arbres est par ailleurs réputé être socialement valorisant et que cette valorisation correspond à la transmission le long des lignées aînées des plus vieux jardins on s'aperçoit alors que ce qui se 'reproduit' via la transmission des vihamba est au moins autant socio-symbolique qu'agro-écologique.
 

Résumé

La mise en place des jardins agroforestiers observables aujourdhui sur les pentes sud et sud-est du massif du Kilimanjaro s'est opérée avec l'adoption par les groupes Chagga de la culture du café à partir des années 1920. Le système de culture multi-strate associant arbres à ombrage, bannaniers, caféiers et tubercules n'est pas seulement remarquable d'un point de vue agro-écologique. Entièrement artificiel il se fonde sur des plantes pérennes et reconstitue des services agro-écologiques forestiers ayant ensemble pour effet de minimiser le travail nécessaire au maintien des capacités agro-écologiques de production. Il est significatif que, parallèlement à ces caractéristiques un tel système qui se constitue au mieux sur une génération soit devenu inaliénable et constitue la clef de voûte de la transmission et par conséquent de la continuité intergénérationnelle. Historiquement, sa mise en place a aussi sapé les bases économiques d'un système politique local.


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