Génomique et amélioration

Conférence
donnée à
Agropolis Museum
le 30 juin 2004

des plantes
Quels enjeux pour la recherche et ses finalités?

Jean-Francois Briat par Jean-François Briat (INRA-Biochimie) et

André Bervillé André Bervillé (INRA, Dpt. Génétique et amélioration des plantes)

Sous l'égide de La Fondation des Sciences Citoyennes
 

Compte-rendu des débats
par Frédéric Prat (Geyser), pour la Fondation Sciences Citoyennes

Débat :

(devant une trentaine de personnes). Le débat a été intéressant mais parfois décousu. Il est retranscrit ici le plus fidèlement possible, dans l’ordre chronologique des questions/réponses. A l’issue des compléments de chacun des relecteurs, un autre document tentera de synthétiser les thématiques principales et les positions qui sont ressorties de ce débat.

QP (Question du public)  : les variétés synthétiques (NDLR : mélange hétérogène et reproductible obtenu à partir de lignées) seront-elles plus résistantes face à un pathogène ?

  • AB (André Bervillé) : oui, sauf si la tolérance à la maladie n’existe pas dans la population, il n’y a pas de miracle.

 

QP : pourquoi a-t-on abandonné les tournesols non hybrides ?

  • Réponse dans la salle : on a suivi le schéma du maïs (hybrides de lignées), avec des critères de productivité, de rendement, puis de tolérance aux maladies. Mais chez le tournesol, on ne constate pas de phénomène d’hétérosis comme pour le maïs.
  • AB : c’est un choix industriel, pour obtenir une homogénéité. S’il n’y avait pas eu les hybrides il y a 40 ans, il n’y aurait plus de tournesol aujourd’hui, car les semenciers n’auraient pas été intéressés et n’auraient pas intéressés l’industrie. Cependant, on constate qu’il existe des variétés population dans les pays de l’Est, qui sont aujourd’hui demandées par certains transformateurs (huiliers).

 

QP : La F1 ne donne-t-elle pas d’autres avantages supérieurs aux variétés synthétiques ?

  • AB : la politique des semenciers a été de faire un minimum de variétés pour les vendre pour un maximum de surfaces. Aujourd’hui, les semenciers tentent une meilleure adaptation au terroir.
  • JFB (Jean François Briat)  : qu’il s’agisse de F1 ou de variétés population, l’outil génomique est utile pour les connaître, les identifier, en repérer les caractères. Les outils ne sont pas idéologiques.

 

QP : Suites aux partenariats que vous êtes obligés de faire entre public et privé, ne craignez-vous pas une instrumentalisation du public par le privé ?

  • JFB : l’organisation de la recherche change à cause des coûts induits par la génomique. La question à se poser est : quelle société veut-on ? quels biens publics veut-on protéger ? quel doit être le poids des financements publics ? Dans Génoplante, le public protège le bien public en déposant des brevets. Il serait trop simpliste de tout mettre à disposition du public sans protection intellectuelle, pour qu’ensuite le privé s’en empare.

 

QP : Quel contre pouvoir peut avoir le public ?

  • Salle : un chercheur (Marc Edouard Colin) donne son exemple : en 98, il étudiait à l’Inra les conséquences du gaucho de Bayer sur les abeilles. Puis vient Génoplante en 1999, consortium public/privé, dont font partie l’Inra et Bayer. A la même date, l’Inra lui demande d’arrêter ses recherches sur le Gaucho. Coïncidence ?

 

QP : Pour l’augmentation de la production agricole, les “ forces du marché ” ne sont-elles pas plus déterminantes que la recherche agronomique ? Il en va du domaine de la génomique en santé humaine, comme dans le domaine de la génomique végétale : au nom du retour sur investissement, il y a une trop grande rapidité entre l’acquisition de connaissance et son application industrielle et commerciale (exemple de la thérapie génique, qui promet beaucoup mais rencontre en fait peu de succès).

  • AB : en fait, les sociétés de biotechnologies sont timorées, ne cherchent pas à lancer d’innovations intéressantes. Sauf Monsanto, qui pendant 10 ans a fait un choix de recherche sur un tournesol et qui aujourd’hui détient 80% du marché.
  • JFB : les sociétés de biotechnologies sont en fait issues des chimistes, qui vendent des molécules. Monsanto, non, car c’étaient au départ des biologistes. Il est vrai que le temps entre la recherche et son application s’est raccourci. Le privé tente systématiquement de récupérer les résultats du public, en ne payant que les coûts marginaux de la recherche (de l’ordre de 10%, que les mêmes chercheurs du public sollicitent au privé) : c’est là qu’est le vrai piège dont il faut être conscient.

 

QP (Savidan)  : on remarque dans certains pays du Sud une recherche sur du maïs résistant à la sécheresse. Pourquoi ne recherche-t-on pas plutôt sur les cultures vivrières du Sud (mil, sorgho) ? En Ethiopie, on cultive aujourd’hui le maïs, mais certaines années l’Ethiopie n’est pas autosuffisante et doit importer ce maïs des Etats Unis.

  • JFB : Il ne faut pas toujours voir un complot caché. Une des explications peut être que le maïs est très étudié au Nord, il regroupe une communauté de chercheurs. Le chercheur qui travaille sur le maïs sera donc davantage cité et reconnu s’il développe des maïs au Sud, que sur des cultures “ marginales ” (bien qu’importantes pour le Sud). Le Sud a peut-être aussi envie de “ faire comme le Nord.”
  • AB : il faut remarquer que les cultures développées au Nord le sont aussi en fonction des subventions reçues, et du coût des intrants. Exemple, en Charentes, l’agriculteur cultive du tournesol seulement s’il n’y a pas assez d’eau pour irriguer le maïs. Question : à combien paye-t-il son eau ? quelles subventions reçoit-il pour son maïs ? En l’absence de subvention, et avec une eau plus cher, les assolements changeraient.

 

JJD (Jean Jacques Drevon) : le progrès en génomique est-il déterminant par rapport à d’autres facteurs ?

  • La salle : le CGIAR (centres internationaux de recherche agricole) reçoit 400 millions d’euros/an, ce qui est peu comparé aux besoins de recherche et aux budgets alloués à la génomique. Doit-on mettre tout l’argent sur la génomique, au prétexte qu’on dispose d’un outil performant (mais de luxe, type Mercedes), ou doit-on faire de la sélection variétale classique (outil certes moins rapide, type 2CV, mais beaucoup moins cher) ?
  • La salle : la recherche ne se fait que pour les marchés solvables.
  • JFB : aucun programme de transgénèse ne travaille sur des cultures tropicales vivrières. Le scandale, ce n’est pas la transgénèse en elle-même, c’est plutôt que la transgénèse ne s’applique pas à l’agriculture tropicale.
  • Savidan : je n’ai pas d’états d’âme sur l’utilisation des fonds privés. Mais j’en ai sur celle des fonds publics : qui conduit la recherche ? La technologie ou la demande ? Au Sud, il est clair que ce sont les chercheurs du Nord qui décident.

 

Langlois : on ne peut améliorer un hybride sans artificialiser le milieu (engrais, irrigation, pesticides). En tournesol, la demande a-t-elle été pilotée par les agriculteurs eux-mêmes ?

  • JJD : la demande n’est-elle légitime que si elle est solvable ?
  • La salle : pour l’industrie pharmaceutique, les orientations sont claires : la recherche ne se fait que sur un petit nombre de pathologies majeures des marchés solvables. Ceci est dû aux coûts pour mettre un nouveau médicament sur le marché (de l’ordre de 2 milliards d’euros). Le public n’en a pas les moyens. Le privé se concentre sur les “ blockbusters ” (médicaments vendus en énormes quantités).
  • JJD  : on pose parfois la question de la malnutrition en ces termes : doit-on laisser les grands bassins de production alimenter le reste du monde ? ou au contraire, les peuples doivent-ils disposer du droit de se nourrir eux-mêmes ? Je penche bien sûr pour la seconde solution. Mais la génomique ne s’intéresse qu’aux marchés solvables.
  • JFB : un exemple : un riz en Afrique de l’Ouest est atteint d’une maladie due à une toxicité ferrique. Aucun programme de biotechnologie ne s’intéresse à ce problème, car le marché n’est pas solvable. A l’inverse, des solutions sont trouvées sur les riz asiatiques qui s’exportent. Quelle doit être la fonction de la recherche publique internationale ?
  • Campagne : il faudra que la génomique s’intéresse aux biens publics, comme l’environnement ou la santé.
  • JJD : il semble qu’en recherche médicale, le débat soit tranché en défaveur des biens publics. Qu’en est-il de la recherche agronomique, qui semble malheureusement s’orienter dans la même direction ?
  • JFB : la génomique ne s’est pas décrétée : elle est issue, comme cela a été dit dans l’exposé, de l’approfondissement des connaissances au cours du temps. Les scientifiques ne font que produire des outils pour répondre à des questions. Le vrai débat citoyen est de savoir comment on valide l’introduction d’une nouvelle technologie dans nos sociétés. Il faut une analyse coûts/bénéfices, mais pas seulement de la part de l’expert scientifique. L’expertise n’est qu’un des éléments de la décision publique, qui doit aussi examiner les enjeux politiques, économiques, éthiques, sociaux…
  • La salle : les scientifiques du public sont coincés par le privé
  • JJD : le partenariat INRA avec le privé a changé la nature du partenariat entre l’INRA et la société.
  • JFB : L’inra a été créé pour nourrir la population français d’après guerre. Il faut se demander à quoi sert l’Inra aujourd’hui.

 

Campagne : peut-on estimer la part du travail de génomique qui va avoir des répercussions sur les enjeux environnementaux ?

  • JFB : la génomique va-t-elle contribué à diminuer les intrants ? Au vu des résultats aux Etats Unis sur le coton, on peut en douter. Mais si la génomique réussit par exemple à faire pousser des plantes en sols salins, alors c’est un succès. Qu’est-ce qui est le plus déterminant : la recherche en génomique ou l’organisation économique de la production ?
  • JJD : le problème de la génomique est qu’elle phagocyte les investissements. L’exhaustivité à laquelle prétend la génomique revient trop cher. Comment intégrer la génomique aux autres disciplines ?
  • JFB : la génomique est un outil fabuleux de compréhension des expressions phénotypiques, de l’interaction de l’environnement avec le génome. Dans 20 ans, on aura une réelle intégration entre les écophysiologistes, les agronomes, et les biologistes moléculaires.
  • JJD : tout chercheur doit s’interroger sur les limites du paradigme dans lequel il travaille.
  • JFB : à Génoplante, beaucoup de chercheurs se battent pour l’obtention de brevets publics pour éviter le pillage de résultats par le privé.

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