Le désordre alimentaires



Conférence-débat
du 23 novrembre 2005
à Agropolis Museum

vu par les grands penseurs
De platon à Amartya Sen


par Jean-Louis Rastoin (Économiste - Agro.M)

De Platon à Amartya Sen : le désordre alimentaire vu par les grands penseurs

par Martine Padilla (CIHEAM/IAM de Montpellier, UMR MOISA),
Jean-Louis Rastoin (Agro. Montpellier, UMR MOISA),
Bénédicte Oberti (CIHEAM/IAM de Montpellier).

Chapitre du livret de l' Exposition " Nourrir neuf milliards d'hommes ", octobre 2005. ADPF - Association pour la diffusion de la pensée française, Ministère des Affaires étrangères (resp. scientifique Gérard Ghersi)

Une population bien nourrie connaît moins de conflits. Philosophes, agronomes et économistes l'ont toujours compris. Reste à savoir comment produire une nourriture suffisante et la faire parvenir au plus grand nombre.
En effet, depuis l'Antiquité, l'équilibre alimentaire est sans cesse rompu. Famines et périodes de disette jalonnent l'histoire. Pourquoi ? Les interprétations les plus diverses ont été avancées, qui s'appuient sur la démographie, le sous-développement ou les inégalités économiques.

Trop de monde sur la planète !

L'idée que l'augmentation de la population met en danger la subsistance du monde naît à la fin du xviiie siècle avec les travaux de Malthus (1766-1834). Constatant que la population tend à doubler tous les 25 ans, l'économiste anglais prévient que les surfaces cultivables ne pourront s'accroître au même rythme. Il recommande donc de réduire volontairement les naissances.
Deux siècles plus tard, sa théorie sera reprise par le Club de Rome, pour lequel la croissance exponentielle de la population et des besoins ne peut que dégrader l'environnement et augmenter le prix des aliments, entraînant la famine (Halte à la croissance, 1971). Un cri d'alarme que reprend ensuite le néomalthusianisme contemporain (fin des années 1970) : ses adeptes s'interrogent sur le nombre d'êtres humains que la Terre peut raisonnablement supporter avec un mode de vie et de production occidental. Constatant que ce modèle menace l'environnement et que la production ne pourra pas compenser l'augmentation des populations, les néomalthusiens suggèrent de contrôler les naissances, de préserver les ressources et de réduire la consommation des pays industrialisés.

Produire plus ?

Peut-on véritablement accroître les récoltes ? La question est ancienne. Déjà Columelle, un agronome du Ier siècle, et le poète Lucrèce (98-53 av. J.-C.) constatent qu'en intensifiant les cultures on épuise les ressources naturelles de la terre. Mais pour Columelle, l'insuffisance de la production vient en partie d'une mauvaise gestion de la force de travail : on doit augmenter la productivité des esclaves en les spécialisant.
Pline l'Ancien, écrivain naturaliste du ier siècle, propose des voies différentes pour produire davantage. Dénonçant les méfaits de la grande exploitation, il estime socialement et économiquement plus profitable de favoriser les petits paysans qui diversifient leurs cultures. Au xviiie siècle, les physiocrates démontrent de leur côté que la terre est la première source de richesse et qu'il faut intensifier l'agriculture.
Jusqu'à quel point ? Aujourd'hui, l'économiste Lester Brown s'écrie : " Nous nous sommes alimentés aux dépens de nos enfants. " Le déclin brusque et incontrôlable de la production est inéluctable, prévient-il, résultat du gaspillage des terres, de l'eau et d'une altération des climats liée au réchauffement de la planète. " Nous serons en pénurie alimentaire en 2010 ", prévoit-il, estimant les projections de la FAO et de la Banque mondiale " complètement irréalistes ". Les 90 millions d'hommes supplémentaires que la planète supporte chaque année ne pourront être nourris qu'en diminuant la ration calorique des autres. Et les progrès techniques ne pourront pas, selon lui, inverser cette tendance.

La question des inégalités " naturelles "

Pour le philosophe Aristote (384-322 av. J.-C.), l'inégalité est dans l'ordre naturel des choses. Et l'inégalité sociale n'est que le reflet des inégalités naturelles. Une thèse qui a longtemps justifié l'esclavage. Loin de condamner cette exploitation de l'homme, Caton l'Ancien, homme d'État du iiie et iie siècle av. J.-C. estime en eff et qu'elle permet de rompre avec la polyculture d'autoconsommation et qu'elle favorise la spécialisation agricole, économiquement plus rationnelle. Un tel système permet de gagner de l'argent en produisant pour un marché libre. Un siècle plus tard, Varron, avocat polygraphe, explique que les domaines esclavagistes (latifundia) favorisent le progrès économique et l'enrichissement. Cette thèse des inégalités naturelles a eu longue vie et a entraîné pauvreté et sous-alimentation depuis le Moyen Âge jusqu'à la Révolution.
Au xxe siècle, le libéralisme et la théorie de la " main invisible " d'Adam Smith, qui règle au mieux les intérêts des producteurs et des consommateurs, insp irent les économistes orthodoxes. La faim devient alors un problème technique, qui peut être résolu en libérant le marché et les systèmes de prix. Car les ressources, selon ces économistes, sont suffisantes et les techniques capables d'assurer la satisfaction des besoins alimentaires. En augmentant la production agricole, on procurera davantage de revenus et des suppléments de nourriture qui pourront être négociés sur le marché. À terme, la croissance économique éliminera la pauvreté. Mais les inégalités restent à leurs yeux un mal nécessaire : stimulantes pour l'économie, elles maintiendraient la demande nécessaire pour l'expansion des marchés.

Et l'équité dans tout cela ?

Rares sont les grands penseurs qui, à l'opposé d'Aristote ou des économistes libéraux, ont cherché à substituer aux inégalités naturelles la notion d'équité. Durant l'Antiquité, Platon fait fi gure d'exception : il imagine une société idéale fondée sur la communauté des biens et l'égalité sociale. Pour y parvenir, il suggère de répartir les richesses par la force de persuasion ou… la force tout court. Presque 2000 ans plus tard, l'humaniste Thomas More (1478-1535) dénonce à son tour la société mercantiliste basée sur le commerce et propose une société, Utopia (u-topos : sans lieu), de type communautaire. Car sa conviction est faite : ce sont bien les inégalités qui engendrent pauvreté et famines.
Une idée qu'approfondira le philosophe et économiste Karl Marx (1818-1883), dont l'influence au xxe siècle fut énorme. Selon lui, le monde produit suffisamment d'aliments et la surpopulation n'existe pas. Le problème vient du capitalisme et de ses conséquences : pauvreté, sous-emploi, inégalités. À ses yeux, la science et la technologie peuvent résoudre les problèmes d'environnement et garantir une production matérielle illimitée. La solution se trouverait donc dans la croissance économique, accompagnée d'une redistribution des richesses. Une démarche incompatible avec le capitalisme, qui favorise les sociétés de classes.
Cette économie sociale a inspiré une école de pensée moderne dénommée " la justice distributive " (années 1980 et 1990), dont l'un des chefs de file est Amartya Sen, prix Nobel d'économie en 1998 pour " avoir placé la pauvreté et le développement au cœur de la théorie économique, rapprochant ainsi les dimensions sociale et économique
du développement humain ". Manger bien et en quantité suffisante est un droit inaliénable, professe-t-il. Chimère ? Pas du tout, rétorque-t-il. Car la nourriture est produite en quantités suffisantes pour tous. Le problème réside dans la répartition. Ce n'est pas la surpopulation qui engendre la faim, mais la misère et les inégalités, le manque d'éducation, d'emploi, de services de santé. C'est donc bien la pauvreté qu'il faut vaincre avant tout.


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