Le monde rural contemporain et son traitement

Conférence-débat
à Agropolis Museum
le 8 mars 2006

cinématographique
"Rendre compte et représenter"

avec des professionnels
Alain Tendero (photographe)
Philippe Ayme (réalisateur)
Pierre Arragon (production multimédia, IAM.M),
des enseignants-chercheurs
Maxime Scheinfeigel (historienne du cinéma, Univ. Montpellier 3)
Eric Léonard (agroéconomiste IRD)
Alain Bourbouze (agropastoraliste IAM.M)

dans le cadre du cycle HorsChamps en partenariat avec l'association Lez-Arts M3

Compte-rendu du débat public

Alain Bourbouze, modérateur de la soirée
La question d’aujourd’hui va porter sur le traitement par l’image du monde rural contemporain, une vision tantôt très classique, voire traditionnelle du paysan caricaturé, tantôt plus moderne au cœur des problèmes actuels de l’agriculture contemporaine et ses états d’âme
Première question qu’on va essayer de se poser, quelle image veut-on renvoyer du paysan auprès des spectateurs que nous sommes. Pour beaucoup d’entre nous, je dis « nous » à la fois pour les pays du Nord mais également les pays du Sud, il suffit de remonter sur 2 ou 3 générations, pas plus, pour retrouver nos racines paysannes. Et pourtant malgré cette semi-proximité, on s’aperçoit qu’il y a une mauvaise communication entre le milieu agricole actuel qui supporte mal l’image qu’on renvoie de lui, une mauvaise communication entre le milieu agricole et la société française en général. Cela remonte à loin. J’ai pris cela dans ce document (si cela vous intéresse, c’est sur les cinémas paysans – dans cinéma action), où Madame de Sévigné au XVIIème siècle écrivait ceci à sa fille : « Faner est la plus jolie chose du monde, c’est retourner du foin en batifolant dans une prairie ». Donc vous voyez la représentation du monde rural était déjà mal partie, c’était déjà la caricature. Est-ce mieux maintenant ? Le cinéma paysan actuel moderne échappe t-il à cette vision caricaturale du paysan. Je crois que le film de Depardon sur les paysans de son village et de sa famille a été projeté il y a deux jours, et que certains d’entre vous qui l’ont vu ont été frappés par l’image qui véhicule beaucoup de nostalgie, les vieux métiers d’autrefois, les vieux garçons solitaires, bref une agriculture en déshérence. Mais l’agriculture actuelle ça peut être ça… mais ça n’est pas que ça. Le monde paysan s’est transformé de façon fantastique ces 50 dernières années, depuis la deuxième guerre mondiale, des transformations radicales, et ce n’est pas forcément cela dont rend compte le cinéma paysan. Donc première interrogation, la caricature existe t-elle encore aujourd’hui ?
Ensuite il y a une deuxième thématique qui peut être intéressante, c’est au niveau de celui qui filme, on pourrait dire le filmeur, et le filmé. Le filmeur, en général ce sont des équipes d’origine radicalement urbaine (l’industrie du cinéma), donc des « urbains » viennent filmer des ruraux. Il y a forcément une mise en scène de la part du cinéaste, une représentation de l’environnement rural. Comment faire en sorte que l’insertion se passe bien et qu’il y ait une bonne perception du cinéaste par l’agriculteur et de l’agriculteur par le cinéaste avec des mondes aussi différents, aux valeurs opposées ? Donc c’est un peu compliqué de rendre compte du réel. On peut citer Jean Rouch évidemment, le grand ethnologue, cinéaste-ethnologue, qui disait que pour faire un film, il fallait certaines conditions, et pour lui, les conditions d’un bon film ethnologique, c’est à la fois une approche patiente, une immersion longue et également une connaissance réciproque, c’est à dire qu’il ne faut pas seulement que le cinéaste sache de quoi il va parler et comprendre un peu ce qui se passe mais également que son interlocuteur comprenne aussi le cinéaste d’une certaine manière. Le cinéaste ce n’est pas seulement celui qui passe, il faut qu’il soit compris. Il faut une complicité selon Jean Rouch entre le sujet et celui qui va filmer. Donc deuxième thème possible, les rapports entre filmeur et filmé.
Autre thématique encore, Maxime nous en parlera j’espère, c’est la place particulière des films de fiction, finalement entre films de fiction et documentaires, quels sont ceux qui rendent le mieux compte de ce cinéma paysan ? On aurait tendance à dire que le documentaire est plus légitime, il est réaliste, il raconte les choses. Mais en fait on s’aperçoit que le film de fiction, depuis longtemps, a beaucoup montré de l’agriculture et des paysans et quelquefois de façon très intelligente et finalement peut-être à travers la fiction de façon plus efficace encore. Je pense au film d’hier « De père en fils », dont notre collègue Philippe Ayme nous parlera, qui n’est pas tout à fait un documentaire, c’est beaucoup plus, et cela permettra peut-être de rejoindre le rapport entre fiction et documentaire.
Ensuite, il y a un dernier thème je pense, puisqu’il y a parmi nous des scientifiques, ce serait de se demander, s’il y a un point de vue scientifique, et faut-il que le point de vue scientifique soit respecté, en d’autres termes faut-il démontrer et apporter la preuve ? Je pense en particulier au film « Le cauchemar de Darwin », film très percutant qui traite d’un problème et puis justement, depuis un ou deux mois, certains scientifiques s’écrient : « oui, c’est un film complètement militant, le discours scientifique est totalement faux car il est basé sur des interview, etc. » Donc il peut y avoir polémique sur ces films entre ce qu’ils veulent montrer, suggérer et puis peut-être un discours du scientifique qui va lui regarder derrière, et qui peut ne pas être d’accord.
Voilà donc les différents thèmes et il y en a sans doute beaucoup d’autres qui pourraient être traités… Alors pour traiter de ces différentes manières de voir les choses, je vais laisser se présenter les intervenants de cette table ronde.

Maxime Scheinfeigel
Je suis enseignant chercheur à l’université Paul Valéry, faculté des lettres, pas du tout scientifique en tant que tel, mon domaine c’est le cinéma. Le hasard veut que je sois justement en train d’écrire un livre sur Jean Rouch, je m’intéresse au cinéma de fiction, pas tellement au cinéma paysan, et ce que je vous dirais tout à l’heure, le titre m’a été inspiré en vous écoutant, c’est : « le cinéma paysan existe-t-il ? »

Eric Léonard
Je suis agronome et socio-économiste à l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), je n’ai aucune compétence particulière sur le cinéma, mais je crois en avoir quelques unes sur le monde rural et les mondes ruraux des pays du Sud, donc ce que j’essaierais de faire valoir, c’est la spécificité de ces sociétés rurales aujourd’hui, puis de revenir sur quelques idées un peu préconçues qu’on a souvent sur ce qu’elles sont ou sur ce qu’elles devraient être.

Pierre Arragon
Je suis fils de paysan, je croyais être le seul réalisateur qui s’y intéressait mais je crois qu’il y a une nouvelle génération qui prend le relais (montrant Philippe Ayme). Je suis réalisateur de film, à cheval et de manière totalement schizophrène entre les contraintes du film documentaire pour la télévision, parce que c’est là qu’on a l’argent (la recherche est un peu pauvre pour ce domaine), mais comme je suis à l’IAM.M et dans le milieu de la recherche, je fais également des films scientifiques et j’essaie, parfois avec mon collègue Alain Bourbouze, de trouver le lien entre la communication scientifique et la réalisation pour le grand public. C’est souvent totalement contradictoire, mais je pense que vu le public ce soir, enseignants chercheurs, futurs chercheurs, il y a matière à débattre.

Alain Tendero
Je suis photographe, je travaille pour la presse en règle générale, je fais partie d’un groupe de photographes « Les Yeux de la Terre », nous sommes 7 photographes et nous travaillons sur l’agriculture, et plus particulièrement nous suivons des vies d’agriculteurs dans 8 pays entrant dans l’Europe, ceux qui sont entrés et ceux qui vont entrer dans l’Europe. Je suis là pour vous faire part de mon expérience personnelle en Slovaquie et en Croatie plus récemment.

Philippe Ayme
Je suis le réalisateur du film « De père en fils » qui a été projeté hier. Je vous parlerais de mon approche par rapport à cette première réalisation. Je suis fils de viticulteur et frère de viticulteur puisque mon frère a repris l’exploitation.

Alain Bourbouze
Nous allons maintenant passer la parole à Maxime Scheinfeigel, historienne du cinéma, qui va donc nous dresser un tableau à peu près global avant de passer la parole à des professionnels.

Maxime Scheinfeigel
Dix minutes c’est extraordinairement rapide, donc je vais tenter de vous donner des repères, mais je serai extrêmement schématique. Je vais commencer déjà par oublier tout ce qui s’est passé dans le cinéma avant la seconde guerre mondiale. Simplement je rappellerais qu’il y a peu de films marquants, selon moi, sur le monde paysan, sur les paysans, sur le monde rural (peut être mes collègues reviendront sur cette expression). Je me souviens de Chang (Cooper et Schoedsack, les 2 américains qui ont fait King Kong par ailleurs). Je me souviens de Las Hurdes de Bunuel (1932), un film militant assez terrifiant, je me souviens également de La Ligne générale d’Eisenstein. Il y a sûrement encore pas mal d’autres films mais là je vous donne les choses qui émergent dans ma mémoire. Après je saute à pieds joints sur ce que nous, en tant qu’historiens du cinéma, avons l’habitude de considérer comme la période moderne du cinéma, période désormais révolue et devenue archi-classique. Cette période moderne, c’est les années 40-50-60. Alors si vous êtes un petit peu au fait du cinéma vous savez que cette période, que ce soit en Europe, que ce soit en Asie, que ce soit aux Etats Unis, est marquée par des tendances très fortes.

Le néo-réalisme
La première, qui fait que le cinéma évolue considérablement, que ce soit le cinéma de fiction ou le cinéma documentaire, c’est le néo-réalisme. Je ne vais pas entrer dans le détail, mais c’est un cinéma qui va donner une impulsion très forte à une représentation moderne, plus moderne des « gens ». Quand on dit les « gens », c’est les gens normaux, les gens ordinaires, c’est le paysan du coin, c’est le facteur. Le néo-réalisme contribue à faire s’effondrer la barrière entre le documentaire et la fiction, c’est une évolution considérable et c’est depuis que le cinéma a beaucoup . Ce qu’il apporte passe par son actorat. Les cinéastes néo-réalistes utilisent des gens qui ne sont pas acteurs professionnels, qui ont donc des allures, des gueules, des trognes qu’on a jamais vues dans le cinéma de studio, et surtout, je crois - c’est peut être important pour la représentation d’un monde éventuellement d’un monde paysan/monde rural - ces gens viennent de tous les coins d’Italie avec leur provincialisme etc. A part ça, ils sont toujours doublés, on n’entend pas encore leur voix, et ça c’est dommage. Alors premier mouvement, le néo-réalisme, c’est Gente del Po (Visconti), c’est Riz Amer (De Santis, Sciuscia (De Sica), Rome, ville ouverte (Rossellini), etc.

Le cinéma direct
Deuxième mouvement que je voudrais mentionner c’est le cinéma direct. Je crois que vous êtes tous les enfants de ce cinéma direct qui va émerger, stricto sensu, dans les années 1950. Chef de file en France, c’est bien évidemment Jean Rouch. Le cinéma direct est documentaire, a priori bien entendu, c’est un cinéma qui cherche à être au plus près des gens filmés, et surtout à faire entendre enfin leur voix et les vrais bruits de la vraie vie. Il y a toute une problématique de la recherche du son synchrone direct dans ce cinéma-là qui est formidablement importante et c’est Chronique d’un été (Jean Rouch 1960), le premier film documentaire parvient à faire du son synchrone direct. Le cinéma direct, c’est aussi la caméra portée, le tournage en continu, sans scénario, improvisé. C’est un mouvement international, ce qu’il faut vraiment souligner. Ses grands lieux d’enracinement sont la France, l’Angleterre, les Etats-Unis, le Canada, l’Italie. Les cinéastes circulent pour travailler sur les films des uns, des autres, c’est vraiment un mouvement très international. Et s’il y a un cinéma qui devrait s’intéresser au monde rural, c’est bien celui-là.[Alain Bourbouze : mais Farrebique, il est un peu antérieur, non ?] Farrebique, je vais en parler, ce film est un peu hors course, il est la prémisse du cinéma direct ; j’ai vérifié dans un livre très documenté sur le cinéma direct (Gilles Marsolais, L’Aventure du cinéma direct, Seghers 1974) et je n’ai rien vu sur le monde paysan, j’ai juste relevé comme titre, Les Inconnus de la terre (Mario Ruspoli 1961). C’est assez étonnant. Les cinéastes du direct, s’intéressent aux artisans, s’intéressent aux marins, s’intéressent aux pêcheurs, aux chasseurs, à tout ce que vous voulez, aux rituels de possession etc, mais e s’intéresse pas aux paysans. Alors peut être que vous, vous savez mieux que moi pourquoi. Mais, effectivement, il y a dans cette période une exception grandiose, c’est celle de Georges Rouquier, il fait en 1946 Farrebique, tourné dans une ferme de l’Aveyron, avec les gens de sa famille chez lesquels il s’installe. Rouquier a été obsédé toute sa vie par sa famille puisqu’il a fait en 1983 Biquefarre. Il retourne à la ferme, et il travaille, il fait son film avec les parents ou leurs descendants.

La Nouvelle Vague
Autre mouvement qui a marqué cette période où le cinéma devient moderne, c’est la Nouvelle Vague. Je vais rien vous en dire de cette Nouvelle Vague. Elle est bien sûr française mais pas seulement, elle est brésilienne, elle est tchèque etc. mais le fer de lance c’est la nouvelle vague parisienne. La NV ne s’intéresse pas au monde rural, puisqu’elle s’intéresse au monde parisien et elle s’ intéresse même encore moins aux paysans que ce qu’a pu faire le cinéma classique. Tout à l’heure j’évoquais Goupi Mains Rouges de Jacques Becker (1942) … La NV n’a rien fait, rien à dire là-dessus. Donc c’est vous dire que dans cette période où le cinéma se renouvelle, sort des studios, va chercher des acteurs non professionnels, fait entendre la voix des vraies gens, dans cette période-là, où va t-on trouver les paysans ? Toujours pas dans le cinéma de fiction. On va les trouver bien entendu dans le cinéma documentaire.

***

Parallèlement à ces trois mouvements, vous avez le cinéma ethnographique et il n’y a pas de hasard. Il connaît une mutation essentielle, elle vient de l’ethnologie elle-même. Je vous renvoie à l’article célèbre d’André Leroy-Gourhan : « Le cinéma ethnographique existe-t-il ? » publié dans la Revue de Géographie n°3. Quelle est cette mutation du cinéma ethnographique ? L’ethnologie envoyait ses cinéastes loin, et elle les missionnait principalement pour regarder, pour filmer, des moments « rituels », des moments importants. Mais l’ethnologie d’après-guerre se recentre sur l’Occident et commence à regarder les gens qui sont plus près dans notre entourage, elle commence à s’intéresser de plus en plus à de petits évènements tout à fait ordinaires, tout à fait banaux, on peut parler de micro- ethnologie. Là, je suis absolument persuadée qu’il y a un corpus considérable sur le monde paysan à partir des années 50-60, il faut aller creuser la question. Mais je vais très vite, je galope, grand galop, je crois me souvenir que dans les années 70, il y a une émergence du monde paysan dans le cinéma, rural en tant que tel, et je crois me souvenir que c’est avant tout pour des raisons militantes. Souvenez-vous mai 68 et les années 70, et c’est peut être là l’endroit d’un cinéma paysan, j’ai aussi pour référence, j’en parlais tout à l’heure, Jean Eustache. Est ce que La Rosière de Pessac (1968) est un film sur les paysans, là non plus, je ne sais pas, mais Jean Eustache, il a fait un film qui s’appelle Le Cochon (1972). Le Cochon, c’est un film dans un petit village de l’Auvergne, c’est deux jours, du moment où ce pauvre cochon va être promis à son égorgement etc. et on va jusqu’au saucisson. Le film est formidable, et c’est un film des années 70.

Et puis aujourd’hui, il y a quoi, il y a qui ? Bon, il y a plein de films, il y a notamment des films asiatiques, ça c’est clair et net, on en a vu au cinéma Diagonal. En France, il faut souligner, bien évidemment l’initiative de Depardon qui est peut-être le seul héritier avéré de Georges Rouquier. Depardon, c’est un fils de paysan, il est né à la campagne, il a fait un grand circuit pratiquement autour du monde et il s’est notamment arrêté en Afrique, où il a été reporter, il est photographe, il est cinéaste, et puis Depardon, il revient là où il est né, il revient voir la famille, et Depardon, pour moi, c’est le paysan qui ne veut pas être un paysan.

Mainteant, une esquisse de conclusion : le cinéma de fiction, expression dominante du cinéma ne s’intéresse pas en tant que tel au monde paysan. Pourquoi ? Là il y a une thèse à faire, il faudrait peut être voir du côté de la sociologie, je pense qu’il y a peu de cinéastes qui sont d’origine paysanne. Justement Depardon est l’exception notable.

Que dit l’institution du cinéma ? C’est que, paraît-il, nous autres, spectateurs, nous ne sommes pas intéressés par les paysans. Nous sommes intéressés par l’action, le glamour, le suspense, la violence, et il semblerait que le côté peu spectaculaire de la vie paysanne ne nous intéresse pas. Je ne sais pas si c’est vrai, mais le cinéma, vous le savez, est un art, mais il est en tout cas aussi une industrie. Des contraintes commerciales énormes pèsent sur le cinéma et la télévision (elle est le grand producteur du cinéma).

Enfin, ce sera vraiment ma conclusion, il peut être normal après tout que le cinéma de fiction, voire le cinéma documentaire, ne s’intéressent pas au monde paysan. Je vous rappelle que le cinématographe, la machine à faire du cinéma, a été inventé par les frères Lumière à la fin des années 1890, pour aller explorer la planète un petit peu partout et cette machine, elle a été immédiatement reprise en 1896 par Georges Méliès, pour pérenniser les spectacles de prestidigitation.Voilà à quoi sert le cinéma depuis ses débuts : à nous divertir.

Alain Bourbouze
Vous aurez j’espère l’occasion de poser des questions, il y a beaucoup de questions à poser à partir de certains films, certains exemples, et vous avez dit à un moment, comment ça se passe aujourd’hui, comment on traite du monde paysan aujourd’hui ? Alors on va passer la parole à Philippe Ayme, pour qu’il nous dise comment il perçoit les problèmes et comment il s’est situé par rapport au sujet.

Philippe Ayme
Et bien comment déjà j’en suis arrivé à faire ce film, c’est vrai déjà qu’il y a eu un déclencheur, c’est en 2000, alors que je suis sur Paris depuis 2-3 ans ; je me suis aperçu qu’il y avait un décalage entre l’image du Côtes du Rhône véhiculé dans la capitale et puis l’image que j’avais du travail de mon père dans les Côtes du Rhône, sud Côtes du Rhône. De là je suis parti sur l’écriture, la recherche de documentation, pour écrire un peu une histoire, de la culture Côtes du Rhône, en parallèle il y avait cette histoire de famille difficile et notamment cette ferme qui était une maison à laquelle j’étais très attaché quand j’étais gamin, et c’est cette ferme le deuxième déclencheur qui m’a fait abandonner l’idée du projet large et disons plutôt journalistique autour de la culture Côtes du Rhône pour m’attacher surtout à cette histoire de famille.
Donc pour moi l’enjeu, à aucun moment je n’ai eu peur de faire une caricature, l'enjeu était plutôt de bien filmer ma famille, donc mon frère et mon père en l’occurrence et surtout de créer des personnages. C’est vrai qu’au début dans l’écriture du projet, je me suis aperçu qu’il y avait une phase d’écriture qui était nécessaire pour poser l’intention du film et arriver à bien se positionner pour bien les filmer, j’avais de la facilité à parler et à écrire sur le personnage du père, mais c’était plus difficile de parler et de dessiner le personnage du frère. Donc c’est l’histoire de l’approche, où en effet c’est une relation à créer avec la caméra qui a pris du temps, donc en effet j’ai filmé sur 2 ans et demi. J’ai commencé avec une petite caméra, seul, je tournais seul parce que je me disais qu’il ne fallait pas dénaturer vraiment les séquences, le réel. Juste une parenthèse, pour le coup c’est vraiment un documentaire dans le sens où tout ce qui a été filmé est réel, il n'y a pas du tout de partie fiction, la seule partie référence à la fiction, c’est plus dans l’écriture et dans l’écriture musicale, le rythme de “découper le film” comme on peut le voir en fiction. [Alain Bourbouze : on a l’impression que c’est un peu plus qu’un documentaire quand même, une volonté de faire passer une histoire intime qui n’est pas habituelle dans ce genre…]
Le fait, c’est surtout d’arriver à une certaine proximité avec les personnages, mais justement de se détacher du père, du frère, en travaillant vraiment sur un personnage du père, un personnage du frère, et à travers une narration qui passe par le cadre, le cadre récurrent, un rythme, une musique… et donc le temps, 2 ans et demi pour essayer d’approcher petit à petit ces personnes.
L’histoire de la caméra, au départ je souhaitais tourner seul parce que je ne pensais pas pouvoir obtenir des choses sincères et intimes. Mais très rapidement je me suis aperçu que je voulais aussi traduire des sons, des sensations, qui étaient très fortes et que je voulais transmettre et donc travailler avec un opérateur son et donc être deux. Et la veille du repas de famille, repas de famille qui ouvre le film, la veille de ce tournage, j’avais très peur parce que je me disais que cette perche qui allait se balader allait tout couper. Et finalement, le sujet arrivant, le sujet de cette ferme étant tellement passionnant entre mon père et mon frère… [Alain Bourbouze : chaud même, on pourrait dire…] Oui, c’était très tendu, mais en même temps l’idée de tourner cette séquence n’était uniquement voulue que s'il y avait ce sujet qui pouvait ressortir, donc finalement je me suis dit, même en étant deux, même avec un ingénieur du son qui ne connaît pas la famille et qui est totalement extérieur, et bien ça n’empêche pas d’obtenir des choses. Et du coup je me suis dit, c’est pareil avec la caméra, je ne pense pas vraiment que ce soit une histoire de taille de caméra, j’aurais pu tourner avec une grosse caméra, je pense sincèrement que j’aurais pu arriver à la même relation… voilà

Alain Bourbouze
Très bien, un certain nombre de personnes ont vu le film et ce sera intéressant je pense qu’ils abordent le thème. Alain Tendero lui a une autre vision, il est donc photographe et c’est de l'image fixe, mais ce serait intéressant de voir justement comment tu penses rendre compte de ce monde paysan à travers l’image fixe. Alors le photographe, comment il travaille ?

Alain Tendero
Ces différents travaux que je mène, on les a initiés dans une volonté commune, au sein du groupe de photographes, d’avoir une approche et un travail différent par rapport à nos travaux, à nos façons de travailler habituelles dans la presse etc. Prendre évidemment, le temps, la distance, le retour sur les sujets, ce qu’on ne fait habituellement pas. En fait on s’est d’abord réunis au sein d’un groupe « Les Yeux de la Terre », et on a choisi l’agriculture parce que c’est un thème qui nous fédérait tous, on s’est réunis avant tout sur une démarche commune de travail. Il s'en est suivi un premier projet sur la France où l’on a travaillé chacun sur des agricultures différentes, ou sur le milieu rural en général, avec des choix choix personnels. On a pas facilement trouvé de subsides pour mener à bien ce projet, c’est la grosse difficulté de ce type de démarche, donc assez rapidement, au bout d’un an, on s’est orienté sur le projet au niveau européen puisque de nouveaux pays entraient dans l’Europe en 2004. On a décidé de suivre les histoires de famille au sein de chacun de ces pays entrants et qu’un photographe suivrait une famille au sein de chaque pays. Deux photographes ont travaillé sur la Pologne, et certains photographes ont été dans 2 pays.
Ce choix de suivre une famille, là aussi il est dans la démarche initiale, c’est à dire qu’on voulait vraiment un retour et un contact, avec ce type de démarche en revanche, c’est vrai que ça n’est en aucun cas un travail qui se veut représentatif de la globalité de ces pays. Ce sont des spots, des visions, des histoires plutôt, des histoires de vie, et pour ma part, pour mon expérience personnelle, j’ai donc travaillé sur la Slovaquie dans un premier temps et j’y ai rencontré une famille d’agriculteurs par le biais de jeunes slovaques. Et en l’occurrence, tout bêtement par Internet j’ai rencontré un jeune garçon qui était le représentant des jeunes agriculteurs slovaques et qui m’a emmené dans sa famille, ce qui était le plus simple en fait. Ce qui était bien dans cette histoire-là, c’est la rencontre puisque évidemment sans une rencontre forte, il y a pas, à mon sens, de boulot possible puisqu’on rentre quand même dans une intimité vis à vis de ces personnes et dans tout ce qu’implique la rencontre en tant que telle. Ce qui était bien c’est que dans cette famille, il y a avait un père et trois fils dans cette propriété, et nous on voulait cette histoire de “transmission” aussi, du devenir de ces agriculteurs, donc là on avait des jeunes en devenir. Et le travail a commencé comme ça, par un premier voyage et une première rencontre.
Ce sur quoi je voulais insister, c’est sur le temps, la durée, mais surtout sur les contingences que notre présence peuvent induire pour les agriculteurs, et notamment sur ce thème de l’Europe, pour moi aussi bien que pour eux en Slovaquie qu’en Croatie. C’est qu’en même temps ils avaient très envie de montrer ce qu’ils avaient de mieux et ce pourquoi ils vivent, et en même temps ils avaient cette contingence politique et économique de part leur entrée dans l’Europe, et donc un retrait quelque part, ne pas trop en montrer, est-ce qu’ils seraient à la hauteur, est-ce que ceci, est-ce que cela, un bon nombre d’interrogations, de limites dans leur tête dont nous avons longuement parlé. Et dernièrement en Croatie, une quinzaine de jours dans une famille d’éleveur, même topo, cette contingence, cette limite par rapport à ce qu’ils voulaient me montrer de part leur entrée en cours dans l’Europe, par rapport à leur devenir politique et économique. En général le photographe ou la personne qui vient de l’extérieur rentre comme cela et vient jeter un oeil, mais là cet oeil était encore plus indiscret dans ce contexte-là. Par rapport à la démarche sur les agriculteurs, moi je me pose souvent la question du problème de l’image d’Épinal, j’ai le sentiment que via Depardon via tout cela, de traiter de l’agriculture, ça a un côté à la mode, et je me méfie de ce qui est à la mode, car ça a un côté «on va au zoo et on regarde les animaux en cage ». On est souvent en train de faire de l’objectif, de l’image d’Epinal, on voit des choses et c’est un travail permanent de se sortir de la caricature au travers de l’image du monde paysan.

Alain Bourbouze
Un dernier témoignage, Eric Léonard qui, lui n’est pas spécialiste du cinéma. Mais c’est intéressant pour les pays du Sud, qu’est ce qui est important à dire, à prendre en compte dans le monde rural contemporain pour ces pays-là.

Eric Léonard
Par rapport à cette introduction que tu faisais, j’ai l’impression que pour les pays du Sud, la question qu’on peut se poser c’est quoi filmer. Pour les expériences que j’ai en ce qui concerne un pays qui serait traité, dans un pays que je connais assez bien comme le Mexique, j’ai l’impression qu’on évolue entre 2 options très nettes et très différentes. L’une c’est une idéalisation et une folklorisation, l’autre c’est une représentation du monde rural sur le mode fantasmé et souvent sur le mode de la crainte, je pense en particulier à la « narco-novela » au Mexique, où le monde rural est considéré comme un objet non maîtrisé, lieu de développement de la délinquance organisée, du trafic de drogue, et d’une certaine façon dans le cinéma asiatique qui nous arrive, au moins ce versant de la folklorisation est très souvent privilégie.
Alors ces 2 tendances je les relie à la difficulté qu’ont des réalisateurs, qui sont souvent des urbains, à percevoir les transformations profondes qui ont affecté le monde rural dans les pays du Sud. Et en particulier celles qui sont liées à la modernisation de cette société. Il est clair que les modèles qu’on peut tirer des sociétés occidentales ne sont absolument pas pertinents pour comprendre ce qui se passe dans les pays du sud aujourd’hui. La modernisation de l’agriculture européenne a d’abord conduit à faire passer le paysan au statut de producteur agricole, et les politiques publiques en ont même fait des « agriculteurs » - on ne parle plus du « paysan », mais d’un agriculteur presque exclusif.
Autre point c’est que ces transformations des sociétés rurales ocidentales relèvent d’un processus long, étendu sur 150 ans, qui a été largement accompagné par les interventions publiques, donc les ajustements ont pu se faire sur plusieurs générations, sur des temps très longs. Ce qui se passe dans les pays du sud, ce sont des processus extrêmement accélérés du fait du mouvement de libéralisation et de mondialisation des marchés agricoles, qui font que ces agricultures paysannes se trouvent confrontées à des agricultures technifiées et capitalisées dont les niveaux de productivité sont incomparables avec les leurs, de l’ordre de 1 à 1000. Et ce phénomène ne concerne pas seulement la mise en concurrence entre les agricultures paysannes du Sud avec celles du Nord mais aussi entre pays du Sud ou au sein d’un même pays du Sud ; je pense notamment au différentiel de productivité qui existe entre un grand producteur de soja brésilien et un petit producteur d’arachide d’Afrique subsaharienne ; et ce différentiel existe aussi entre certaines régions d’un même pays, par exemple au Brésil.
Donc on assiste à des phénomènes de décrochage et de marginalisation de certains pans des sociétés agricoles ce qui se traduit par un processus généralisé, non pas de sortie de l’agriculture, mais d’extrême diversification sur le mode de la tertiarisation des système d’activité des familles rurales. Parce que, à la différence de ce qui a eu lieu eu Europe occidentale par exemple, ces processus de modernisation ne débouchent pas sur des dynamiques de développement du secteur industriel et le secteur urbain et industriel est incapable d’absorber la masse des exploitations qui sont fragilisés, potentiellement exclues du marché. Par contre ce à quoi on assiste c’est à la mise en place de systèmes d’activités extrêmement diversifiés et pluri localisés qui vont reposer à la fois sur l’autosuffisance de la famille dans la mesure du possible, mais également sur le développement d’activités tertiaires qui sont entreprises dans la localité rurale, dans la région rurale et, de plus en plus souvent, par le biais des migrations de travail vers les marchés urbains et les marchés de travail internationaux. C’est l’immigration clandestine qui est l’objet de l’actualité dans tous les pays d’Europe et aux Etats-Unis. De sorte que les familles rurales adoptent des structurations “en archipel” extrêmement instables puisque les marchés de travail sont très instables, les activités tertiaires elles-mêmes le sont. On observe des situations d’économie de très forte précarité, des configurations en archipels familiaux où les membres de la famille sont donc dispersés sur un espace de plus en plus lâche et circulent de façon régulière entre les différents points d’ancrage et d'activités de cet archipel. Donc on est sur des réalités extrêmement mouvantes, extrêmement complexes qui rendent particulièrement difficile la formalisation des rapports d'échanges au sein de la famille, et en particulier en ce qui concerne l’assistance entre les générations : entre les parents qui conservent l’exploitation agricole dans leur village et les enfants qui sont en déplacement permanent.
Un autre point qui me semble important a trait à la modification des structures démographiques de ces sociétés paysannes. En l’espace de 40 ans, l’espérance de vie est passée de 40 à 70 ans, dans un pays comme le Mexique. Cela veut dire que les processus d’accès aux ressources des jeunes ruraux, qui s’opéraient sur des pas de temps relativement larges, et permettaient à un jeune accédant au mariage de s’installer sur l’exploitation agricole, n’ont plus cours. Les générations cohabitent sur des périodes beaucoup plus longues. Ensuite, la mortalité infantile ayant énormément diminué, la descendance des exploitants agricoles, qui autrefois était constituée sur une période relativement longue, était formée par un nombre limité d’individus (du fait des niveaux élevés de mortalité infantile), s’est énormément élargie tout en concernant un groupe d’individus d’âges beaucoup plus homogènes. Ce qui fait fait qu’on se retrouve avec une fratrie plus large mais également avec un télescopage des processus d’accès aux ressources de ces jeunes ruraux. Lorsque l’activité agricole ne fournit plus que des perspectives très éloignées pour l’installation et la formation d’une nouvelle famille, la tendance c’est l’exode, le départ. Et dès que ces jeunes adultes trouvent une situation relativement stable en ville ou ailleurs, leur intérêt est relativement fort de couper les liens avec les familles si l’on se place sur le plan de la stricte rationalité économique. Le facteur qui pèse maintenant sur les configurations familiales et les dynamiques des sociétés rurales, c’est l’angoisse des paysans du Sud pour assurer et pérenniser des formes d’assistance durable les liant à leur descendance. Une caractéristique majeure des dynamiques rurales dans ces contextes d’agriculture paysanne, c’est la multiplication des tensions entre les générations quant à l’accès aux ressources locales et à l’établissement de flux d’échanges entre les générations. Rendre compte sur les paysanneries du Sud aujourd’hui, c’est d’abord rendre compte de cet aspect.

Alain Bourbouze
Pour peut être se rapprocher un peu plus du sujet, je pourrais citer certains films, notamment dans les thèmes que tu as cités, par exemple sur l’immigration, il y a beaucoup de films de fictions, notamment au Maghreb (tunisien, marocain) qui sont sortis ces 4 dernières années et qui sont très intéressants. Il y a aussi un merveilleux film en Tunisie : « La saison des hommes » qui raconte la migration des hommes de Djerba qui remontent sur Tunis. Enfin il y a beaucoup d’exemples autour de la déstructuration familiale paysanne, autour de ce thème de l’immigration ; il y a sûrement beaucoup d’autres thèmes aussi. Pierre, si tu souhaites nous en dire un mot et conclure par quelques questions pour passer la parole à la salle.

Pierre Arragon
Pour revenir au traitement de l’image et des paysans, de tout cela et de 25 années de réflexions là-dessus, je ne retire que des paradoxes. Il y a une chose qui est évidente c’est que l’on ne sait pas expliquer cette espèce de fixité de la représentation de l’image des paysans. Alors c’est une caricature, mais je crois que comme toute caricature, elle a sa valeur. Alors pourquoi est-ce qu’on refuse le progrès aux agriculteurs, aux paysans ? Peut être parce que c’est plus facile pour un caméraman et réalisateur, de filmer une paire de boeufs avec un bon moustachu derrière qui raconte une bonne blague, qu’un jeune qui passe en 4x4 ou en tracteur tout neuf, c’est beaucoup moins exotique. Moi je n’ai pas de réponse à cela, sinon une volonté d'exotisme de la campagne.
Il y a un décalage entre l’opinion qu’on a des paysans, des agriculteurs et de l’agriculture. Globalement, moi je dirais qu’on aime bien les paysans pourvu qu’ils restent dans leur coin, bien gentils avec leur grand pantalon, leur grande moustache… On les aime beaucoup moins quand ils sont agriculteurs parce que le fumier ça pue, le tracteur ça pétarade, ça fait de la poussière dans les villages qui se transforment de plus en plus avec des résidences secondaires de vacances et enfin on déteste de plus en plus, depuis quelques années, l’agriculture parce qu’elle pollue l’eau, parce qu’elle envoie des nitrates… elle est de plus en plus mal vue. Donc voilà, je pense qu’on est en plein paradoxe par rapport à toutes ces images qui se télescopent, je crois que le cinéaste un peu fainéant dont je dois faire partie quelque part, et bien il se réfugie dans l’image d’Epinal du bon portrait bien typé qui a de la gueule, qui a du sens et qui n'a pas de contradictions au fond de lui. Voilà le premier paradoxe que je lève, et si des gens ont des idées dans la salle, je trouverais intéressant qu’on en discute.
Ensuite sur la fiction, je suis d’accord et pas d’accord avec ce qu’a dit Maxime, pour moi les meilleures peintures de la société rurale et peut-être les plus justes, elles viennent du cinéma de fiction, du bon cinéma de fiction. Moi j’ai compris ce qu’était une ferme italienne au début du siècle, habitué à l’image d’une petite exploitation française de 4 ou 5 personnes, quand j’ai vu 1900 de Bertolucci, parce que j’ai compris que c’était une entreprise hyper-capitaliste, et du coup toutes les images mentales que j’avais de la révolution agraire en Italie, elles étaient fausses jusqu’alors. Alors est-ce que Pagnol et Manon des Sources, c’est une belle peinture de la société rurale de l’époque, sûrement parce que dans les paysans, il y a aussi des assassins, il y a des gens qui sont avares, des gens qui sont généreux, il y a des illuminés, il y a des fous qui rêvent etc. [Alain Bourbouze : dans le cinéma du Sud, il y a aussi le merveilleux exemple du film turque « Le troupeau » qui, pour un pastoraliste, est un film merveilleux même si c’est un film de fiction. Mais il est construit de telle manière que c’est un formidable témoignage de ce qu’il se passe… de ce qu’il se passait. ]
Alors fiction ? documentaire ? une fiction bien faite peut à mon avis, au sens de l’éducation populaire, contribuer à une connaissance de monde, sans être scientifique, mais pour ces films-là, c’est du cinéma paysan. Alors ils présentent une vision politique pour certains, mais je les classe dans les films utiles à l’éducation, à la connaissance.

Maxime Scheinfeigel
Alors les films que vous venez de citer sont intéressants mais le problème c’est que, quelqu’un qui parle du cinéma, quelqu’un qui est à l’intérieur du cinéma sait que le cinéma est une industrie, que la production, elle est énorme et faramineuse. Alors tout à l’heure vous en parliez avec des termes tout à fait généraux, mais ces films-là sont rares. Quand on prend les parutions du CNC, vous verrez, il y en a très peu. Vous avez cependant raison de souligner cela mais cela ne résout rien des questions que l’on se pose : pourquoi l’expression dominante majoritaire du cinéma ne va pas vers une représentation du monde paysan ? Ce qui n’est pas la même chose que d’aller vers le monde paysan, c’est le cinéma documentaire qui va vers le monde paysan, le cinéma de fiction il va vers une image, une représentation de…

Pierre Arragon
Pour conclure, et en prenant comme référence ce que disait Alain sur Jean Rouch : une seule personne pour favoriser la complicité etc, et l’idée de rencontre qui a été évoquée tout à l’heure. Pour moi, c’est les deux choses fondamentales du documentaire - sur le cinéma de fiction cela n’a rien à voir, mais sur le documentaire - c’est pas la taille de l’équipe qui crée la complicité, c’est la posture. Or pour être passé une fois après une équipe américaine qui, pour accélérer un petit peu le tournage, payait les gens pour réaliser leurs plans de documentaire, après cela comment trouver une complicité ? Ils sont tous devenus des professionnels… Donc cette histoire de posture, c’est aussi la caricature de l’équipe télé ; une équipe ne vient pas pour voler des choses mais aussi pour leur en apporter, c’est aussi leur film à eux, et c’est ça qui devient une rencontre. La posture crée la rencontre, et si on y consacre suffisamment de temps c'est aussi son œuvre, celle du paysan que l'on crée.

INTERVENTIONS DU PUBLIC

Hubert Launais
je suis agronome de formation, orientation économie/ sociologie rurale. Fils de cultivateur, c’est comme cela que mon père se présentait, et non pas fils de paysan. Et en vous écoutant, je me suis fait la réflexion qu’un paysan, c’est quelqu’un qui habite un pays, dans un sens culturel du terme. Mon père était un « migrant » pour l’époque, parce qu’il venait d’une autre région agricole, ce n’était donc pas un paysan, quelqu’un du pays. A la limite, mon frère, qui a prit la succession, était lui, plus un paysan que son propre père. Ce sont des réflexions comme ça, qui me viennent en vous écoutant. Je pense que des termes comme paysans ou agriculteur/ producteur/ éleveur, je pense que ce n’est pas du tout la même chose et je pense que le public a envie, dans le folklore, de retrouver la dimension culturelle du pays à travers le paysan. La vision de l’agriculteur à travers des documentaires intéresse finalement peu. Et les quelques films de fiction dont vous nous avez parlé et qui nous ont plu (je pense aussi à L’arbre au sabot), ce sont de très beaux films mais les films qui traitent de nous français ou européens, je pense notamment au film, Les petites fugues, un film suisse de 1978, [Maxime Scheinfeigel : ce film est génial] je pense aussi au film Moi, Pierre Rivière qui ai tué, un film sur la paysannerie française du XIXème siècle. Et bien, ces deux films magnifiques sont totalement introuvables. Je me suis renseigné car ce sont des films qui m’avaient marqué et dont je n’entendais plus parler. Et en les recherchant, j’ai réalisé qu’ils n’étaient plus distribués. Cela pose question quand même, parce que c’était des bons films qui étaient appréciés du grand public.

Alain Bourbouze
René Alliot a d’ailleurs, pour ses films, fait jouer de vrais paysans et non pas des acteurs. Il s’agit donc d’une démarche intellectuelle de la part de ce réalisateur.

Maxime Scheinfeigel
Je vous conseille de voir Les Années Déclic de Depardon, un film autobiographique dans lequel il dit “je suis fils de cultivateur”. Pour le film de René Allio, il y a en effet un problème de distribution, le producteur a récupéré l’oeuvre et elle n’est donc plus visible.

Alain Bourbouze
Je voudrais compléter ce qu’a dit Monsieur. Vous avez parlé du paysan dans son pays, je voudrais rajouter le paysan dans un paysage. C’est un thème très important dans la représentation du monde paysan. D’ailleurs, il y a une très bonne série télévision : Paysage. C’est vraiment quelque chose de très bien dont je me sers régulièrement en cours.

Intervenante
Il me semble qu’il y a un point important qui est ressorti des projections des films de Depardon et Philippe Ayme, c’est la notion d’héritage. C’est un thème qui revient à plusieurs reprises et qu’il me semble important de signaler. Ce qui me parait particulier par rapport à ma propre expérience, c’est le lieu hérité et le rapport à la terre qui fait que l’on a l’impression que lorsque l’on touche ou modifie quelque chose dans le lieu, c’est porter atteinte à l’héritage, à la permanence. C’est quelque chose qui n’a rien à voir avec ma propre histoire, dans ma famille, on déménageait régulièrement et je n’ai donc pas d’attachement particulier aux lieux que j’habite. Ce lien si fort entre l’endroit que l’on transmet et ceux qui le reprennent m’a questionné. C’est peut être cette évolution actuelle de cette société en mutation, car justement j’ai l’impression que cette permanence n’est plus vécue de la même façon par les jeunes, qu’à voulu montrer Depardon dans son film.

Alain Bourbouze
un mot, peut être Philippe sur cette idée de permanence ?

Philippe Ayme
Oui, dans le film, le point de conflit entre mon père et mon frère, c’est la ferme. Cette ferme que mon père voulait à tout prix récupérer (car ils étaient 6 enfants dans la famille, dont 2 fils et lui était le deuxième fils). Ce qui est étonnant, c’est que mon père ne nous a jamais poussé à reprendre la ferme, ce n’est plus la génération où le fils s’assoit sur le tracteur à la place du père. Et c’est vrai que le conflit vient de ce patrimoine que mon père voulait sauvegarder. Le fait que mon frère soit devenu papa a aussi bouleversé les rapports.

Alain Tendero
Dans mon expérience personnelle, ce que vous venez de dire, madame, a un écho assez fort puisqu’en Croatie et en Slovaquie, il y a plusieurs générations sous le même toit, de l’arrière grand-mère aux enfants (qui sont formés pour reprendre l’exploitation). Au niveau de notre travail, c’est vraiment ce paramètre qui donne du fond à notre démarche. Que ce soit l’image d’Epinal du paysan ou au contraire l’image d’un monde très mécanique, quasi industriel que l’on esthétise, ce sont deux clichés qu’il faut éviter. C’est à partir du moment où l’on rentre les paramètres humains que le sens peut enfin sortir. C’est là que l’on peut vraiment toucher aux choses essentielles. Par exemple lors d’un reportage que j’ai réalisé dans la Beauce, chez un agriculteur qui ne m’a pas invité à rentrer chez lui. Et cela a manqué au sujet, il manquait ce côté humain qui me semble primordial.

Julia Ligneres
Je suis petite fille de viticulteurs dans l’Aude. J’ai un cabinet en ingénierie en tourisme durable, rien à voir avec le cinéma, désolée. Moi, je voulais simplement apporter un témoignage familial sur l’image du paysan. Mes grands-parents paternels sont donc viticulteurs et mes autres grands parents, sont eux totalement urbains. Pour l’histoire, mes grands parents maternels se sont fâchés avec les autres et les ont traités de « paysans ». Pour moi, le terme de paysan est connoté de façon péjorative pour certaines personnes. La modernité, c’était la ville, pas la campagne. Et cela a joué dans l’image du paysan. Je pense aussi que l’attachement à la terre et aux pierres est très important, en tous cas, dans ma famille, c’est le cas. Je dois régulièrement rassurer mes grands parents en leur disant que non, on ne vendra jamais la terre. Même si je ne sais pas si je vais pouvoir le faire ! Le monde rural est en pleine transition, c’est certain, mais l’attachement au lieu reste toujours aussi prégnant.

Intervenante
Je voudrais réagir par rapport à cela. Je pense que l’attachement aux pierres, au lieu est encore une fois un simple volet de la représentation du monde rural que notre société de l’an 2000 se fait de tout ça. Il y avait d’autres modes de fonctionnement mais qui ne nous intéresse pas et que donc, on oublie.

Maxime Scheinfeigel
Oui, je pense que vous faites référence aux migrations, à l’exode rural ? Les paysans ont fait les premières vagues d’immigration, je ne suis pas spécialiste de la question mais je sais que le cinéma hollywoodien est investi par l’image des paysans et par exemple les paysans irlandais. Pourquoi ? Il est fondé sur les genres et le genre maître qui marque la nation américaine, c’est le western. Le western, le genre natif américain, est né au début du siècle et a été engendré par des réalisateurs immigrés, enfants ou petits-enfants de paysans européens. Voilà à quoi vous m’avez fait penser.

Alain Bourbouze
L’agriculture aux Etats-Unis est dans une logique de mobilité : on exploite la terre et quand elle est moins fertile, on la vend et on s’en va ailleurs. Il faut donc, à mon avis, relativiser cet attachement à la terre par les paysans qui n’est pas vrai dans toutes les sociétés agricoles du monde. On voit ce phénomène de migration également en Afrique mais aussi en Europe.

Christiane Delon
Je travaille à l’université Paul Valéry sur l’imaginaire de la France rurale. Je constitue mon corpus, un corpus de presse de 2001 à 2006 (presse écrite et orale). Vous vous demandiez tout à l’heure pourquoi, à l’époque de Rouquier, on représentait si peu le monde paysan. Je pense qu’à cette époque-là, c’était la normalité s’être paysan, la France n’est devenue urbaine qu’à partir des années 30. La représentation du monde paysan n’avait alors, je pense, pas le même intérêt pour les spectateurs. Vous avez également parlé de la nouvelle vague qui s’intéresse principalement à Paris et pas du tout à la campagne. Ce que je remarque, c’est qu’il y a une ambivalence des français face au monde paysan que l’on ne sait pas nommer par exemple : paysan, cultivateur, agriculteur… une ambivalence entre une représentation positive et négative. Pourtant, il y a un regain d’intérêt aujourd’hui pour la campagne. On le voit par exemple dans les recensements de 2004-2005 par exemple, par l’habitat notamment (les bourgs, les petits villages). On le voit aussi puisque la campagne était cette année au programme de l’agrégation et du capes alors que ces campagnes avaient été reniées et dénigrées par l’enseignement universitaire depuis des années. Il y a donc toute une évolution de cette représentation à travers l’histoire. Et la fixité dont vous parliez est aussi forte car je pense que les Français l’aiment bien cette image d’Epinal, bien qu’elle ne soit pas la seule représentation que la population française se fasse du monde agricole. Au salon de l’agriculture par exemple, cette année, on parlait plus de technique que de terroir. Et ça, c’est la réalité. Dans le corpus de presse, j’ai bien vu l’évolution d’image. Très nettement jusqu’en 2003, on reste dans cette image caricaturale du paysan. Depuis, ça change. On s’en rend compte aussi au niveau du corpus utilisé. Le terme de paysan habitant un pays n’est plus aussi présent qu’avant.

Etudiant en agronomie
Je ne m’y connais pas très bien en cinéma. Ce que je voudrais savoir, c’est pourquoi on met tant en avant cette société rurale à l’ancienne, sans faire de politique avec la Confédération paysanne notamment, alors que l’on parle si peu de la société agricole moderne telle qu’elle est réellement. Les agriculteurs d’aujourd’hui, on en parle peu, sauf quand il y a une crise agricole. Les gens que l’on côtoie tous les jours ont une image totalement fausse de l’agriculture, ils n’y voient que ce que les médias nous montrent. Alors, le cinéma va-t-il enfin représenter la véritable société agricole et non plus cette représentation qui s’apparente à celle que l’on voit aussi à la télé et qui n’est plus réelle. Aujourd’hui, l’agriculture, c’est technique, c’est difficile et ça n’a plus rien à voir avec l’image du paysan qui fait son petit champ dans son coin.

Maxime Scheinfeigel
Ce que je voudrais vous dire, c’est qu’aujourd’hui, le mot cinéma est insuffisant pour désigner une réalité très multiple et très plurielle qui est en pleine mutation : c’est la mutation des supports, c’est la mutation des écrans. Vous êtes de la génération de spectateurs où dès votre naissance vous n’aviez déjà plus besoin d’aller au cinéma. Et pour faire un film, vous n’avez plus besoin d’un studio, d’une équipe technique comme autrefois. Le cinéma en tant que tel se dilue en fait dans une réalité très plurielle et on ne peut pas poser de question unifiée au cinéma, même nous qui connaissons bien la question et organisons des colloques, nous nous abîmons soit dans la nostalgie soit dans la joie des évènements actuels. De plus en plus, ça va être des gens sur le terrain, in situ, qui vont s’équiper et décider, avec un petit caméscope, de faire des choses qu’on appellera des films mais qui ne seront plus des films de cinéma. Alors, vous qui êtes au fait d'une chose qui vous tient à coeur, qui est nouvelle, dont vous avez envie de parler, que vous voulez montrer, c’est vous qui allez promouvoir ça, me semble t-il car vous en aurez ras le bol de cette absence et vous allez lutter contre. C’est la seule réponse que je puisse vous prédire !

Alain Bourbouze
Est-ce que Mondovino est un film de cinéma ?

Maxime Scheinfeigel
Mondovino est une pure merveille dans son genre, c’est un film conçu pour une diffusion dans les salles de cinéma, le réalisateur y tenait énormément, donc c’est encore quelqu’un qui est resté dans la pensée du cinéma analogique avec le dispositif de la salle et des spectateurs, même si la pellicule est la pellicule vidéo. Ce que je voulais répondre à ce jeune homme, c’est que l’auteur, un jour, du film que vous n’avez pas encore vu, c’est peut-être vous ou votre voisin.

Claire Venot, Haké Runa
Je suis ancienne élève du CNEARC et en ce moment on monte un projet sur le monde rural en Europe de l’Est. On cherche en ce moment des financements pour nous permettre de monter un documentaire. La question de parler des agriculteurs, notamment en Europe de l’Est, qui nous semble primordiale, se pose face aux gens qui doivent nous soutenir. Et on trouve des réponses quand on conçoit le documentaire comme un outil informatif et comme un point de départ à un débat, là, en l’occurrence sur la place de l’agriculture en Europe puisque nous voulons filmer plusieurs pays nouveaux ou futurs entrants : Pologne, Slovaquie…
[Alain Bourbouze : Vous concevez donc le documentaire comme un outil informatif ?]
Tout à fait. Informatif et tous public pour pouvoir susciter l’intérêt de l’éducation citoyenne dès les classes de collège. Nous tournons en numérique.
[Alain Bourbouze : vous travaillez avec une équipe européenne ou franco-française ?]
L’équipe est française. Nous avons des contacts avec des gens dans les pays que nous allons traverser.
[Alain Bourbouze : mais vous n’avez pas d’homologues polonais par exemple qui s’investissent dans le projet ?]
Non
[Alain Bourbouze : ça, c’est un handicap pour le financement de votre projet ]
En fait, nous avons quand même rencontré des jeunes locaux qui nous permettront de faciliter la communication et l’implantation dans les villages.

Alain Tendero
Je voulais simplement dire quelque chose par rapport à ce projet, que je trouve très bien. Nous, avec les Yeux de la terre, les financeurs nous ont reproché de vouloir aller dans des pays de l’Est pour raconter une histoire triste. Puisque la plupart des agriculteurs que nous allions rencontrer allaient rester sur le carreau. Et donc, cela n’était pas très vendeur. Et donc, quand on parle de représentation par l’image, il faut tenir compte de ce paramètre-là, quant à une démarche de long terme et de qualité et donc de financement.
Pour rebondir sur ce qu’a dit le jeune homme tout à l’heure. En gros, vous dîtes quand tout va bien, que l’on est “pro” et technique, on ne vient pas nous voir. Et bien, c’est vrai. Le problème, c’est que quand tout va bien, on ne va pas vous voir. J’ai pris des photos sur l’usage intensif des pesticides par exemple, mais je n’ai jamais été appelé pour voir un paysan pour qui tout va bien. Les journaux ne sont pas clients de ça. En plus, au niveau de l’image, voir un agriculteur qui passe sa journée dans sa machine avec la clim et faire des actions très techniques, vous avez raison, mais pour un photographe, c’est raide. Alors, on en revient à l’image d’Epinal mais ce côté technique de l’agriculture, ce n’est pas facile. Alors, il ne faut pas répondre forcément à une attente et pourtant il y a de ça, et nous, nous y répondons peut-être inconsciemment à ce désir de la part des gens. Côté média, on continuera à venir vous voir quand tout ira mal. Mais il va falloir inventer la représentation de votre métier, il va falloir qu’elle soit créée.

Agronome
Je travaille au Brésil depuis quelques années, et le film m’a plu et m'a fait penser à l’agriculture au Brésil. C’est intéressant, ça a déjà été un peu évoqué mais il y a une double agriculture, l’une très moderne et une autre très marginalisée. Au Brésil aussi on a une double représentation de l’agriculture. Pourtant, l’image la plus valorisée est celle de l’agriculture moderne et mécanisée. Vous disiez, c’est difficile de valoriser cette nouvelle agriculture alors qu’au Brésil, mais d’ailleurs un peu partout dans le monde, l’image qui revient souvent pour représenter l’agriculture brésilienne, c’est cette image que l’on voit avec une cinquantaine de moissonneuses-batteuses qui avancent en V, l’air conquérant, l’image d’un monde qui n’a pas de frontière, … ça, pour les brésiliens, c’est très fort. L’image du propriétaire terrien est, là bas, très valorisée. On est un peu aux antipodes de la conception que l’on s’en fait en France. En France, on met en valeur ce qui est dénigré au Brésil et vice et versa. Au Brésil, c’est aussi très idéologique, car cette image moderne cache aussi une autre réalité. Mais, je trouve ce débat très riche car il permet de mettre en avant des paradoxes ou des ambivalences.

Etudiant à l’IAMM
Je voudrais réagir par rapport à ce qui vient d’être dit sur le Brésil. Moi, je suis très critique vis à vis de la politique de Lula. Il voulait éradiquer la famine dans son pays et il n’a pas vraiment réussi. Quand le mot d’ordre d’un pays, c’est “Ordre et Progrès”, c’est évident que l’on doit montrer l’avancée de ces grosses machines, mais c’est aussi un moyen d’oublier tous les misérables que l’on a dans son pays et même la gauche l’oublie, je crois. Pour en revenir au cinéma, je pense que de faire un film, c’est un acte militant. [Maxime Scheinfeigel : parfois…]
Parfois. Mais je crois que dans le monde agricole, on le ressent comme ça. Depardon est militant, Mondovino est aussi un film militant contre une mondialisation du vin.
Hélas, aujourd’hui, il y a bien une agriculture à deux vitesses. Un mode plus traditionnel, même s’il se modernise aussi, mais peut être d’une manière plus réfléchie et modérée, et un mode qui travaille plus sur l’économie que sur la notion de patrimoine ou de patrimoine naturel. En fait, ça m’a interpellé sur le Brésil car je ne sais si c’est un progrès pour le film que de mettre en avant ces moissonneuses batteuses dans de grands champs sans frontière… voilà, c’est aussi la question des non agriculteurs sur l’agriculture, que pensent ceux qui n’ont rien à voir avec ce milieu sur celui-ci justement ? Je pense que l’on ne se pose pas assez la question. On est de moins en moins nombreux à être des paysans dans les pays du Nord ; en tous cas, les gens ne connaissent pas ou peu le monde agricole dans leur propre pays. Il faut aussi montrer les dégâts de cette agriculture modernisée ; étant breton, je suis sensible à ces questions-là, l’élevage intensif par exemple. Après, je n’ai pas forcément de question, c’est plus des réactions. En tous cas, merci pour cette intervention, ça m’a appris des choses.

Alexandre Vigot, Haké Runa
Je fais partie de l'association « Haké Runa » qui vise à diffuser et promouvoir des films documentaires sur l’agriculture. On soutient par exemple le film qui va être réalisé dans les pays de l’est. On récupère des films libres de droits, que l’on sous-titre, et qui sont prêts à être diffusés. Ce sont des films militants qui parlent des Sans Terre au Brésil, par exemple, qui tendent à une autre vision du Brésil.

Alain Bourbouze
Le terme « militant » que vous utilisé, je m’en méfierai, je crois. Il vaut peut être mieux utiliser le terme de « convainquant » avec une certaine objectivité. Militant, ça a un côté péjoratif. Le cauchemar de Darwin, par exemple, est un film très militant, avec un point de vue très exprimé mais avec des théories scientifiques très critiquables aussi.

Maxime Scheinfeigel
Moi, je vais encore une fois parler de cinéma, c’est ce que je connais le mieux. Les films militants sont souvent parmi les grands films mais ce sont aussi les plus suspects politiquement. Je vous citerai Eisenstein, entre autres, c’est fabuleux comme cinéma, mais c’est de la propagande, c’est « le montage d’idée », comme disait un historien connu du cinéma, Jean Mitry. C’est donner des mots d’ordre sans que les gens s’en aperçoivent, c’est de la manipulation. Je cherche la limite de ces films militants, oui, Eisenstein est un grand cinéaste mais ses films sont tous, nolens volens, des commandes d’état (de Lénine à Staline, l’importance du cinéma comme outil de propagande n’est pas passée inaperçue aux yeux des dirigeants soviétiques). Moi, quand on me dit « militant », j’ai un geste de recul et je me dis: qu’est ce que l’on cherche à me faire penser ou dire ? Voilà, ce n’est pas pour vous faire la morale, c’est simplement une remarque.

Pierre Arragon
Soyez militant du film, plutôt réalisateur de films militants.

Venez poursuivre le débat sur le forum: http://museum.agropolis.fr/agora/viewforum.php?f=5

- Compte rendu validé par les intervenants
[ Retranscription association Lez’Arts M3 ]
[ 31 mars 2006 ]


Retour Rétrospective | Retour Savoirs Partagés | Retour Agropolis-Museum