Les côtes de Guyane,

Film-débat
à Agropolis Museum
le 11 mai 2005

une extension du fleuve Amazone

 par Daniel Guiral (IRD - Ecosystèmes littoraux et lagunaires)
 

 
Généralités

Photo 1
Photo 1
Transport des sédiments amazoniens le long des côtes du plateau des Guyanes.
Image composite: secteur océanique, image NOAA (oct.1999); secteur terrestre, mosaïque radar J-ERS (1995). Source: Laboratoire Régional de Télédétection, IRD Cayenne
Si le plateau continental de la Guyane, du fait de sa très faible déclivité, est relativement étendu au large (l'isobathe 200m est située en moyenne à 150 km de la côte), le talus continental est particulièrement abrupt et crée une transition très nette entre les domaines côtier et hauturier.

Les côtes de la Guyane, entre les fleuves Oyapock à l'Est (frontière avec le Brésil) et Maroni à l'Ouest (frontière avec le Suriname), s'étendent sur 378 km. Elles sont caractérisées par une dynamique hydro-sédimentaire hyper-active résultant d'un équilibre transitoire de divers processus qui interviennent selon des échelles de temps et d'espace multiples. Ces dynamiques concernent l'ensemble des côtes du plateau continental des Guyanes (nord-est du Brésil, Guyane, Suriname, Guyana, Venezuela) et leur confèrent une grande unité au plan sédimentaire, géomorphologique et écologique.

Compte tenu de leur rôle structurant majeur et de leur implication multiple (en particulier climatologique, courantologique et sédimentologique), deux facteurs apparaissent essentiels: la proximité de l'équateur et de l'embouchure de l'Amazone. En effet, compte tenu de la direction des courants océaniques de surface et de la situation géographique de la Guyane, au Nord-Ouest de l'embouchure de l'Amazone, ses côtes sont périodiquement sous l'influence des apports en eau et en sédiment de l'Amazone (Photo 1).

 

Distribution en mer de la charge sédimentaire de l'Amazone

L'Amazone, d'une longueur supérieure à 6400 km, draine un bassin versant de plus de 7 millions de km2 et contribue respectivement à 18% et 10% des apports en eau douce (débit moyen: 1,8.105 m3.s-1) et en sédiment (12.108t/an) aux océans mondiaux. Les débits de l'Amazone présentent de faibles variations saisonnières. Au cours de la période d'étiage, d'octobre à novembre, les débits représentent approximativement de 25 à 50% des débits de crue (2,3 105 m3.s-1 de mai à juin).

Au cours de l'année, les apports sédimentaires varient d'un facteur 6 entre les périodes de décharge minimale et maximale (de 4 à 6.106.j-1) qui précède de 2 à 3 mois le pic de crue. Ces apports sont essentiellement constituées d'argiles (les sables représentent moins de 5% des particules), principalement issues de l'érosion des sols des Andes, avec des apports secondaires hérités du bas-bassin amazonien. Les suspensions de l'Amazone, dont les concentrations sont supérieures à 100 mg.l-1 sont associées à des charges particulaires organiques dont les apports sont estimés à 63.106 t/an. L'essentiel (94%) de cette matière organique, correspondant à des débris végétaux issus du continent, est minéralisée au sein et à proximité de l'estuaire. Cette perte contribue à la disparition de 4 à 6% de la charge particulaire totale.

Photo 2
Photo 2
Transit littoral des vases amazoniennes devant les côtes de la presqu'île de Cayenne.
Image Spot du 5 août 2002 Source: J. M. Froidefond, CNRS, UMR EPOC, DGO, Université Bordeaux 1

La moitié de la charge particulaire de l'Amazone sédimente à proximité du delta de l'Amazone (6,3±2,0.108t) et moins de 5% sont directement exportés vers le large. La fraction restante est entraînée par les courants océaniques, vers le Nord-Ouest, sous la forme de suspensions (1,5.108t) et, à partir du Cabo Cassipore (Etat de l'Amapa, Brésil), au sein de masses turbides dont la consistance est intermédiaire entre une suspension et un sédiment déposé (1,0.108t). Dénommées bancs de vase, ces zones d'accumulation de vase fluide sont obliques par rapport à la ligne de rivage, et de forme convexe et asymétrique (Photo 2). Ils mesurent jusqu'à 5m de haut, 50 à 60 km de long et de 10 à 20 km de large; leur limite vers le large se situe vers les fonds de -15m, et ils représentent une masse globale estimée à 108t.

Les bancs sont séparés par des zones d'interbanc, plus profondes. A la côte, les profondeurs respectives en situation d'interbanc et de banc de vase sont de 3m et 1m et 10 km au large, de 8m et 4m. Le sédiment des interbancs est de même nature granulométrique et minéralogique que celui des bancs de vase mais avec une beaucoup plus forte compaction.

L'extension des interbancs le long de la côte est sensiblement équivalente à celle des bancs de vase. Sous l'action, principalement de la houle générée par les alizés, la succession bancs de vase-zone d'interbanc transite le long des côtes du plateau des Guyanes avec une vitesse de déplacement moyenne estimée à 1,5 km/an. Approximativement 250.106 m3 de sédiments amazoniens sont ainsi en transit chaque année le long des côtes des Guyanes. La géomorphologie de la majorité des estuaires et donc l'hydrologie des fleuves de Guyane) est ainsi périodiquement modifiée en fonction de la localisation des zones de dépôt des sédiments amazoniens (Photo 3).

 

Les courants océaniques et le transport sédimentaire

Photo 3
Photo 3
Intrusion d'eau marine en saison sèche dans l'estuaire de Kaw (décembre 2001) facilitée par l'érosion et le transport des accumulations littorales de vase amazonienne
Cliché M. Dukhan, IRD
Le régime des courants océaniques au large de la Guyane et à l'ouest de l'Atlantique équatorial présente une forte variabilité intra-annuelle, en réponse au déplacement Nord-Sud de la Zone Inter-Tropicale de Convergence des alizés (ZITC). Ce balancement est régi par l'importance relative des anticyclones des Açores (hémisphère nord) et de St-Hélène (hémisphère sud). La migration de la ZITC de part et d'autre de l'équateur détermine le régime des précipitations et des vents auxquels est soumise la Guyane.
Au cours de la première partie de l'année, la ZITC est dans sa position la plus au Sud et les vents dominants sont les alizés de nord-est humides et instables. De juin à octobre, la ZITC se situe au Nord et ce sont les alizés de Sud-Est humides au Brésil et plus secs en Guyane qui dominent. Le passage de la ZITC au-dessus de la Guyane est à l'origine des maxima pluviométriques (lors de la migration descendante de décembre à février et au cours de la migration ascendante d'avril à juillet). Ce balancement de la ZITC et la modification du régime des alizés a également d'importantes conséquences sur la circulation océanique et donc sur les modalités de transport des apports de l'Amazone.

Lié à la rotation de la Terre, il existe, en surface de l'Atlantique tropical, un système de courants équatoriaux d'Est en Ouest (soit de l'Afrique vers l'Amérique), située respectivement au Nord (au delà de 10°N) et au Sud de l'équateur (de 5°S à 2°N), et entre lequel circule le Contre-Courant Equatorial Nord (CCEN). En atteignant le continent sud-américain, le courant équatorial sud se subdivise en deux branches: le Courant du Brésil (CB, vers le Sud-Ouest) et le Courant Nord Brésil (CNB, vers le Nord-Ouest) qui est ensuite prolongé par le Courant des Guyanes (CG) portant jusqu'à l'arc des Antilles.

A ce schéma classique se superpose, devant les côtes de la Guyane, le phénomène de rétroflexion du CNB (lié à l'établissement des alizés de Sud-Est) dont l'effet est la déviation vers le large (vers l'Est) du flux côtier qui alimente alors le CCEN. En moyenne, la période de rétroflexion s'étend de juillet à décembre. Un effet direct de cette déviation des courants océaniques est l'exportation vers le large d'une fraction de l'énorme charge sédimentaire de l'Amazone. Dans ce contexte océanographique et climatologique, la mer, au cours de cette période, est généralement calme et peu turbide en Guyane.

Trois facteurs concourent à cette relative plus grande transparence des eaux littorales en situation de rétroflexion:

  • l'essentiel des suspensions amazoniennes est directement exporté et dispersé vers le large;
     
  • les débits de l'Amazone sont minimaux;
     
  • les houles ont une orientation Est, tangente à l'orientation générale de la côte. La hauteur des vagues, dépendante de l'intensité des vents, est en général inférieure à 2 m. Au cours des mois d'août et septembre la quantité de sédiment transporté le long des côtes de Guyane est estimée à 2.106/mois (Nedeco, 1968).

De janvier à juin, le courant des Guyanes est renforcé par les alizés du Nord-Est et près de 250.106t. de sédiments sont entraînées vers les côtes de l'Amapa (soit 20-25% de la charge sédimentaire annuelle de l'Amazone). Environ 60% de ces sédiments sont stockés temporairement sur les côtes de l'Amapa, alors que 40% se maintiennent en suspension dans les eaux et transitent le long des côtes de la Guyane.

A ces apports nouveaux, s'ajoute la remise en suspension des sédiments initialement déposés sur la zone littorale proche de la Guyane. Les houles, qui présentent à cette période une orientation Nord-Est (perpendiculaire à la côte) et des hauteurs de vagues supérieures à 2m, engendrent des mouvements turbulents qui se propagent de la surface vers le fond et qui déstabilisent, puis dispersent, les vases en cours de consolidation et de stabilisation. A cette période, les eaux littorales de la Guyane sont ainsi très agitées et hyper-turbides (charge en suspension de l'ordre de 400 mg.|-1). Au cours des mois d'avril à mai, la quantité de sédiment transporté le long des côtes de Guyane est estimée à 25.106t/mois (Nedeco, 1968).

 

La dynamique des écosystèmes littoraux guyanais, résultante de la conjonction de variabilités spatiale et temporelle

Photo 4
Photo 4
Recouvrement des plages sableuses et touristiques de l'île de Cayenne par des sédiments amazoniens : plage de Rémire Mont Joly en décembre 2002
cliché D. Guiral, IRD Cayenne
Compte tenu des vitesses moyennes estimées du déplacement des bancs de vase, chaque point de la côte se trouvera, tous les 20 à 30 ans alternativement en situation d'inter-banc ou d'hyper-sédimentation. Cette instabilité a de très importantes conséquences sur l'exploitation et la mise en valeur des zones littorales de la Guyane qui concentrent l'essentiel de la population et des activités du département (Photo 4).

Si les courants littoraux sont les moteurs principaux de cette dynamique à macro-échelle (le plateau continental des Guyanes), l'origine du déplacement des bancs par glissement sur un sédiment de base très compact fait appel à des processus plus complexes qui agissent à méso-échelle (celui d'un système banc et interbanc) et à microéchelle (au sein d'un banc et lié, à un instant donné, aux caractéristiques physiques des suspensions et aux conditions courantologiques locales). A méso-échelle et microéchelle, les houles, mais aussi les courants de marée, contribuent à fluidifier la vase et à en disperser les particules.

Photo 5
Photo 5
Banc de vase émergent devant Kourou.
Mosaïque Photographie IGN 2001 Source: Laboratoire Régional de Télédétection, IRD Cayenne, A. Gardel

Ces processus de fluidification et de remise en suspension devraient se traduire par une érosion généralisée des bancs. Cependant, il existe des interactions fortes entre la vase (matériel cohésif) et les forces qui interviennent dans son transport. En particulier, la houle est totalement amortie par la vase fluide qui existe en surface du banc ce qui contribue à sa protection. Les sédiments de la partie du banc accolée à la côte et protégée de la houle sont alors soumis à un processus progressif de tassement et de consolidation (Photo 5). Cette dynamique va rapidement s'accélérer lorsque la hauteur des vases accumulées sera supérieure au niveau des plus hautes mers. Progressivement, ces bancs de vase constitueront alors des vasières, point de départ d'un processus de colonisation biologique qui, à terme, va aboutir au développement d'un écosystème forestier spécifique de la zone tropicale et intertropicale: la mangrove.

Les zones d'interbanc, non protégées par la vase fluide, sont soumises à des actions érosives très intenses qui se traduisent par un recul du trait de côte. En fonction de la topographie locale, l'action de sape et de remobilisation des sédiments par les houles a des conséquences importantes au plan écologique, voire économique, en particulier en zone urbanisée. La conjonction de ces deux processus auto-entretenus sédimentation au niveau des bancs et érosion accélérée entre les bancs devrait aboutir: 1) à une avancée continue du continent vers l'océan en secteur protégé par la présence d'un banc de vase, et 2) à un recul du trait de côte en zone d'interbanc.

Ce bilan est en contradiction avec la migration plus ou moins régulière des bancs, vers le Nord-Ouest, constatée à macro-échelle. L'origine du déplacement des bancs de vase ferait alors appel à des cellules de circulation particulière tournant autour des bancs. Des simulations numériques ont décrit un processus d'érosion de la partie amont du banc avec une sédimentation des matériaux érodés principalement en aval du même banc et suggérant ainsi de faibles relations entre les bancs consécutifs.

 

La dynamique des écosystèmes littoraux guyanais, résultante de la conjonction de variabilités spatiale et temporelle

Les processus, qui interagissent dans les dynamiques présentées précédemment, s'inscrivent, en outre, dans des évolutions de plus grande ampleur. Elles résultent globalement d'un déséquilibre du bilan importation/exportation sédimentaire et elles se traduisent par des phases généralisées de recul ou de progradation (avancée) du trait de côte. Pour expliquer ces évolutions, deux hypothèses relatives à des modifications des conditions climatologiques à grande échelle, sont actuellement envisagées:

  • soit des variations quantitatives des apports de l'Amazone en relation avec les grands cycles climatiques et leurs anomalies. Les phénomènes El Niño (phase chaude d'un système de fluctuation climatique global appelée ENSO: El Niño-Southern Oscillation) et La Niña (phase froide d'ENSO), qui affectent les côtes est de l'océan Pacifique, pourraient se traduire par des modifications des précipitations et des processus d'érosion sur les versants est des Andes qui constituent la principale source des sédiments entraînés par l'Amazone;
     
  • soit des variations de l'orientation et de l'intensité des alizés et en particulier au cours des mois de février à avril qui correspondent à la période de migration accélérée des bancs de vase.


Enfin, ces fluctuations s'intègrent à des dynamiques qui concernent des échelles de temps d'ordre géologique:

  • existence d'un mouvement de subsidence (enfoncement) de la partie marine du plateau continental et de surrection (bombement) de la partie terrestre: une dynamique qui est confirmée par l'existence de terrasses alluviales et d'un processus érosif actuel du bas cours du fleuve Maroni. Ces mouvements verticaux, qui correspondent à un processus de flexure de la marge du plateau des Guyanes, seraient attribués au poids des sédiments sur le plateau continental et au développement du cône sédimentaire sous-marin de l'Amazone;
     
  • Photo 6
    Photo 6
    En situation d'interbanc et peut-être de variation globale du niveau océanique, recul du trait de côte au nord-ouest de la Guyane s'accompagnant d'une érosion de la plage sableuse et d'une submersion par l'eau de mer des zones humides littorales d'eau douce, dont certaines ont été poldérisées pour la production de riz
    cliché R. Le Guen, Société Panacaco
    variations des niveaux marins à l'échelle planétaire en conséquence des grands cycles climatiques. Au cours des épisodes froids du Quaternaire, le volume des océans a considérablement été réduit avec l'immobilisation d'une quantité très importante d'eau au niveau des pôles. Ainsi, vers -20.000 ans, le niveau marin en Guyane se situait vers -90 à -110m par rapport à son niveau actuel. A cette époque, les sédiments de l'Amazone étaient expulsés via un canyon dans le prolongement actuel du fleuve. Toutes les côtes des Guyanes présentaient alors des eaux océaniques claires et favorables au développement de formations coralliennes dont l'on retrouve les traces actuellement, en limite du plateau continental.

Comparativement à cette période et par rapport à l'ensemble des épisodes climatiques du Quaternaire, la situation actuelle correspond à une période de haut niveau marin. Dans un tel contexte, un réchauffement généralisé de la Terre, s'il se traduit par une élévation généralisée du niveau des océans (si le réchauffement est confirmé, ses conséquences sur les variations du niveau moyen des océans font encore l'objet de discussions au sein de la communauté scientifique), aurait, de toute évidence, un impact fort sur les dynamiques du trait de côte (et donc sur les écosystèmes et l'économie) en Guyane (Photo 6).

Vasières et mangroves

Photo 7
Photo 7
Erosion des sédiments et déchaussement des Rhizophora en situation d'intembanc
cliché R. Le Guen, Société Ponacoco

 Photo 8
Photo 8
Mangrove littorale morte sur pied par des phénomènes de sursédimentation ou d'hypersalinisation des sols
cliché R. Le Guen, Société Ponacoco

 Photo 9
Photo 9
Zone de contact entre des mangroves d'âge différent colonisant des sédiments déposés au cours de phases plus ou moins anciennes de passage des bancs de vase devant les côtes de Guyane cliché M. Dukhan, IRD

 Photo 10
Photo 10
Colonisation des vasières exondées par des communautés algales présentant diverses adaptations leur permettant de se développer dans un contexte écologique très contraignant: alternance journalière de phases de submersion et d'exposition à des conditions de très fort éclairement et de dessication. Dans leur plus grand axe, les mosaïques mesurent un peu plus de 50 cm
cliché Daniel Guiral, IRD Cayenne

L'amortissement des houles entraîne une stabilisation temporaire des apports sédimentaires accumulés au sein des bancs de vase. Les sédiments de la partie du banc accolé à la côte sont alors soumis à un processus de tassement et de consolidation. Cette dynamique va rapidement s'accélérer lorsque la hauteur des vases accumulées sera supérieure au niveau des plus hautes mers. Périodiquement, en fonction des cycles de marées, ces bancs de vase constitueront alors des vasières ; point de départ d'un processus de colonisation biologique qui, à terme, va aboutir au développement d'une mangrove.

En Guyane, cependant, à la différence des autres écosystèmes de mangrove, cette formation arborée n'a pas un rôle de protection du trait de côte. La stabilité de la mangrove reste strictement dépendante de la dynamique hydrosédimentaire littorale. En phase d'interbanc, les arbres sont déchaussés par l'action mécanique des vagues déferlantes (Photo 7). En situation d'arrivée massive de sédiment, liée au passage d'un banc de vase, des modifications du régime hydrique d'alimentation en eau de la mangrove peuvent conduire à une destruction totale des palétuviers (Photo 8). Ainsi, le stade de développement des mangroves en Guyane résulte de la vitesse de déplacement des bancs de vase et à plus grande échelle de temps, du bilan global des sédiments amazoniens importés et exportés sur l'ensemble du littoral de la Guyane (Photo 9).

Dans un contexte de milieu aquatique potentiellement riche mais hyper-turbide, les communautés algales (diatomées et cyanobactéries coloniales) trouvent, sur les vasières, des conditions d'éclairement optimales au cours des périodes de basse mer diurne. Ces communautés présentent en outre des adaptations comportementales (migrations verticales des diatomées en fonction des cycles de marée au sein du sédiment) et éco-physiologiques (quasi absence de photo-inhibition et grande thermotolérance) remarquables leur assurant une utilisation optimale de l'énergie incidente. Progressivement, la colonisation algale se généralise sur l'ensemble des zones faiblement indurées de la vasière (Photo 10).

Simultanément, une faune originale, regroupant des organismes de petite taille très agrégatifs (nématodes, tanaïdacées et foraminifères) et des crabes fouisseurs, exploitent cette nouvelle biomasse phytobenthique. En quelques mois, l'ensemble de cette communauté (algues, micro- et macro-faune) constitueront les bases trophiques d'un nouvel écosystème au sein d'un milieu initialement dépourvu de toute vie.

Très rapidement, en fonction de la disponibilité des graines issues des mangroves avoisinantes, les premières plantules s'installeront sur la vasière (Photo 11). Cette colonisation progressive par les arbres se soldera par une élimination de l'écosystème pré-pionnier basé sur les communautés algales et sur la faune associée.

Les mangroves de Guyane couvrent une superficie de 951 km2. Elles ne comprennent que cinq espèces appartenant à 3 genres: les palétuviers rouges, Rhizophora mangle et R. racemosa (Rhizophoracea), les palétuviers gris, Laguncularia racemosa (Combretaceae), les palétuviers blancs, Avicennia germinans (Verbenaceae) et une espèce très rare Conocarpus erecta (Combretaceae) et actuellement localisée à un seul site en Guyane. Les Avicennia et les Laguncularia correspondent à des espèces pionnières héliophiles (recherchant les zones à fort éclairement) et adaptées à des sols salés (Photo 12). La croissance des Avicennia est nettement plus rapide que celle des Laguncularia qui sont progressivement supplantés. Ils se maintiennent uniquement dans des secteurs à forte influence océanique, particulièrement le long des chenaux qui drainent les vasières à marée basse.

Photo 11
Photo 11
Première phase de développement de la mangrove exploitant des situations micro topographiques positives assurant une germination et un meilleur ancrage des plantules: colonisation par L. racemosa sur les berges de micro-chenaux à marée,
estuaire de Kaw, mars 1998
cliché Daniel Guiral, IRD Cayenne

 Photo 12
Photo 12
Compétition pour l'énergie lumineuse entre les communautés algales benthiques et A. germinans, vasière de Kaw 1999
cliché Daniel Guiral, IRD Cayenne

La biomasse moyenne totale des parties aériennes (phytomasse épigée: parties vivantes chlorophylliennes et ligneuses) de la mangrove mature guyanaise est de l'ordre de 250t de poids sec par hectare. Au plan mondial, cette valeur est élevée mais reste dans la gamme des estimations basées sur la seule prise en compte de la position latitudinale de la Guyane. En effet, au sein de l'aire de répartition des mangroves, les biomasses présentent une décroissance depuis l'équateur vers les latitudes plus élevées, tant pour l'hémisphère nord que sud.

La production de litière des mangroves de Guyane est estimée à 11t de poids sec par hectare et par an. La contribution des feuilles à ce total est, en moyenne au cours de l'année, supérieure à 50%, alors que les feuilles ne constituent qu'un pourcentage inférieur à 3% de la phytomasse épigée. Cette production de litière est très nettement supérieure aux estimations similaires effectuées pour les forêts primaires de Guyane (inférieure à 8t.ha-1.an-1). Cependant, cet écart ne traduit pas uniquement une plus grande productivité des mangroves, il résulte aussi de la très faible qualité nutritive des palétuviers. Ainsi, et à l'opposé des forêts terrestres tropicales, la quasi totalité de la biomasse foliaire des mangroves, non consommée sur pied, se retrouve intégrée à la litière.

D'une manière générale, les mangroves ne constituent pas des zones de reproduction pour la faune aquatique mais elles ont un rôle essentiel pour la vie de très nombreuses espèces qui exploitent temporairement ses ressources, soit au cours de leur vie (formes juvéniles des populations migrantes), soit en fonction des rythmes de marée (juvéniles et adultes des peuplements estuariens). Cette fonction de nourricerie concerne, en Guyane, les crevettes pénéides. Après reproduction en mer, les crevettes, au stade larvaire, migrent vers la côte pour exploiter les potentialités trophiques résultant de la colonisation biologique des vasières. Au stade juvénile, elles regagnent ensuite le plateau continental où elles font l'objet d'une pêche professionnelle très active par chalutage (plus de 65 bateaux et des captures limitées à 4 000 t par an). Ainsi, les produits de la mer, après les activités spatiales et l'exploitation aurifère, constituent la troisième richesse de la Guyane assurant un tiers des recettes d'exportation du département. Une richesse qui, à terme, dépend de la productivité des zones littorales et donc du processus et des aléas du transport sédimentaire des vases amazoniennes le long des côtes de la Guyane.

 

 

Bibliographie

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