Mondialisation et nutrition

Conférence
donnée à
Agropolis Museum
le 14 novembre 2001

Quelles politiques publiques ?

par Geneviève Le Bihan (IAM.M - IRD)
et Francis Delpeuch (IRD)


 

Extraits de : Le Bihan G., Delpeuch F., Maire B. Nutrition et politiques publiques : propositions pour une nouvelle approche des enjeux alimentaires. Cahier de propositions pour le 21ième siècle. Editions Charles Léopold Mayer, Paris, 2002 : 130 p


Aujourd'hui plus de la moitié de la population mondiale est atteinte par une forme ou une autre de malnutrition, maladies de carences et/ou d'excès. Malgré les efforts et en dépit de certains progrès, les objectifs de réduction des malnutritions fixés par les grands sommets internationaux des années 90 sont loin d'être atteints. De plus, le fossé entre riches et pauvres se creuse globalement comme au sein même des pays, et aggrave la situation nutritionnelle et sanitaire des plus pauvres.

La recherche scientifique a révélé le tribut énorme que ces malnutritions font peser sur le développement humain et sur celui des sociétés. Tout indique que les progrès vers un développement authentique, plus juste et plus durable, vont dépendre largement de la manière avec laquelle les familles, les gouvernements, la communauté internationale, vont traiter les questions de nutrition et d'alimentation au cours des prochaines décennies. La prise de conscience de cet enjeu progresse mais reste très faible chez de nombreux acteurs politiques et économiques. L'information et la mobilisation citoyennes ont également été très insuffisantes. Les secteurs de l'agriculture et de l'industrie agroalimentaire continuent ainsi à produire sans se préoccuper suffisamment des implications à long terme de leur production en matière de santé. Le secteur de la santé doit prendre en charge à grands frais les pathologies causées par une alimentation inadéquate. Dans le même temps, ces modes de production et de consommation posent avec acuité la question du respect d'objectifs environnementaux tels que la durabilité et la biodiversité dans les systèmes alimentaires. S'ajoutent à cela les incertitudes liées à la mondialisation ou encore aux changements climatiques.

La causalité complexe des problèmes nutritionnels et leurs liens très étroits avec les facteurs politiques, socio-économiques, environnementaux et la gestion des ressources, appellent à dépasser l'approche biomédicale classique et les solutions isolées. Celles-ci ont montré leurs limites dans la réduction des malnutritions, même si la promotion de l'allaitement maternel ou encore certaines stratégies de lutte contre les carences en micronutriments, qui commencent à faire leurs preuves, doivent être poursuivies et renforcées.

Une autre approche est possible, plus globale et nécessairement plus complexe dans ses applications ; elle consiste d'abord à placer le bien-être nutritionnel au centre des modes de vie, de production et de consommation, et oblige ainsi à repenser les fondements théoriques et pratiques de nombreuses politiques et interventions. Elle implique notamment un mouvement, déjà amorcé ces dernières années, pour considérer les questions de nutrition en termes de droit humain, mais aussi l'émergence d'un nouveau paradigme pour l'agriculture mondiale.

Cette approche sera confrontée à des intérêts contradictoires et, dans la mesure où des changements considérables devront intervenir à tous les maillons de la chaîne alimentaire, elle aura inévitablement à surmonter des résistances multiples.
 

Les fondements d'une nouvelle approche de nutrition publique
  • Droit à une nutrition adéquate
  • Priorité à la définition de politiques publiques intégrant bien-être nutritionnel de la population, préoccupations environnementales et justice sociale
  • Mobilisation sociale des citoyens et/ou des communautés ; pour des changements dans les modes de production et une évolution vers une alimentation plus équilibrée et des modes de vie plus sains. Cette implication du public suppose une éducation et une information continue
  • Nouveau paradigme pour l'agriculture mondiale : promotion de systèmes alimentaires durables et favorables à la nutrition, à la santé et au bien-être
  • Garantie de la qualité nutritionnelle de l'alimentation ; dans le respect des cultures et des préférences alimentaires
  • Amélioration de la condition des femmes, alphabétisation et insertion au travail
  • Etat nutritionnel satisfaisant des femmes enceintes et des enfants en bas âge ; condition préalable au développement de la société
  • Surveillance nutritionnelle au niveau des populations ; pour des données objectives de suivi et d'aide à la décision
  • Recherche scientifique orientée vers la résolution des problèmes nutritionnels de la population
  • Formation des professionnels dans cet esprit
Des propositions


Pour une mise en place effective de politiques nutritionnelles

  • Développer un plaidoyer efficace vers les acteurs ; tout particulièrement à l'égard de ceux n'appartenant pas au domaine de la nutrition stricto sensu, tels les économistes, politiques, législateurs, représentants du monde de l'agriculture, de l'industrie agroalimentaire, de la distribution, de la restauration, de l'environnement ;
  • Organiser des ateliers nationaux de définition de politique nutritionnelle ; ils regrouperont les décideurs, les chercheurs et les acteurs - producteurs, industriels, distributeurs et consommateurs ;
  • Poursuivre et renforcer les programmes ayant prouvé leur efficacité comme la promotion de l'allaitement maternel exclusif et l'introduction adéquate d'aliments de complément ainsi que la lutte contre les carences en micronutriments ;
  • Prendre des mesures, législatives ou autres, pour le respect des droits des individus à l'alimentation et à la nutrition. Une première mesure pourrait être l'adoption du Code de conduite sur le droit humain à une alimentation adéquate ;
  • Renforcer la réglementation de la production agricole et industrielle d'aliments afin d'obtenir des aliments de qualité - nutritionnelle, sanitaire et gustative - dans le respect de l'environnement ;
  • Renforcer la réglementation de l'étiquetage des aliments pour une information objective du consommateur ;
  • Renforcer le contrôle du contenu de la publicité alimentaire, en particulier celle qui s'adresse aux enfants ;
  • Taxer les produits alimentaires de faible intérêt nutritif ; il peut s'agir d'une taxe légère afin de générer des fonds pour des actions de prévention et de promotion de la santé ou d'une taxe plus lourde afin de dissuader la consommation de ces produits. Il peut s'agir également d'un allégement de la taxe sur la valeur ajoutée pour des aliments à promouvoir sur le plan nutritionnel ;
  • Développer un environnement favorable à l'activité physique : infrastructures adaptées dans les différents lieux de vie de la population (déplacements, travail, loisirs) ;
  • Créer des postes de spécialistes en nutrition publique ; au sein des administrations centrales ils constitueront des équipes pluridisciplinaires permettant une approche globale et intégrée ;
  • Créer des formations universitaires en nutrition publique : de niveau doctoral, elles seront pluridisciplinaires ;
  • Renforcer la formation en nutrition publique des professionnels : à tous les niveaux et en particulier dans le domaine de la santé, de l'alimentation et de l'enseignement ;
  • Mettre en place des activités de surveillance nutritionnelle, aux niveaux national et/ou régional selon la structuration politique et administrative des pays ;
  • Mettre en place un suivi des processus de la satisfaction du droit à l'alimentation et à la nutrition.


 
Pour un engagement des secteurs de l'agriculture et de l'agroalimentaire dans la production d'aliments de qualité

  • Diversifier les cultures agricoles vers des aliments riches en micronutriments - légumes, fruits et légumineuses - dans le respect de l'environnement et des règles de sécurité sanitaire ;
  • Adopter des objectifs de qualité nutritionnelle dans la fabrication industrielle et la restauration collective : moins de sel, de sucre, de graisses et plus de micronutriments, de fibres ;
  • Développer au niveau local un secteur de conservation et de transformation plus performant et adapté améliorant la disponibilité, l'accessibilité et le rapport qualité-prix des produits alimentaires ;
  • Poursuivre l'enrichissement d'aliments en portant particulièrement attention au fait que l'aliment enrichi soit consommé par les personnes en ayant le plus besoin et qu'il soit ancré dans la culture alimentaire locale ;
  • Privilégier la fabrication d'aliments de complément au lait maternel par la petite agro-industrie locale si l'on se trouve dans un contexte de ressources limitées ;
  • Développer une information nutritionnelle objective, complète et compréhensible ;
  • Promouvoir l'instauration de chartes de bonnes pratiques et d'engagement déontologique pour le matériel pédagogique produit par l'industrie agroalimentaire ;
  • Favoriser l'accès des femmes à des formations professionnelles dans les secteurs de l'agriculture et de l'alimentation.

 

Pour une mobilisation sociale

  • Impliquer la communauté locale dans le développement et la mise en place des plans d'action pour la nutrition : cette implication est un facteur essentiel pour la durabilité de l'action ;
  • Renforcer les capacités d'analyse des problèmes nutritionnels dans leurs dimensions, tendances, causes ;
  • Mobiliser les consommateurs : renforcer les programmes d'éducation nutritionnelle et les campagnes d'information afin de les sensibiliser et les éduquer ;
  • Mobiliser les jeunes : privilégier l'école pour la mise en place de programmes d'éducation nutritionnelle ; impliquer les jeunes dans des programmes pour de meilleurs modes de vie et de consommation pour eux-mêmes mais également pour les autres ;
  • Mobiliser les femmes : utiliser des méthodes participatives afin d'augmenter l'accès des femmes à des ressources leur permettant de maintenir leur rôle primordial dans la sécurité alimentaire et les soins de la famille ;
  • Développer des programmes de volontaires communautaires dans les pays à ressources limitées et dans lesquels les problèmes nutritionnels chez les femmes et les enfants sont largement répandus. Ces volontaires pourraient participer au repérage et à la prise en charge active des femmes enceintes afin de prévenir la malnutrition fœtale, ainsi qu'à des actions dans le domaine de l'éducation nutritionnelle et la promotion de l'activité physique.


 

Contacts
  • Francis Delpeuch
    Institut de Recherche pour le Développement - UR 106 "Nutrition, alimentation, sociétés" - BP 64501 - 34394 Montpellier cedex 5 | Tél : 04 67 41 61 66 | Fax : 04 67 41 63 30 | Courriel : delpeuch@mpl.ird.fr
  • Geneviève Le Bihan
    - Institut Agronomique Méditerranéen - 3191 route de Mende - 34093 Montpellier cedex 5 | Tel : + 33 (0)4 67 04 60 82 | Fax : + 33 (0)4 67 54 25 27 | Courriel : lebihan@iamm.fr
    - Institut de Recherche pour le Développement - UR 106 "Nutrition, alimentation, sociétés" - BP 64501 - 34394 Montpellier cedex 5 | Tél : 04 67 41 62 93 | Fax : 04 67 41 63 30 | Courriel : lebihan@mpl.ird.fr


Retour Rétrospective | Retour Savoirs Partagés | Retour Agropolis-Museum