Introduction :


Louis Malassis

Conférence
donnée à
Agropolis Museum
le 10 mars 2004

Les paysans de l'Histoire et du monde

par Louis Malassis
Économie agroalimentaire, Président fondateur d'Agropolis-Museum


S o m m a i r e 

Un cadre de réflexions

L'Histoire, les dieux et les paysans

Débuts et évolution de l'agriculture et du paysan

Agriculture productive et formation des civilisations

Civilisations et asservissement des paysans

Développement inégal des civilisations et colonisation des hommes et des terres

Révolution industrielle et transformation de l'agriculture en Occident au XIXe siècle

La révolution sociale attendue

Décolonisation et développement économique et social

Le développement économique et humain inégal

Problèmes de notre temps

Pour en savoir plus

Contacts

Un cadre de réflexions

Les paysans de l'Histoire et du monde, voilà un bien vaste sujet, ambitieux et peut être prétentieux, d'autant plus que les études d'ensemble dans ce domaine sont inexistantes. Il nous paraît pourtant souhaitable de nous demander, si la notion de paysan à une signification à l'échelle du monde et de quel cadre historique nous pourrions disposer pour une histoire mondiale des paysans.

Il y a plusieurs façons d'être paysan; dans l'Histoire les travailleurs de la terre ont été des esclaves, des serfs, des colonisés, des travailleurs forcés, des paysans exploités, métayers ou fermiers, des salariés et en nombre variable, de "petits paysans propriétaires" jouissant d'un statut plus autonome, mais n'exploitant le plus souvent que de petites surfaces, . Si l'on qualifie tous les travailleurs de la terre de paysans, on occulte en réalité des statuts sociaux très différents. Ce point ne doit pas être perdu de vue dans l'usage courant du mot paysan.

Le dictionnaire Larousse définit les paysans comme étant les hommes et les femmes des campagnes, approche bien peu précise. Le dictionnaire Quillet de la langue française, l'art d'écrire et de bien rédiger ,dans son édition de 1950, définit aussi les paysans comme des hommes vivant à la campagne, mais ajoure : "Fig.: personne rustre, impolie, grossière"...A rustre on lit: "Très grossier, gros paysan, homme brutal et grossier". Voilà qui nous rapproche de l'opinion des classes dominantes de l'Histoire et du monde...Le même dictionnaire, la même année définit l'agriculteur "comme celui qui cultive la terre".Paysan et agriculteur ne seraient donc pas synonymes?. Il semble en effet que paysan se rapporte à un état social dans la nation, alors qu'agriculteur évoque une profession reconnue au sein de l'activité socio-économique .

Dans le livre I de la Trilogie paysanne : la longue marche des paysans français, nous avons voulu approfondir la notion de paysan et nous avons caractérisé celui-ci en écrivant qu'il était un homme historiquement soumis, sans instruction, religieux et superstitieux, inorganisé et représenté par des notables, replié sur son "petit pays", ne parvenant pas à satisfaire les objectifs élémentaires de l'économie humaine ; se nourrir, se loger, se vêtir, se soigner, pauvres et souvent méprisé.

Au terme d'une longue marche historique, des paysans sont parvenus à s'émanciper et à devenir des hommes libres, des citoyens "à part entière", formés et informés, organisés et représentés par des paysans, ouverts sur le monde, parvenant à satisfaire les objectifs fondamentaux de l'économie humaine, insérés dans la société globale et respectés. Pour distinguer ces deux catégories de travailleurs de la terre, suivant les dictionnaires et les sociologues français, nous avons d'abord distingué entre paysans et agriculteurs. Mais de nouvelles réflexions nous ont conduits à penser que cette distinction serait peu comprise à l'échelle mondiale; que la notion de paysans historiques et celle de Nouveaux Paysans seraient plus significatives pour nos écrits.

Les paysans français se sont émancipés à la suite de la révolution silencieuse des trente glorieuses...Mais il en est loin d'en être ainsi partout dans le monde. Le monde paysan est très hétérogène : il est fait de Nouveaux Paysans dans la plupart des pays du nord, mais les paysans marqués par le passé sont encore très présents dans les pays du sud. Les paysans de l'histoire ont au moins trois caractéristiques universelles: ils travaillent la terre et nourrissent les hommes, partout ils ont été soumis et exploités par l'État et les classes dominantes (généralement détentrices de la terre), et certaines catégories sociales (administrateurs, usuriers, marchands...) et ils sont croyants et religieux.

La longue marche des paysans du monde, vers l'émancipation de leur lourd passé historique comporte une longue file; le peloton de tête est proche d'avoir atteint ses objectifs fondamentaux , mais le peloton de queue est encore sur la ligne de départ et entre les deux s'échelonnent les nombreux paysans qui poursuivent le combat pour des conditions de vie meilleures et plus dignes...Les Nouveaux Paysans appellent à la révision des dictionnaires au sens propre et figuré.

Dans le livre II de la Trilogie paysanne, l'Épopée inachevée des paysans du monde (2), nous avons adopté un cadre historique susceptible d'avoir une signification à l'échelle mondiale. La division chronologique classique de l'Histoire occidentale; l'Antiquité, le Moyen Age, les Temps modernes...ne saurait convenir à l'étude de l'histoire des paysans du monde.

Dans un autre livre, nous avons pris comme base d'analyse de l'histoire de l'alimentation et de l'agriculture, les deux grandes révolutions historiques de l'humanité : la révolution agricole du Néolithique et la révolution industrielle qui commence à la fin du XVIIIe siècle en Angleterre .Ces deux révolutions divisent le temps humain en trois âges alimentaires (5): le pré-agricole, l'agricole, l'agro-industriel.

L'âge pré-agricole est celui de la chasse, de la cueillette et de la pêche, celui de l'homme prédateur; l'âge agricole est celui des labours, des semis, des plantations, des récoltes et des élevages : de l'homme producteur; l'âge agro-industriel repose toujours sur l'agriculture, mais celle-ci fournit les produits de base que l'industrie transforme en produits alimentaires : les aliments des hommes sont produits par l'agriculture associée à l'industrie et aux services.

Mais ce cadre, fondé sur les trois modes fondamentaux d'obtention de la nourriture et valable à l'échelle mondiale, ne convient cependant pas pour une histoire cohérente des paysans : au cours de chacun de ces âges leur statut social s'est modifié

. Dans ce livre on s'est plutôt inspiré de l'ouvrage de Hughes Thomas : Histoire inachevée du monde(4), où l'auteur retient dans l'ordre chronologique ce qui lui semble les grands thèmes de l'histoire générale. Retenons donc aussi dans l'ordre chronologique les faits marquants de l'épopée inachevée des paysans du monde, dont nous déduisons le cadre historique suivant : :

-Débuts et évolution de l'agriculture et du paysan.

-Le stade de l'agriculture productive et de la formation des grandes civilisations,

-L'asservissement des paysans au sein des civilisations,

-Le développement inégal des civilisations et la colonisation des terres et des peuples,

-La révolution agro-industrielle du XIXE siècle et la transformation de l'agriculture.et du paysan,

-Des tentatives d'accélération du changement social : Marx et Mao,

-La grande rupture historique de l'après seconde guerre mondiale : : la décolonistion et la volonté de développement économique et social par la coopération ,

-Le développement économique et humain inégal,

-Problèmes de notre temps : pour un développement durable et plus équitable; pour une croissance agricole productive et durable; humaniser la mondialisation.

La présente introduction voudrait constituer une brève synthèse des apports de nos itinéraires historiques et géographiques des deux premiers ouvrages de la Trilogie paysanne et tenter de déceler le mouvement de l'Histoire qui va du temps des paysans historiques à celui des Nouveaux Paysans.
L'Histoire, les dieux et les paysans

Ils ne connaissaient pas leur histoire paysanne, les paysans de l'Histoire. On ne leur a jamais appris. Ils ne sont pas allés à l'école, ou ils y furent peu et, de toutes façons, les instituteurs ne firent pas apprendre l'histoire des paysans : ils ne la savait pas eux-mêmes. Les élèves apprirent, souvent par cœur, l'histoire des familles régnantes, des rois, des empereurs et des tyrans, dont quelques-uns eurent la réputation d'être "bons pour le peuple". On leur parla parfois des révoltes paysannes, des guerres, des pestes et des famines...De tous les grands malheurs d'autrefois. Mais on ne leur donna que des notions dispersées et peu cohérentes pour la compréhension des paysans de l'Histoire, des raisons de leur soumission et de leur pauvreté et du sens profond de leur long combat et de leurs révoltes. La tradition orale, les chansons populaires, font que les paysans de l'Histoire savaient que toutes leurs révoltes, partout dans le monde, se terminérent presque toujours de la même façon : les vainqueurs brûlèrent leurs maisons, leurs moissons et tuèrent leur bétail, violèrent leurs femmes, torturèrent, pendirent, massacrèrent, déportèrent, envoyèrent aux galères...Les poètes paysans écrivirent des poèmes et des chansons, dirent la générosité, le courage et les vertus des révoltés. Poèmes et chansons sont parfois parvenus jusqu'à nous; on les fredonnent dans les veillées et les fêtes paysannes, et on rend hommage aux grands suppliciés qui subirent le martyr dans l'espérance d'un peu plus de bonheur et de respect pour leurs frères paysans. Mais les paysans ne parvinrent jamais à infléchir le cours de l'Histoire.

La religion expliqua le monde aux paysans, ce que personne d'autre ne faisait. L'instruction était réservée à une élite et d'ailleurs fortement imprégnée de religion.

Partout dans le monde, les paysans furent croyants : "Le monde dut apparaître aux premiers hommes si peuplé de mystères, il devait engendrer tant de frayeurs et de craintes, que ceux-ci virent dans la nature des forces surnaturelles qu'ils attribuèrent à des dieux, leurs donnèrent des noms et établirent des cultes et des rites pour apaiser leurs courroux..."(2,21). Pendant tout l'âge agricole, les paysans eurent besoin d'un dieu pour protéger leurs récoltes et les protéger eux mêmes contre toutes les forces du mal; d'un dieu juste pour effacer l'arbitraire des puissants et les injustices de ce monde. Ils allèrent en processions clamant leurs misères et chantant la gloire de leurs dieux, car ils comprenaient qu'étant donné la dureté des puissants, leur sauveur ne pouvait être de ce monde. A l'âge agro-industriel, les croyances s'affinèrent et la foi diminua, mais il est impossible d'expliquer les paysans du monde sans faire une place à leurs croyances.

Peu à peu, la conception de dieux multiples évolua vers un Dieu unique qui prit des formes humaines : le Dieu unique attendu par Israël, le Dieu des chrétiens qui envoya son fils Jésus Christ sur terre pour effacer les péchés des hommes, Allah, dont parla le prophète Mahomet...renouvelèrent les croyances. Les religions révélées, mais aussi de grands inspirés tels que Lao-Tseu, Boudha, Confucius......donnèrent leurs règles de vie aux hommes. Les prêtres de toutes les religions expliquèrent le monde aux paysans, leurs dirent que le bonheur n'était pas sur la terre et qu'il fallait accepter de faire son chemin, en suivant les commandements qui leurs étaient faits, pour gagner dans l'au-delà la suprême récompense. La plupart des dieux promirent aux hommes, un lieu merveilleux, un paradis, où ils seraient délivrés de tous les fléaux de la terre. Les croyants fidèles à leur dieu y étaient attendus. Ainsi, selon Marx, la religion sera souvent l'opium du peuple...Certes, il se trouva bien quelques "illuminés", qui vinrent dire aux paysans qu'il n'y avait peut être pas de paradis dans l'au delà, mais que la vie sur terre pouvait certainement être changée s'ils menaient le combat de leur libération. Ils engendrèrent les révoltes...

Le comportement des paysans de l'Histoire, et de la plupart des paysans actuels, ne peut être compris sans référence à la religion qui les a modelé et a défini leur cadre moral et leurs pratiques sociales. Partout, les paysans pratiquèrent leur religion, mais ils ne cessèrent pas d'être victimes de nombreuses superstitions : leur univers demeurait peuplé de revenants, de fantômes et ils ne cessèrent de croire aux pouvoirs surnaturels de certains hommes et aux vertus de certaines sources et fontaines, et d'autres lieux privilégiés. . Sorciers, chamans, marabouts, prêtresses gardiennes de temples, de secrets, sont toujours reconnus, dans de nombreuses sociétés paysannes, comme ayant le pouvoir de communiquer avec les esprits, et par là de gouverner les hommes

A l'âge agro-industriel science et raison ont progressé, mais les pays n'en sont pas au même stade du développement économique et social; de nombreux paysans du monde ont encore besoin d'affiner leur foi et de se libérer de leurs multiples superstitions.

Ils ont encore besoin d'apprendre et d'écrire leur histoire, les paysans du monde, de savoir qui ils sont, d'où ils viennent, comment ils ont vécu dans le passé et mené le combat pour un monde meilleur. L'histoire paysanne a le plus souvent été écrite par des intellectuels qui décrivent la vie paysanne "à leur manière", ou écrivent pour justifier "l'ordre social" établi, et parfois les privilèges qui y sont liés..D'ailleurs, les "hommes cultivés" ont peu de temps à consacrer aux paysans... ils ont tant à écrire et à raconter sur l'histoire de ces merveilleux temples, cathédrales, châteaux et tombeaux qui peuplent l'univers, et sur les hommes "bien nés" qui les habitèrent et encouragèrent les arts et les lettres. Architectes et maçons avaient le génie de la pierre; ils construisirent des arches lancées à la conquête du ciel, alors que d'autres firent de merveilleuses rosaces, tellement belles, que le regard des enfants s'y perdait et s'en allait jusqu'au paradis.

Les paysans n'écrivent pas leur histoire; car le plus souvent les paysans de l'histoire ne savaient ni lire, ni écrire, et quand ils le savaient n'avaient pas le temps et n'étaient guère prédisposés à écrire sur eux-mêmes : ils disaient que toutes les vies de paysans se ressemblent, qu'ils ont vécu comme ils ont pu...que voulez vous savoir de plus? Tout...pour forger la mémoire des paysans du monde, qui permettrait de mieux connaître leur présent et faciliterait la préparation de leur avenir. Les Nouveaux Paysans ont aussi pour mission d'affiner l'histoire, de faire comprendre que l'aventure culturelle de la paysannerie procède de la grande aventure culturelle de l'humanité, de raconter les difficultés et les satisfactions de leur vie, ainsi que la noblesse de leur action : nourrir les hommes dans la dignité et le respect de tous.
Débuts et évolution de l'agriculture et du paysan

Pendant des millions d'années, les hommes se nourrirent de prélèvements sur la nature; les débuts de l'agriculture commencèrent il y a tout juste 10 000 ans. L'âge pré-agricole précède l'âge agricole, et le temps du premier est beaucoup plus long que celui du second...En courant après leur nourriture, les chasseurs-cueilleurs jetèrent les bases du développement culturel de l'humanité et de son organisation sociale. Ils firent l'inventaire du mangeable, créèrent des groupes de chasse et des clans, domestiquèrent le feu et inventèrent la poterie et l'aliment cuit...Le vieux cri de l'humanité..."C'est cuit", parvenu jusqu'à nous, rassembla alors les hommes autour du foyer pour partager le repas...et les idées.

Le temps du paysabn commença lorsque des hordes de chasseurs-cueilleurs décidèrent de s'arrêter pour défricher, semer et récolter. Simultanément, les pasteurs utilisèrent les terres herbeuses pour nourrir leur bétail. Au cours des cinq à dix milles ans avant notre ère, dans plusieurs régions du monde, les paysans domestiquèrent les espèces sauvages domesticables ce qui fut une étape majeure dans le développement culturel de l'humanité (2,16).. Il en fut ainsi au Moyen-Orient, dans le croissant fertile, dans l'Amérique amérindienne, en Chine et ailleurs. Les premiers paysans léguèrent à l'humanité les plantes et les animaux qui furent à la base de la formation et de la diffusion de l'agriculture et de l'élevage dans tous les pays du monde. Quel héritage fabuleux! D'autant plus que, ce patrimoine domestique fut constitué par les seuls paysans : il n'y avait pas alors de chercheurs pour les aider. Le passage des espèces de l'état sauvage à l'état domestique eut des conséquences considérables : avec la chasse ou la cueillette, l'homme s'appropriait un moment de la vie, avec la domestication, il soumet l'espèce et sa descendance à ses besoins, et celle-ci n'a plus de signification qu'en fonction de la vie de l'homme...pour le meilleur et pour le pire...

L'Homme organisa dès lors sa vie au sein d'économies domestiques : il cultiva un espace et le clôtura, construisit des abris pour lui et pour ses animaux...Au delà des terres cultivées, d'abord des clairières peu importantes, s'étendait la forêt où l'homme continua longtemps à chasser et à cueillir des nourritures pour lui et ses animaux, du bois de feu et de construction...Puis les paysans construisirent des villages, des chemins et édifièrent des biens collectifs : mare sommairement aménagée, puits, four, maison commune...Ils parvinrent à augmenter la production alimentaire et, tant bien que mal, à se nourrir. En relation avec la croissance de la population la surface cultivée s'accrut et peu à peu la terre se peupla.

Le développement de l'agriculture se réalisa par le transfert des espèces domestiquées des foyers anciens d'agriculture, celles-ci furent transférées au cours de l'histoire partout dans le monde ou leur culture ou leur élevage était possible. Les premiers grands transferts d'espèces eurent lieu au Néolithique. Après "la découverte" de l'Amérique au XVe siècle, les marchands d'esclaves, diffusèrent dans le cadre du commerce triangulaire (Europe, Afrique, Amérique, Europe) les espèces domestiquées en Amérique (maïs, pomme de terre, tomate...). Au XIXe siècle, les paysans Européens partirent peupler les "pays neufs" avec toutes les espèces domestiquées au Moyen Orient (céréales, légumineuses..., chevaux, bovins, ovins, porcins...). L'extension de la colonisation et de l'agriculture de plantation donna lieu à la plus grande révolution agricole et alimentaire de l'Histoire. .

La frontière entre le territoire cultivé et l'espace naturel prit de l'importance. Bientôt la frontière définira des territoires, des nations et des empires : les guerres territoriales commenceront et se poursuivront jusqu'à nos jours.

Lorsque l'espace cultivé atteignit les limites de l'espace cultivable, la production ne put augmenter que par intensification et réduction des jachères. Les paysans, face à la croissance et à la multiplication des hommes tentèrent d'augmenter la production, mais enfermés le plus souvent dans des systèmes de contraintes sociales, ils y parvinrent difficilement L'âge agricole ne parvint jamais à éradiquer les famines, ni la sous consommation alimentaire durable.

Les paysans sont les anonymes de l'histoire, considérés comme œuvrant à des travaux quotidiens et banals...Pourtant, se sont les paysans qui ont jeté les bases du développement culturel de l'humanité. Nos belles moissons d'aujourd'hui et nos magnifiques pieds de vignes, fruit du travail et du savoir faire d'environ 200 générations de paysans, aidés il est vrai depuis peu par des chercheurs, pourraient se comparer, du point de vue du développement culturel, à l'évolution de bien des châteaux qui ponctuent nos campagnes. Il en a fallu du savoir faire et de l'habileté pour domestiquer, sélectionner, améliorer...car le vivant est vivant; il ne se laisse pas modeler comme les pierres des maçons. Mais l'œuvre culturelle des paysans est tombée dans l'oubli et se sont les Beaux Arts, qui sont regardés par les hommes cultivés, comme la plus belle expression de la culture.
Agriculture productive et formation des civilisations

Ce sont les paysans qui ont rendu possible l'avènement des civilisations(6). Il est arrivé un moment dans l'histoire, où les paysans ont pu produire plus que ce qui leur était nécessaire pour vivre. Il y eut une proportion croissante de la population qui put alors penser à autre chose et faire autre chose. Voici alors venu le temps des administrateurs, des artisans, des commerçants, des philosophes, des artistes et des savants.

Le stade de l'agriculture productive fut atteint par les savoirs accumulés, par une meilleure connaissance du fonctionnement de la nature, par une amélioration et une meilleure maîtrise des milieux productifs. Les premières civilisations se développèrent dans les pays où l'agriculture disposa d'eau par irrigation ou par décrue des fleuves, principal moyen alors d'augmenter la production. Il en fut ainsi en Mésopotamie, en Égypte et en Chine. et dans quelques autres pays du monde. Sur une base hydro-agricole se développèrent alors des sociétés complexes. Vers trois mille avant notre ère, se créèrent dans ces pays les premières grandes Citées-Etats, preuve évidente que l'agriculture avait déjà atteint un niveau de productivité élevé, lui permettant de nourrir des citadins déjà relativement nombreux. (2,41)

De grandes civilisations , comme celle de l'Antiquité occidentale, purent se former sur la base de l'agriculture pluviale, dépendante du régime des pluies, moins productive, mais en colonisant des terres et des hommes pour leur apporter un complément de nourriture et de travail. C'est ainsi que la Grèce et Rome furent conduites à créer les premières colonies pour contribuer, d'ailleurs fortement, à la nourriture des cités grecques et romaines et à la fourniture sous forme d'esclaves des travailleurs dont ils avaient besoin (2, 51).

Partout dans le monde, se formèrent de grandes civilisations sur la base de l'agriculture productive ou sur celle de la colonisation et l'importation de nourritures et de travailleurs.

Ces civilisations prirent plusieurs formes : "L'histoire des hommes, c'est l'histoire des civilisations" écrit Samuel P. Huntington (9). La religion est un critère important de définition d'une civilisation. Selon Weber (8), les quatre grandes religions du monde, le christianisme, l'islamisme, l'hindouisme et le confucianisme sont associées à de grandes civilisations. Le bouddhisme est une composante culturelle diffuse dans de nombreux pays asiatiques, mais il n'existe pas de civilisation bouddhique proprement dite.

La liberté, la citoyenneté, le régime politique, les rapports sociaux, la prédominance d'une langue, la représentation du monde que se donnent les civilisations, les arts et les lettres sont aussi des caractéristiques importantes des civilisations, mais qui sont susceptibles d'évoluer à l'opposé des religions qui ont été révélées une fois pour toutes. Elles ne sont pas incompatibles avec une certaine hétérogénéité culturelle; c'est ainsi que la culture urbaine et la culture rurale sont différentes, mais elles procèdent d'une plus large entité culturelle qui les rassemblent.

Les spécialistes sont relativement d'accord pour reconnaître dans l'Histoire l'existence d'une douzaines de civilisations, dont certaines ont disparu : celles de Mésopotamie, d'Égypte, de l'Antiquité grecque et latine, de Byzance, d'autres ont été détruites par les colonisateurs : celle des Aztèques en Amérique centrale et celle des Incas dans les Andes; cinq ont subsisté : la chinoise, l'indienne, l'islamique, l'occidentale, la latino américaine. La plupart des spécialistes à l'exception de Braudel, ne reconnaissent pas la spécificité d'une civilisation africaine.

"Les civilisations se sont d'abord développées de façon autonome. La diffusion culturelle et technique d'une civilisation à l'autre fut très lente. Par exemple, l'imprimerie fut inventée en Chine au VIIIe siècle ap. J.C. et ne parvint en Europe qu'au XVIe siècle. Au début, la civilisation occidentale était très en retard sur les civilisations chinoise, islamique et byzantine. Elle se développa par des emprunts à toutes ces civilisations et, l'Espagne arabo-andalouse, joua un rôle important dans ces transferts "(2,69).

La civilisation occidentale connut un important développement : elle édifia des gouvernements centralisés, utilisa et créa des technologies complexes et atteignit une grande supériorité sur de nombreux pays procédant d'autres civilisations. L'Europe prétendit s'imposer au monde entier et développa une politique de colonisation pour porter la civilisation et le vrai dieu aux sauvages. Mais cette prétention à constituer "la civilisation" (au singulier) à toujours été contestée dans l'histoire et encore plus de nos jours. Civilisations s'écrit au pluriel, reconnaissant ainsi qu'il y a plusieurs façons d'être civilisé (9).

Au début de l'agriculture, la population était composée exclusivement des paysans et des chasseurs-cueilleurs qui subsistaient . Avec le développement des civilisations se forma une population non agricole, qui bientôt s'urbanisa, et la population agricole commença à décliner en valeur relative. Cependant, jusqu'au début du XVIIIe siècle, elle fut de l'ordre de 80 % de la population totale à peu près partout dans le monde. Un agriculteur pouvait alors nourrir 2 à 3 personnes. De nos jours, la population agricole est encore importante dans de nombreux pays du Sud, mais dans le Nord, elle peut descendre jusqu'à 2 % et un agriculteur peut nourrir de 50 à 100 personnes . La croissance de la productivité agricole, après avoir rendu possible la formation des civilisations, a rendu possible leur développement.

Les dictionnaires définissent la civilisation comme le développement spirituel et matériel d'un groupe humain; les civilisés sont ceux dont l'esprit et les mœurs sont affinés et qui possèdent un savoir vivre qui répond aux usages reçus dans la bonne société. Dans la société civilisée les paysans de l'histoire furent toujours considérés comme des rustres ou des sauvages qui n'étaient pas affinés dans leur esprit et dans leurs mœurs, qui n'avaient pas les bonnes manières, brefs qui n'étaient pas civilisés et donc n'appartenaient pas à la bonne société...Ce sont les paysans qui rendirent possible la formation des civilisations, mais la qualité de civilisés ne leur fut pas reconnue. Il appartient aux Nouveaux Paysans de démontrer que l'activité agricole n'est pas incompatible avec la culture et des formes évoluées de civilisation.
Civilisations et asservissement des paysans

Les paysans furent longs à bénéficier des avantages des civilisations qu'ils rendirent possibles, et certains n'en ont pas encore bénéficié. Au cours de l'Histoire les travailleurs de la terre furent des esclaves, des serfs , des colonisés, des travailleurs forcés, des paysans exploités, fermiers et métayers, de petits paysans propriétaires plus autonomes mais cultivants de petites surfaces, des salaries dépendants de grands domaines...

Partout dans le monde, sous des formes diverses, se formèrent des classes dominantes, qui comprirent vite que posséder la terre, c'était aussi posséder les hommes. Les puissants, les riches, les habiles devinrent détenteurs de terre par la conquête, le don des faibles pour obtenir la protection des forts, la colonisation, l'usurpation reconnue légale de la propriété, l'achat et le vol. La classe des dominants, seigneurs et aristocrates de toutes sortes et de tous pays détenait alors le moyen de soumettre et d'exploiter le peuple paysan. Mais la subordination par la détention de la terre ne fut pas le seul moyen d'exploitation des paysans. Celle-ci se fit aussi par tous les détenteurs de pouvoirs : l'État et les Églises par les impôts et les tributs divers, les administrateurs de toute nature qui disposaient de délégations de pouvoir des puissants, les usuriers qui endettaient les paysans, les villes qui organisaient la commercialisation et parfois la production des denrées alimentaires, les marchands qui avaient pouvoir de faire les prix en vue d'en tirer des bénéfices substantiels. ...Faute de se soumettre et de payer leurs dettes, les terres et les pauvres biens des paysans étaient récupérés par les "ayant droits" et les paysans étaient jetés sur les grands chemins.

Dans l'Histoire, l'État a largement prélevé sur les paysans par l'impôt et les corvées pour financer de grands travaux "d'intérêt général" (chemins, endigage des fleuves, canaux d'irrigation...) mais aussi pour faire la guerre et créer des monuments, des châteaux, des jardins et des tombeaux fastueux. Les paysans furent longtemps les seuls producteurs de richesse, et eux qui vivaient dans la misère durent financer ou contribuer à bâtir des temples et des palais pour la gloire des dieux et pour celle des puissants.

Les méthodes de prélèvements sur les paysans ont changé avec le temps, mais elles n'ont pas cessé. Dans les premières années de l'indépendance, dans plusieurs pays d'Afrique, furent créées des caisses d'État, dites de stabilisation des marchés, qui payaient aux paysans un prix inférieur au cours à l'exportation, permettant de financer les initiatives de l'État et ses fonctionnaires. Ces caisses stabilisaient surtout les prélèvements drastiques de l'État sur les paysans. Les cultures d'exportation furent généreusement encouragées par une armée de vulgarisateurs, les intrants mis à disposition à des prix avantageux, des comités de développement furent créés et le pouvoir fit de grandes déclarations sur le rôle primordial de l'agriculture dans la nation, mais les surplus agricoles furent en grande partie transférés à l'État. Les caisses édifièrent les gratte ciel de leur succès. Lorsque les prix à l'exportation s'effondrèrent, les caisses s'arrêtèrent de fonctionner et le libéralisme économique fut mis en avant(6).

La totalité des prélèvements cumulés par tous les "ayant droit" de l'Histoire laissait bien peu pour vivre aux paysans, et tendaient toujours à ramener leur niveau de vie à celui d'un minimum vital en relation avec la période considérée. Il leur était bien difficile, dans ces conditions, de moderniser leur exploitation, de développer la production et d'atteindre les objectifs fondamentaux de l'économie humaine : se nourrir, se loger, s'habiller, se soigner...Ils se nourrissaient comme ils pouvaient. La soudure entre deux récoltes était particulièrement difficile. Ne pouvant faire de stock, ils étaient à la merci de la mauvaise récolte et de la famine. Ne pouvant payer des artisans pour le faire, ils construisaient eux-mêmes leur maison et fabriquaient leurs meubles, tissaient leurs vêtements, se faisaient soigner par les sorciers et les rebouteurs, pratiquaient une médecine de pauvres. Il n'y a pas lieu de s'étonner si les voyageurs décrivent des paysans en haillons, vivant dans des conditions d'extrême rusticité, atteints de toutes sortes de maladies.

En Europe, Pendant tout l'âge agricole, jusqu'au XVIIIe-XIXe siècles , les paysans furent soumis et dominés et il en est encore ainsi de nos jours dans de nombreux pays du sud. Les paysans donnèrent alors lieu à deux sortes de jugement dans la société : pour les uns ils sont bêtes, crasseux, routiniers, méchants...pour d'autres, se sont de "braves gens", porteurs de grandes vertus : économes, travailleurs, aimant la famille...Ils constituent la base sociale irremplaçable des nations.

Les paysans n'ont pas à rougir de leur passé : libres et autonomes, ils domestiquèrent les espèces utiles, augmentèrent la productivité de l'agriculture et rendirent possible la formation des civilisations. Ils jetèrent les bases du développement culturel de l'humanité et la terre productive devint la base de l'organisation sociale et politique des sociétés. Tombés en servitude, ils perdirent toute initiative; la société dominante leur enleva leur capacité d'investir et les taxa de routiniers, occultant ainsi les causes profondes de la stagnation, à savoir l'ordre social établi (2,106). Partout dans le monde, les États, les Églises, les seigneurs, les administrateurs, les usuriers, les villes et les marchands prélevèrent sur le produit du travail paysan.

L'aristocratie méprisait le travail manuel; elle chassait, faisait la guerre, ne travaillait jamais de ses mains. Elle vécut dans ses châteaux, porta des habits brodés, se déplaçait à cheval, était policée, donnait de grandes fêtes et encourageait les arts et les lettres. Pour cela, les hommes cultivés n'en finissent pas de lui rendre hommage, oubliant les bases matérielles de la production et la profonde inhumanité dont ces gens-là étaient capables. "Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front", avait dit le dieu des chrétiens; mais les détenteurs de la terre paysanne échappèrent à ce précepte : ils vécurent dans l'oisiveté et l'orgueil et les chardons et les épines furent pour les paysans.

Alors que l'activité nourricière fut la base du développement culturel et social de l'humanité, la ville devint le nouveau centre de ce développement. On y inventa l'écriture et la monnaie, et on établit les premiers codes de sociabilité. Les paysans, qui avaient pourtant rendu possible l'avènement des civilisations, furent alors réputés ignorants, attardés et souvent méprisés.

Dans toutes les grandes civilisations de l'Histoire, le statut social du paysans fut analogue. Dans la très chrétienne civilisation occidentale, le statut de serf fut partout le statut typique du paysan au cours de la quasi-totalité de l'âge agricole Dans les autres civilisations un tel statut ne semble pas avoir été défini, mais on utilisa toutes les formes d'exploitation des paysans: la force, la détention de la terre, la subordination pour dette, l'usure, l'ignorance. Nulle part le paysan n'échappa à sa condition d'homme soumis à d'autres hommes , seules varient les formes de soumission.

Dans les sociétés actuelles, l'esclavage, le servage, le travail forcé ont été officiellement abolis, mais ils subsistent encore sous des formes diverses dans de nombreuses sociétés. Le statut social des paysans est lié aux formes sociales d'organisation de la production agricole qui peuvent être classées en quatre catégories : les exploitations de subsistance, les exploitations familiales marchandes, les grands domaines et enfin les complexes agro-industrielles intégrant l'agriculture et les travailleurs agricoles. Le fonctionnement de ces différentes formes d'organisation sociale dépendent des régimes politiques, des mécanismes des marchés et des rapports de force qui se développent entre les opérateurs sur les filières agro-alimentaires. L'agriculture de tous les pays est très hétérogène et le développement agricole ne se fait pas de façon équitable.
Développement inégal des civilisations et colonisation des hommes et des terres

Les civilisations ne se développèrent pas au même rythme : le stade de l'agriculture productive fut atteint plus ou moins tôt et les ressources naturelles étaient réparties très inégalement. Les thèses racistes expliquent le développement inégal par l'inégalité des races humaines et trouvent dans la supériorité de la race blanche la preuve de leurs thèse. Les Nazis feront du racisme la base de leur domination et de leurs génocides. Le racisme est une théorie totalement inacceptable par les humanistes; sans aucune base scientifique démontrée.

Il ne faut pas négliger les bases matérielles de la production sur lesquelles se développent les civilisations. Certaines populations avaient des espèces domesticables , d'autres pas. Le fer et le charbon furent la base de la civilisation industrielle et l'Europe en était bien pourvue. Le fait est que certaines civilisations allèrent plus vite que d'autres et que les plus puissantes eurent toujours tendance à coloniser les plus faibles(6).

Coloniser ne veut pas dire seulement mettre en valeur de nouvelles terres, mais aussi conquérir des terres déjà cultivées et dominer les hommes. Le phénomène de colonisation, ainsi entendu, commença avec le début de l'agriculture. Les terres défrichées par une horde de chasseurs cueilleurs iront en s'épuisant avec l'usage et la population des défricheurs croissant, il faudra accroître les disponibilités alimentaires. Une partie de la population devra alors essaimer vers d'autres terres. Deux solutions étaient alors possibles : défricher des terres vierges s'il en existait encore, ou conquérir des terres récemment défrichées par d'autres, se les approprier et soumettre les hommes. Le chef des guerriers-paysans pouvaient alors distribuer la terre et les vaincus à ses compagnons d'armes...Une classe guerrière dominante s'érigeait ainsi sur la base de terres conquises et d'une appropriation de la force de travail sous des formes s'apparentant à l'esclavage ou au servage. Ainsi s'esquissaient des sociétés qui avaient déjà des analogies avec la féodalité qui, sous des formes diverses, s'installa partout dans le monde (8). L'âge agricole peut être regardé comme celui de la formation, du triomphe et de la décomposition du féodalisme, lato sensu, dans de nombreux pays du monde.

La grande colonisation commença dés l'Antiquité avec la constitution des colonies grecques et romaines. La grande colonisation européenne commença au XVe siècle, avec la conquête de l'Amérique du sud par les Espagnols, se poursuivit et s'intensifia jusqu'au début du XXe siècle. L'Europe avait alors colonisé une grande partie du monde, conquit des "pays neufs" parfois réputés "vides d'indigènes". Les paysans européens allèrent en masse s'installer dans ces pays; ils devinrent de Nouveaux Paysans libérés des contraintes de la vieille Europe. Il y eut des paysans colonisés et des paysans colonisateurs, qui trouvèrent la terre qui leur manquait dans leurs vieux pays.

Les paysans colonisés subirent une nouvelle forme de domination et furent souvent astreints au travail forcé. Une partie de leurs terres fut accaparée par les conquérants, ils furent refoulés sur les mauvaises, dans des réserves, déportés ou migrèrent et beaucoup furent tués. La colonisation s'accompagna de génocides, notamment en Amérique.

Les paysans noirs furent déportés par millions pour cultiver les terres appropriées par les blancs en Amérique, ou pour être des esclaves domestiques dans le monde arabe et ailleurs. Une grande misère s'abattit sur l'Afrique et les négriers furent des bandits de grand chemin. Contrairement aux enseignements de leurs dieux, ni les chrétiens d'occident, ni les musulmans, ne traitèrent les noirs comme leurs frères.

Sur la base de la colonisation se formèrent les premiers empires coloniaux et les premières "Économies monde" (2, 98). Ces économies monde n'étaient pas mondiales mais concernaient un certain nombre de nations au sein desquels se développèrent des courants permanents d'échanges. C'est ainsi qu'à partir du XVe siècle se forma une première économie monde fondée sur les conquêtes européennes en Amérique du sud. Le centre de cette économie monde fut successivement Lisbonne, Séville, Anvers, Amsterdam et finalement Londres. Au sein de cette économie monde l'agriculture se différencia; le statut social du paysan alla vers le métayage et le fermage au centre alors que la périphérie connut un regain d'esclavage, de servage et de travail forcé (2, 102)
Révolution industrielle et transformation de l'agriculture en Occident au XIXe siècle

La révolution agricole du Néolithique, qui concerna de nombreux peuples fut la première grande révolution de l'humanité. La seconde révolution, qui allait aussi bouleverser le monde et transformer l'agriculture, fut la révolution industrielle: elle fut à la base du développement de l'âge agro-industriel.

La révolution industrielle commença en Angleterre vers la fin du XVIIIe siècle, puis gagna l'Europe, l'Amérique et le Japon au cours du XIXe siècle. Elle permit de produire en "grande série" des biens de production (outils, machines, équipements, moteurs..) et des biens de consommation. La croissance industrielle s'accompagna d'une rapide croissance de la population urbaine, entraînant l'expansion de l'économie alimentaire marchande et la commercialisation de l'agriculture. Celle-ci travailla de plus en plus pour le marché.

Elle se développa au sein du capitalisme libéral, rendu possible par les réformes et révolutions et par le triomphe de la bourgeoisie. L'Angleterre fut le pays moteur dans le développement industriel au sein du système capitaliste.

L'industrie commença à industrialiser l'agriculture en lui fournissant des machines et des intrants. L'agriculture passa du stade de l'agriculture manuelle ou de celui de l'agriculture tractée traditionnelle, caractérisée par des animaux tirant une araire ou une charrue, une herse et un rouleau, à l'agriculture tractée mécanisée tirant des machines diverses comme le brabant double, le semoir, la faucheuse, le rateau, la faneuse...Plus tard viendra l'agriculture motorisée.

L'expansion de l'économie alimentaire nécessita une amélioration de la productivité de la terre. Les paysans y parvinrent en intégrant l'agriculture et l'élevage et en produisant plus de fumier. Puis l'industrie fournit des engrais chimiques. La nouvelle agriculture, complétée par des importations facilitées par l'expansion coloniale, permit de faire face à la demande alimentaire des pays en cours d'industrialisation. L'équilibre alimentaire se trouva aussi facilité par la grande migration des Européens vers les "pays neufs".

Le développement de l'industrie et des services nécessita une main d'œuvre croissante, qui suscita l'exode rural. La baisse relative de la population agricole fut bientôt suivie de sa baisse en valeur absolue : la surface cultivée par travailleur put alors augmenter, et la productivité de la terre s'étant améliorée, la productivité du travail s'accrut, fournissant du pouvoir d'achat aux paysans pour poursuivre leur processus de modernisation et commencer à améliorer leur niveau de vie.

Cependant, le capitalisme ne gagna pas l'agriculture; l'exploitation familiale de polycuture et d'élevage constitua la base agricole du développement industriel capitaliste et fut fortement dépendante de ce développement. En Angleterre toutefois et dans les régions anciennes de latifundia se maintint une agriculture de grands domaines.

Le processus de développement global et de croissance agricole fut d'abord lent au XIXe siècle, puis il s'accéléra après la première guerre mondiale. L'Amérique atteint le stade de la consommation de masse entre les deux guerres mondiales et l'Europe après la seconde. Les conditions de la consommation alimentaire furent profondément transformées. Le pouvoir d'achat du consommateur augmenta. Jean Fourastié calcula que pour la France, il fallait environ 150 salaires horaires du manœuvre de l'industrie pour acheter un quintal de blé en 1850, 40 en 1940 et 3 à 5 vers 1980. Le pouvoir d'achat alimentaire fut ainsi multiplié environ par 4 entre 1850 et 1950 et par dix au cours des trente dernières années, permettant l'accession à la consommation de masse. L'âge agro-industriel triomphait.

La consommation de masse s'est développée en relation avec une agriculture, des industries et une distribution alimentaire de masse. Les élevages bio-industriels (porcs, volailles, veaux, finition de bovins...) ou les grandes fermes céréalières mécanisées illustrent l'expansion de la production de masse. Les industries alimentaires transforment les produits agricoles de base et créent de nouveaux produits alimentaires, justement appelés agro-industriels. Elle substitue du travail industriel au travail ménager en produisant des aliments préparés, prêts à cuire, précuits et cuisinés. Elles incorporent à la denrée alimentaire de nombreuses commodités qui en font des aliments services. L'industrie innove, diversifie et segmente le march. La restauration, à un certain stade du développement agro-industriel, connaît une importante croissance, substitue des aliments servis aux aliments services. Les industries alimentaires se concentrent, se capitalisent et s'internationalisent; l'agriculture et les paysans connaissent une nouvelle dépendance : celle que peuvent imposer les grandes firmes agro-industrielles.

Ainsi, sur la base de l'agriculture se constitue une superstructure industrielle et commerciale. Quand le consommateur dépense 100 Euros pour se nourrir, 20 vont à l'agriculture et 80 à l'industrie et à la distribution. Le stade de l'agro-industrie est pleinement atteint. Le sort des paysans ne s'en trouve pas nécesairement amélioré, tout dépend du fonctionnement du marché et de la façon dont se répartissent les gains de productivité dans le système agro-alimentaire.

La productivité du travail agricole augmenta considérablement . La capacité nourricière par actif agricole qui était de moins de trois consommateurs par actif au début du XIXe siècle est maintenant de l'ordre de 50 en Europe et de 100 aux États-Unis. L'agriculture est qualifiée de productiviste et, dans le contexte actuel de surplus parfois difficile à écouler, ce mot prend un contenu péjoratif. Les anti-productivistes peuvent jeter la confusion sur la nécessité d'une agriculture plus productive dans de nombreux pays du monde, et sur le grand combat historique que signifie le mot productivité: permettre aux paysans de nourrir l'humanité, de produire plus par actif pour améliorer les niveaux de vie, d'augmenter le temps libre et réduire la pénibilité du travail, de faciliter le développement des civilisations en transformant les paysans en travailleurs nécessaires à de nouvelles activités.

En relation avec l'évolution des conditions de travail et de vie les mentalités paysannes commencèrent à changer. Bientôt les jeunes paysans contesteront la société dans laquelle il vivent et les traditions de leurs parents; ils jetteront les bases d'une véritable révolution paysanne.

La révolution industrielle à d'abord été occidentale puis elle s'est étendue à la fin du XIXe siècle et au cours du XXe à d'autres pays du monde. Elle n'est pas achevée et l'importance des services va sans cesse en croissant. De nombreux pays du sud n'en sont pas encore au stade de l'agro-industrie, stade qu'il faut pourtant atteindre pour assurer le développement global et agricole qui sont interdépendants.
La révolution sociale attendue

L'industrialisation multiplia le nombre des prolétaires et Marx pensa qu'ils seraient bientôt en mesure de mener à bien la grande révolution prolétarienne, de prendre le pouvoir et de changer radicalement la société. On ne comptait pas beaucoup sur les paysans pour mener à bien cette révolution; ils étaient dans une situation ambiguë et propriétaires de leurs terres ils étaient réputés avoir des mentalités "petits-bourgeois"; ils n'avaient pas l'esprit des prolétaires. Mais la plupart vivait dans une grande misère, et on pouvait en faire "les alliés objectifs" de la classe ouvrière. Cependant, l'objectif fondamental des paysans demeurait "la terre à ceux qui la cultivent" et la disposition des fruits de leur travail; leur modèle était en quelque sorte l'exploitation familiale autonome et dans l'ensemble ils se méfiaient de l'exploitation collective. Ils n'étaient pas partisans de la socialisation des terres.

La révolution triompha en Russie en octobre 1917 et créa une immense espérance chez les peuples opprimés. Pour eux, l'espoir prenait le pouvoir et le long combat des ouvriers allait triompher...mais les désillusions ne tardèrent pas...

Pour assurer le triomphe du socialisme en développant l'industrie, il fallait obtenir l'abondance des biens agricoles qui permettrait de nourrir à bas prix une population urbaine de plus en plus importante. En 1927, le pouvoir soviétique décida la collectivisation des terres, mais il se heurta à une vive résistance paysanne, qui fut interprétée comme étant l'œuvre des koulaks (paysans aisés), que le parti transforma en classe sociale ennemie de la révolution , motivant sa destruction et entraînant la famine en Ukraine et la déportation ou la mort de millions de paysans. La collectivisation obtint des résultats positifs, mais se heurta saans cesse au rêve d'autonomie des paysans. Le pouvoir socialiste dut faire des concessions en accordant notamment des lopins familiaux, lesquels se révélèrent d'ailleurs très productifs(2,150).

En Chine, les paysans pauvres et soumis étaient nombreux et avaient une forte tradition révolutionnaire; un grand nombre voulait changer leurs conditions de vie. Mao Tsê-Tung, fils de paysan, imposa son point de vue : en Chine, pays peu industrialisé, où les ouvriers étaient donc peu nombreux, la révolution socialiste serait paysanne ou ne serait pas. Il entreprit "la longue marche" et instaura le pouvoir populaire en Chine en 1949. Au cours de la réforme agraire des millions de propriétaires fonciers et de paysans riches furent expropriés et les violences alors pratiquées auraient faits probablement un million de morts. Le président Mao engagea les paysans sur la voie de la collectivisation et en 1956, 96 % des paysans étaient en coopératives dont 88% avec des terres collectivisées., puis Il fonda les communes populaires en regroupant plusieurs coopératives. De nombreuses mesures positives furent prises au bénéfice des paysans, mais la collectivisation ne fut cependant pas un succès (2, 291). Le grand bond en avant, les "petits hauts-fourneaux", l'économie paysanne furent des échecs et la famine de 1959-1961 fit plus de quinze millions de morts (1) .

Après la seconde guerre mondiale, dans la seconde moitié du XXe siècle, le socialisme fut un grand espoir pour les jeunes nations et de nombreux pays s'orientèrent sur cette voie. Malheureusement, le socialisme fut partout un échec et Cuba est le dernier pays qui s'en réclame. Au delà de ses réalisations, qui ne sauraient être sous-estimées, Il laisse partout le souvenir d'États dictatoriaux, policiers, de procès fabriqués, de déportations et d'assassinats, aujourd'hui unanimement dénoncés. L'expérience socialiste est un échec, mais demeure une importante source de réflexions pour la construction de l'avenir.

(1) Claude Aubert, Chine rurale : la resilience de l'économie paysanne, ronéo, 1997, 9p.

Décolonisation et développement économique et social

Après la seconde guerre mondiale, une grande rupture historique se produisit : les Alliés victorieux décidèrent d'abolir la colonisation et de fonder l'avenir sur le développement économique et social par la coopération entre les peuples dans le respect de leur autonomie. Ces principes ouvraient la porte à l'indépendance des nations colonisées et mettaient en œuvre la coopération entre pays riches et pauvres. Les riches étant au Nord et les pauvres au Sud, s'imposa l'idée d'une coopération Nord-Sud.

Cette grande rupture ne semble pas avoir eu chez les historiens le retentissement qu'elle aurait mérité. Alors que la colonisation était un phénomène de tous les temps (2,31), la décolonisation était donc un fait historique sans précédent et d'une grande portée. Certes, la colonisation se poursuivit par des formes diverses de domination s'apparentant à un colonialisme économique, mais les nations les plus dynamiques disposaient de quelques moyens pour manifester leur volonté d'autonomie et de progrès et prendre quelques mesures allant dans ce sens.

Les États-Unis jouèrent un rôle décisif dans cette évolution; ils n'avaient pas de tradition coloniale, ni de colonie, et souhaitaient étendre sans entrave leur commerce à l'ensemble du monde : les empires coloniaux freinaient cette expansion. Roosevelt éprouva de grandes difficultés à faire adopter cette idée par Churchil, lors de la préparation de la Charte de l'Atlantique et de l'entrée de l'Amérique dans la guerre. Churchil était alors premier ministre de la plus grande puissance coloniale mondiale et partisan du maintien de l'Empire, mais pour faire entrer les États-Unis dans la guerre, il fallait accepter d'en payer le prix.

Dans l'après guerre, se développa un courant international favorable à la "décolonisation". Plusieurs facteurs contribuèrent à cette évolution. Les troupes coloniales, mobilisées par les pays colonisateurs les plus importants, défendirent ces pays au cours de deux guerres mondiales successives. Après avoir ainsi donné leur sang pour la "Mère Patrie" et la civilisation, il sembla à plusieurs officiers et soldats démobilisés, que le temps de la libération des peuples soumis était venu. La défaite de la France de 1940 affecta fortement le prestige des maîtres. L'explosion démographique peuplait les villes coloniales de chômeurs, pour la plupart des paysans chassés par la misère. Dans les colonies de peuplement le contraste entre la richesse des blancs et la pauvreté des colonisés faisait éclater les privilèges et les avantages des premiers. Le mépris des peuples colonisés était de moins en moins bien supporté; des intellectuels des métropoles et des colonies dénonçaient le racisme et la responsabilité des blancs dans le retard des peuples dépendants.

La charte des Nations Unies invitait ses signataires à développer dans les territoires des self-governement en fonction des conditions particulières à chaque territoire. En Inde, Gandhi avait mené le combat de la libération et l'Angleterre dut s'engager a donner l'indépendance à ce pays après la guerre, ce qui fut fait en 1947. En France, le général de Gaulle rejetait la notion de colonie, et voulait conduire les territoires français "vers la gestion démocratique de leurs affaires". Mais l'avènement de l'indépendance n'allait pas se faire sans drames, surtout dans les colonies de peuplement, où les populations du Nord étaient nombreuses. La France connut successivement la révolte malgache, la guerre d'Indochine, puis celle d'Algérie.

La révolte malgache est la moins connue; elle fit pourtant 89 000 morts. Des anciens militaires, des ouvriers des domaines coloniaux, des intellectuels se révoltèrent en 1947 et demandèrent l'indépendance. Pour les paysans, éliminer les colons, c'était récupérer "leurs terres". "Nous n'avions pas d'arme dit un ancien révolté, on se battait avec des sagaies contre des fusils, mais les devins étaient avec nous et nous protégeaient des balles; on pratiquait surtout la guérilla". La révolte et la répression furent horribles : la puissance coloniale mobilisa près de 30 000 soldats, dont de nombreux coloniaux d'Afrique; on procéda à des arrestations massives, à des tortures, des emprisonnements, des fusillades et la justice fut bafouée. Des villages furent bombardés et brûlés. Les États coloniaux savaient encore faire des exemples dans l'après guerre, bien que la marche vers l'indépendance fut admise par les esprits les plus clairvoyants, mais les intérêts en jeu étaient souvent considérables, et les colons étaient "le dos au mur".

Au Vietman et en Algérie des peuples comprenant 80 % de paysans, qui possédaient tous les caractères des paysans historiques vinrent à bout des armées des sociétés industrielles françaises et américaines. Ils démontraient ainsi que vaincre procèdait autant du courage d'un peuple et de sa volonté que de ses moyens; les amérindiens ne furent-ils pas vaincus, face à quelques poignèes de conquistadores par des croyances qui les démobilisèrent et firent naître le désespoir.

Les nouveaux États durent alors assumer une tâche politique difficile : faire des États nationaux à partir des États coloniaux, dans les limites léguées par ces derniers, en utilisant le plus souvent les structures administratives laissées par le colonialisme. Les Européens rentrèrent massivement en métropole et les jeunes nations affirmèrent leur autonomie politique et culturelle. Idéologiquement, de nombreuses Nations voulaient se soustraire au capitalisme dont ils avaient souffert et adoptèrent des voies inspirées par un "socialisme tiers-mondiste", porteur d'espoirs et d'un renouvellement social. C'est dans ces conditions que l'on s'attaqua au développement économique et social...mais les résultats tardèrent.
Le développement économique et humain inégal

Dans l'après seconde guerre mondiale, dans l'indépendance octroyée ou conquise, l'objectif de la politique internationale était de lutter contre la pauvreté, par la mise en œuvre d'une politique de développement s'appuyant sur la coopération internationale entre riches et pauvres. Ce principe se heurta à de nombreuses difficultés : l'impréparation des jeunes nations et le manque de personnel compétent, le conflit entre idéologies capitaliste et socialiste dans le contexte de la guerre froide, l'explosion démographique qui dans le Sud absorbait les fruits de la croissance économique...La croissance ne se réalisa qu'à petits pas dans plusieurs pays du sud, et l'écart entre le revenu moyen par habitant entre le Nord et le Sud se creusa sans cesse La situation s'est encore dégradée au cours de ces dernières années, mais elle varie cependant selon les grandes régions du monde : en Asie, la Chine, l'Inde et quelques autres pays qualifiés de "tigres", ont progressé relativement rapidement, les pays d'Amérique latine plus lentement et de manière fluctuante et la plupart des pays africains ont stagné ou décliné. Pour certaines régions des rattrapages sont en cours et pour d'autres l'écart continue de se creuser.

Ce n'est pas seulement le critère économique de la croissance du revenu moyen, ni l'équité de la répartition des gains de productivité entre les nations et les catégories sociales qu'il y a lieu de considérer, mais les critères humains du développement : manger à sa faim, vivre en paix, en bonne santé, constitue sans aucun doute le grand espoir des peuples. Or les nations, notamment celles du Sud, ne sont pas parvenues à chasser les Cavaliers de l'Apocalypse : la famine, la guerre, la maladie, source des grands malheurs du passé. sont toujours présents et renouvellent leurs formes d'action. La démocratie, l'instruction, l'information, l'organisation sont des conditions pour atteindre les objectifs du développement. Dans ces domaines, malgrè les progrès réalisés, il reste encore beaucoup à faire.

Les paysans sont particulièrement victimes du sous développement persistant : ils représentent les 3/4 de la population sous nutrie, subissent tout particulièrement les effets des guerres et des rivalités de bandes : leurs villages sont détruits et leurs récoltes brûlées; ils sont victimes de nombreuses maladies et ne peuvent se soigner faute de moyens. Ils ont aussi les taux d'alphabétisation les plus faibles, sont peu organisés et informés, malgré le combat mené par les militants paysans pour améliorer cette situation.

Au début du XIXe siècle, tous les paysans du monde comportaient de nombreux traits communs, mais vers l'an 2 000, après le triomphe de l'âge agro-industriel dans le Nord, les écarts se sont creusés avec le Sud. Certes, il a toujours existé d'importantes différences entre les agricultures à travers le monde, dues notamment aux conditions agro-écologiques et aux aménagements possibles des milieux productifs, mais les différences se sont accentuées par les écarts croissants dans les surfaces cultivables par habitant et par actif, dans les technologies mises en œuvre, dans le développement culturel.

La surface cultivable par habitant est un indicateur fondamental de la capacité nourricière d'une population. A partir d'une dotation initiale fort inégale, cette surface a beaucoup changé au cours de l'Histoire: les rythmes différents de croissance démographique, les guerres et les conquêtes, la colonisation et la nouvelle répartition des terres, ont modifié cette surface pour une population donnée. De façon générale, elle est plus faible au Sud qu'au Nord rendant plus difficile la nourriture de tous dans le Sud.

En relation avec le développement global et l'exode rural, la surface cultivée par actif agricole est aussi beaucoup plus grande dans le Nord que dans le Sud, facilitant la mécanisation et permettant d'obtenir une productivité du travail de l'ordre de 100 fois plus élevée et donc des revenus par actif agricole beaucoup plus élevés dans le Nord que dans le Sud. Grâce au développement global et à la révolution agro-industrielle les paysans du Nord ont pu réduire la pénibilité de leur travail et améliorer leurs conditions de vie, ceux du Sud continuent de pratiquer des méthodes manuelles ou peu mécanisées et à vivre dans la pauvreté.

L'histoire de la paysannerie mondiale est aussi celle des paysannes, qui ont joué un rôle effacé mais considérable dans cette histoire. Au Nord, la situation de la femme a bien changé; elle est le plus souvent restée soumise et misérable dans le sud.

Les rythmes de transformation des conditions matérielles de la production se sont accompagnés de changements culturels. Les paysans de l'Ouest de l'Europe, au terme d'un long combat, ont connu de profonds changements de mentalités, d'abord lentement puis de manière accélérée après la seconde guerre mondiale . C'est ce que nous avons longuement conté dans le Livre I de la Trilogie Paysanne (1, 205-373) Les paysans qui avaient conservé la plupart des caractères des paysans historiques devinrent de Nouveaux Paysans. Les migrations paysannes européennes du XIXe et du début du XXe siècle vers les pays jeunes hâtèrent les transformations. Libérés des contraintes de la vieille Europe, les paysans historiques devinrent rapidement de Nouveaux Paysans. Dans le Sud, où prédominent encore souvent les paysans historiques, des révolutions paysannes, espérons pacifistes sont attendues.

Actuellement, les paysans et leurs familles représentent environ la moitié de la population mondiale : trois milliards sur six . Mais cet ensemble est techniquement, économiquement, culturellement très hétérogène. Il y a toujours plusieurs façons d'être paysan. Le premier combat a réussir est de généraliser la formation de Nouveaux Paysans. Ceux du Nord peuvent aider les paysans historiques du Sud a s'émanciper : cela fait aussi partie de la coopération dans le développement et implique la compréhension et le respect des différences culturelles et de l'autonomie des nations.
Problèmes de notre temps

Le combat pour le développement et contre la pauvreté commencé mondialement vers 1950 est encore loin d'être gagné, mais voilà qu'ont surgi sur la scène internationale de nouveaux problème, qui accaparent maintenant les scientifiques, les journalistes et l'opinion. Ces problèmes concernent le devenir de l'espèce humaine et celle de son devenir économique au stade de la mondialisation.

Les spécialistes ont montré que notre avenir était menacé par l'épuisement de certaines ressources, le réchauffement de la planète, la pollution de l'environnement, l'avancée des déserts, l'érosion génétique, l'insuffisance en eau potable...et qu'il était devenu urgent de prendre les mesures nécessaires pour un développement qui devrait être non seulement plus équitable mais aussi durable.

Dans les nombreux pays, où subsiste la pauvreté alimentaire, le développement durable doit s'accompagner d'une croissance agricole productive pour tendre vers la satisfaction des besoins nutritionnels réels de la population. Cette croissance nécessaire, risque de rendre de plus en plus difficile la création d'une agriculture durable : le conflit productivité-durabilité est au cœur du grand débat sur le développement durable. Il nous faut créer une nouvelle agriculture capable de concilier augmentation de la production et protection de la nature.

La mondialisation de l'économie est maintenant en cours de se faire : il ne s'agit plus de discuter de ce processus, mais de ses modalités. Les pays libre échangistes, bénéficiaires d'avantages relatifs et les organismes internationaux, tels que la Banque mondiale (BM), le Fond monétaire international (FMI), l'Organisation mondiale du commerce (OMC) se prononcent en faveur de la généralisation du libre échange. Or, en agriculture, où les écarts de productivité du travail vont de un à cent et au delà, et où le développement global ne crée que peu d'emplois, le libre échange risque de ruiner les exploitants familiaux marchands et de jeter des paysans sans emploi sur les grands chemins : dans ces conditions la pauvreté augmentera. La mondialisation doit être compatible avec la lutte contre la pauvreté et peut nécessiter des mesures de protection aussi longtemps que celles-ci sembleront nécessaires. La mondialisation doit être humanisée et pouvoir constituer une nouvelle forme de lutte contre la pauvreté, et ainsi contre le terrorisme qui se nourrit de celle-ci.

Ils vous nourriront tous, les paysans du monde, si la société les aident à sortir de leur situation historique et à devenir de Nouveaux Paysans, si le développement devient plus équitable et durable, si l'agriculture peut être croissante et productive, si la mondialisation est humanisée...Tels sont les grands problèmes de notre temps qui font l'objet de ce troisième livre de la Trilogie paysanne.
Pour en savoir plus

Louis Malassis, La Trilogie paysanne :

(1)La longue marche des paysans français, Fayard, 2001,400 p.

(2) L'épopée inachevée des paysans du monde, Fayard, 2004, 400p.

(3) Ils vous nourriront tous, si... (en préparation)

Bibliographie sélective :

(4) Hugues Thomas, Histoire inachevée du monde, Robert Laffont, 1986, 719p.

(5) Louis malassis, Les trois âges de l'alimentaire, Cujas, 1997, 2tomes,

(6) Diamond Jared, De l'inégalité parmi les sociétés, Gallimard, 1997, 468p.

(7) W W Rostow, Les étapes de la croissance économique, Le Seuil, 1962, 200 p.

(8) Syfia, Feux de brousse, L'aventure de la démocratie dans les campagnes africaines, Syros, 1995, 125 p.

(9) Hugtinton Samuel, Le choc des civilisations, Odile Jacob, 2000? 545 p.

(10) Louis Malassis, Agriculture et processus de croissance, UNESCO, 1ére éd. 1973, 2eme éd, 1974; 307 p. Trad anglaise et espagnole.

(11) Marcel Mazoyer, Laurence Roudard, Histoire des agricultures du monde, Seuil, 1997, 533 p.
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