Carriers et meuliers,

Conférence
donnée à
Agropolis Museum
le 12 novembre 2003

Mémoires enfouies  

par Mouette Barboff (MSH Paris, EHESS)

Article extrait de
Les meuliers. Meules et pierres meulières dans le Bassin Parisien
.
Agapain, 2002. Etrépilly, Presses du Village, pp 185 - 212

 


Introduction

Les traces relatives à l'activité meulière de La Ferté-sous-Jouarre apparaissent essentiellement dans des documents d'archives, sous la plume de quelques auteurs intéressés par la question. Des études géologiques, pétrographiques, décrivent dans les moindres détails la formation de cette roche sédimentaire appropriée au broyage des grains. Des spécimens de meules conservés ici et là, attestent de la réputation et de la diffusion de ces meules dans le monde entier. Mais que sait-on au juste de la vie des carriers et des meuliers? Nous avons tenté de recueillir çà et là quelques témoignages auprès de ceux qui, de près ou de loin, les ont connus ; de ceux qui se souviennent encore "du bruit cristallin des marteaux résonner dans toute la ville".
Alors que 3.000 ouvriers s'activaient dans les carrières et les ateliers de La Ferté, Malouin n'écrivait-il pas en 1779 : " Les meilleures meules sont celles que l'on trouve en Champagne, à La Ferté-sous-Jouarre et en Normandie à Houlbec. (...) Les meules de La Ferté-sous-Jouarre sont très recherchées des Etrangers, surtout par les Anglais, et je suis informé qu'ils en font magasin ; qu'ils se proposent d'en être toujours pourvus pour soixante ans, en cas de guerre avec la France.
Il vaudrait bien mieux pourvoir continuellement les uns et les autres à la conservation du commerce et de la paix entre les deux Nations voisines qui devroient s'aider mutuellement, au lieu de se nuire, et de concourir à la paix générale, pour leurs avantages particuliers ".
En dépit de cette notoriété, bien des aspects sont restés dans l'ombre. Quelques bâtiments en ruine, rares vestiges de cette industrie, sont les seuls témoins de ce passé si proche. Peu de gens se souviennent de ce qui faisait, il y a cinquante ans à peine, le prestige du pays dans le monde entier.

Les carrières

Pourtant, pendant des siècles, des générations d'ouvriers ont exploité la meulière, à La Ferté-sous-Jouarre puis à Epernon : des noms comme Tarterel, le Bois de la Barre, Poyers, Orphin, résonnent encore du bruit de la poudre et des coups de pioches.
Au fil du temps, les exploitations familiales se multiplièrent : "les terres labourables valaient moins cher que les terrains d'extraction, ce sont les carrières qui faisaient monter le prix du terrain". Les propriétaires louaient les terrains ou les exploitaient eux-mêmes. L'ouverture de nouvelles carrières modifiait jusqu'au tracé des chemins : "ils ne reculaient devant rien ; pour peu, ils seraient passés sous l'église !". Il suffisait de demander une autorisation à la Mairie qui acceptait moyennant des contreparties.
Les compagnies achetaient la production des petits exploitants et passaient des contrats avec les propriétaires terriens pour ouvrir de nouvelles exploitations dans la région, ou même ailleurs, dans des succursales, comme à Epernon (en Eure-et-Loir) ou à Cénac (en Dordogne).
On pratiquait des essais pour tester la qualité des pierres, car il y avait trois sortes de pierres : "la meulière propre à la construction, poreuse, légère (800 kg le m3), mais suffisamment résistante à l'écrasement. La caillasse, plus siliceuse, plus lourde (2500 kg le m3), utilisée pour le macadam des routes et des chemins. La pierre à meule destinée aux moulins".
Des sondages permettaient de déterminer l'emplacement du banc de pierre, sa profondeur, sa forme et son orientation : "pour repérer le banc, ils enfonçaient des pics, des houillaux à plusieurs endroits ; des fois le banc de pierre se trouvait à 15 mètres, des fois à 3 mètres seulement ! C'était de la rigolade à côté. Quand le banc était trop profond, ou pas dans le bon sens, on l'abandonnait car les travaux de terrassement et d'exploitation auraient coûté trop cher". Souvent, il y avait deux ou trois bancs séparés par des couches d'argile ; la pierre à meule se trouvait généralement placée sous le banc de pierre à bâtir : "les deux premiers ne valaient rien, seul le troisième constituait le bon banc de silex". Le banc de pierre à bâtir "le caoutchouc" comme on l'appelait, permettait une bonne circulation de l'air ; dessous, on trouvait une pierre, plus dure, très dense, parfaite pour broyer les grains.
Cependant, la meulière n'est pas une roche homogène, chaque carrière avait sa particularité. L'aspect, le faciès, donnaient lieu à un langage technique particulier : "Les parties caverneuses portaient le nom de frasier ou frassière ; les parties pleines ceux de portans, gardes ou défenses". Certaines qualités de pierres correspondaient à des couleurs très précises. Autant d'aspects auxquels étaient sensibles les fabricants de meules.
A La Ferté-sous-Jouarre on distinguait par ordre de choix : "les meules bleues à portans et frassières bleuâtres ; les meules oeil de perdrix à portans grain de sel (gris sale) et frassières bleuâtres ; les meules grain de sel à portans et frassières gris sale ; les meules roussettes plus poreuses, à frassières plus grandes, moins dures, et de couleur un peu ocre ; les meules blanches, mélangées de calcaire siliceux".
Les meilleures pierres bleues blanches étaient extraites du Bois de la Barre et de Tarterel. La pierre bleue de Jouarre, très appréciée des meuniers, était une spécialité de La Ferté : "c'était la plus fine, la plus recherchée, mais aussi la plus rare". On la trouvait sous toutes les nuances, du bleu pâle au bleu foncé.
La pierre "oeil de perdrix" était "plus ardente, plus poreuse avec davantage d'arêtes tranchantes". "La pierre gris pâle, une variété à larges pores, était la plus appropriée pour les meules françaises non rayonnées". La pierre "jaune sucre d'orge était éveillée, nerveuse et vigoureuse". La pierre "blanche avec de minuscules pores, était particulièrement appréciée pour les meules anglaises". Il y avait aussi des pierres de couleur "violette et fleur de pêcher".
Les pierres "brun muscade" de Poyers et d'Orphin avaient des qualités différentes, "elles permettaient de compléter une commande".
A Domme, la pierre la plus rose se trouvait dans les gisements de la Pompe, de Vignau, de Lille et des Ventoulines. "Au Paillet et aux Places, la pierre était plus persillée donc plus mordante ; les meuniers n'avaient pas besoin de les raviver aussi souvent". "A Montbazillac, la pierre était mortelle, si coriace et si dure qu'elle n'éclatait pas !".
Pour accéder aux filons tant convoités, les exploitants faisaient appel aux terrassiers avant de faire intervenir les carriers. Le travail des uns et des autres se faisait à ciel ouvert, tout au long de l'année.

La terrasse et les terrassiers

Le travail des terrassiers consistait à "taper dans la butte", autrement dit creuser la terre, dégager la glaise, éliminer les grosses caillasses qui recouvraient le banc de pierre à meules ; "c'était un travail de longue haleine, à coups de pioches et de pelletées, à coups de masses en acier pour casser les pierres".
Il fut un temps où les femmes et les enfants travaillaient aux côtés des hommes pour évacuer la terre éboulée "dès l'âge de 7-8 ans, les gamins accompagnaient leurs parents jusqu'au jour où la loi l'a interdit".
Lorsque les terrassiers de Tarterel et du Bois de la Barre atteignaient une certaine profondeur, "les trous se remplissaient d'eau, devenaient des mares". Ceci présentait un inconvénient majeur tant pour les ouvriers que pour la progression du terrassement : "on travaillait tout le temps dans la boue ; il fallait sans cesse pomper l'eau, la siphonner ; creuser un canal d'écoulement", une corvée que les carriers faisaient avec des fléaux à balanciers au XVIIIème siècle.
"J'ai terrassé pendant dix ans, à la chignole (brouette) ; nous portions des pantalons de velours sur lesquels la glaise séchait par croûtes ; il fallait gratter la glaise à l'aide d'une truelle avant de rentrer à la maison !".
La glaise, verte ou rouge, est une terre très attachante, "une terre de l'amitié" comme on l'appelle en Beauce : "humide, elle collait aux vêtements, à la peau ; après ça, elle séchait à cause du soleil ; quand les hommes enlevaient la glaise, la peau venait avec ! Et puis, vous en aviez plein les pieds, ça dépassait de dix centimètres de chaque côté ; les plus riches chaussaient des brodequins, tous les autres avaient des sabots".
Les terrassiers avaient une force prodigieuse ; les pieds dans la boue glaiseuse, les mains crevassées, ils n'avaient que leurs outils et la force des bras pour venir à bout des mètres cubes de terre, de glaise et de pierres.
Le volume des déchets était considérable "les hommes chargeaient des wagonnets que les chevaux tiraient jusqu'à la décharge". Il fut un temps où le transport des déchets se faisait à l'aide de brouettes "quand les femmes portaient la soupe à midi, elles restaient l'après-midi pour pousser les brouettes chargées par les hommes". "Les débris formaient de vraies collines artificielles ; les écales et les déchets étaient recyclés dans la pierre de route".
L'arrivée des wagonnets sur rails a permis d'évacuer de plus grandes quantités de terre et de pierres. A Emancé, "c'était un boulonnais qui tirait les wagonnets du fond de la carrière ; il s'appelait Loulou, il était très gentil".
"Quand un cheval se blessait au collier, le vétérinaire le mettait au repos pendant plusieurs jours et ce sont les hommes qui poussaient les wagonnets à la main et les renversaient à la décharge".
Une fois ce travail achevé, on apercevait la pierre : "les terrassiers dégageaient le banc en creusant tout autour, avant de céder la place aux carriers".

Les carriers

Ceux-ci avaient pour tâche d'extraire la pierre, ébaucher les meules et les carreaux. Mais avant de procéder à l'extraction, il fallait tester le banc à exploiter.
"Le maître carrier jugeait de la qualité du banc, de son épaisseur, des veines, en tapant dessus avec son têtu. Un bon meulier savait d'un coup d'oeil, et au son, reconnaître la qualité et l'homogénéïté d'une pierre, il arrivait à déterminer si on pouvait faire la meule ou pas" ; "issus du monde paysan, les carriers connaissaient les filons ; ils savaient choisir le fil de la pierre".
Quand les essais étaient concluants, les tireurs procédaient au tirage de la pierre, les piqueurs au piquage des meules et les rouliers au charroi des pierres jusqu'aux ateliers.

Les tireurs

Pour extraire la pierre sélectionnée par le chef de chantier, les tireurs devaient parfois se servir d'explosifs.
"Pour préparer le tir de mine, on commençait par forer la pierre avec des burins pour mettre la poudre au fond ; on creusait pendant des heures et des heures pour arriver à une certaine profondeur tout en restant très prudents. Le silex est fragile aux vibrations, il éclate comme du verre, c'est pourquoi on utilisait de la poudre noire pour éviter de casser le fil de la pierre. Il fallait que la pierre soit respectée. Si le tir était trop puissant, il risquait de fractionner la pierre en morceaux. Il fallait calculer les dosages pour faire des tirs très précis ; doser la dynamite pour éviter les fêlures".
A Epernon, les carriers mineurs traçaient une saignée avec un outil tranchant et se servaient d'une barre à mine pour faire le trou "ils étaient deux à taper dessus à tour de rôle ; quand ça chauffait, ils versaient de l'eau pour attendrir ; fallait prendre son temps, attendre que ça refroidisse. Quand c'était fini, ils mettaient le feu à la poudre et ils allaient se planquer. Fallait voir la fumée noire qui sortait !".
En Dordogne, "quand un meulier avait trouvé sa place, 4 à 5 mètres carrés de pierre sur 1,20m d'épaisseur, il faisait un trou au milieu avec une barre à mine. Deux compagnons tapaient alternativement dessus à la masse tandis qu'un troisième tournait la barre. Il fallait souvent une demi-journée pour faire un trou de 60cm de profondeur. Ensuite, on garnissait le trou avec de la poudre noire (le creux de la main), on mettait une mèche et de la tuile pilée. L'explosion fendait droit le silex, un peu comme de la glace".
Des coins placés dans les saignées permettaient de dégager peu à peu le volume de pierre nécessaire pour obtenir une meule. Maurice Mazet s'était fait faire un marteau de 37 kg qui lui permettait de travailler plus fort et plus vite afin de gagner davantage d'argent. Quand les carriers tapaient sur les coins avec des masses, il y avait une résonance, car "la pierre chante jusqu'au moment où elle se détache".
Une fois que le pourtour de la meule était dégagé, il fallait décoller le dessous pour la soulever et la déplacer ; les carriers se servaient d'une pince de trois mètres en guise de levier "on les voyait s'arc-bouter dessus de toutes leurs forces, puis sonner la pierre avec leur têtu".
"Ils calaient la pierre à l'aide de barres à mine, regardaient quel diamètre et quelle hauteur ils pouvaient en tirer. Quand ils avaient un beau bloc, ils obtenaient une meule monolithe ou plusieurs, des meules qui avaient beaucoup de valeur, sinon, c'était un boîtard ou des carreaux".
Le tireur traçait la circonférence au compas, puis il ébauchait la forme de la meule avec son têtu ou champoreau, en frappant à grands coups sur la pierre pour la dégrossir "cela durait des heures avant que la meule prenne forme ; ensuite, il la redressait et la retournait pour attaquer l'autre face". Le diamètre des meules variait, 0,75m, 1,10m, 1,20m, 1,60m, 2m ; les plus courantes étaient celles de 1,20m.
"Parfois, la meule claquait, tout était fichu ! les ouvriers appelaient ça des pailles ; la paille c'était une malformation, une veine dans la pierre".

Les piqueurs

Quand le tireur avait fini d'ébaucher la meule, le piqueur intervenait pour aplanir la surface avec une pioche, un marteau à deux pointes qui pesait 6 kg à 10 kg. Le piquage terminé, la meule était percée au centre, de part en part, à l'emplacement de l'oeillard.
Les carreaux étaient taillés au couperet ; il y en avait de différentes grandeurs, de différentes formes. A Epernon, on les appelait "demi panneaux, quarts de panneaux, grands panneaux".
L'effort musculaire déployé par les piqueurs était considérable en raison de l'extrême dureté de la pierre "c'était des costauds, quand ils vous empoignaient, c'était une paire de tenailles ! certains portaient des surnoms circonstanciés, le boeuf ou autre chose". Le travail des piqueurs était le plus pénible et le plus dangereux à cause des particules qui se détachaient des outils et de la poussière de pierre qu'ils respiraient à longueur de journée.
Pour exploiter, débiter, dresser les meules, juste dégrossies, il fallait une journée. "Les carriers travaillaient par groupe de deux ou trois, dos à dos, car autour d'eux, les pierres sifflaient comme des balles jusqu'à vingt mètres ; c'était dangereux de se trouver côte à côte. Ils portaient des lunettes grillagées". Des claies en paille les protégeaient du soleil mais aussi des éclats de pierre.
Les outils s'usaient si vite que les ouvriers n'arrêtaient pas d'en changer : "des fois il fallait reporter l'outil à la forge une heure après l'avoir utilisé".
"A Poyers, il y avait une forge sur la carrière pour fabriquer les outils et les remettre en état parce qu'ils ne duraient pas longtemps. Ils étaient trois, le maître forgeron et deux autres pour l'aider". A Cénac, "le meulier devait manier lui-même le soufflet à chaîne tout en forgeant ses burins, ses couperets et ses marteaux pointus".
La forge était le lieu de spectacle privilégié des enfants : "Nous restions un bon moment à regarder le forgeron tirer la chaîne du soufflet pour attiser les braises, saisir le têtu ou la pioche avec de grosses pinces, l'enfouir dans le brasier, le poser tout rouge sur l'enclume et le frapper avec son gros marteau. Le forgeron était un père pour nous, il nous fabriquait des jouets, nous bricolait un charriot avec une carcasse de landau".
Les blocs de pierres étaient roulés ; les quartiers de meule et les demi-meules étaient transportés sur un brancard à quatre bras, surnommé "civière", "bayard" ou "haquet" ; le portage se faisait à deux ou à quatre ; parfois, "ils étaient deux à porter le tombereau, quatre à les seconder, à maintenir leurs épaules, le poids était tel que les épaules se déboîtaient !".
La remontée des blocs, le long du plan incliné, se faisait avec des brouettes ou sur des traîneaux tirés par des chevaux.
"J'avais cinq ans et je regardais avec émerveillement toute cette effervescence ; la forge, les écuries, la traction des wagonnets par les chevaux ; je me souviens de l'odeur de la corne quand on les ferrait".
Les wagonnets sur rails sont apparus à partir de la guerre de 1914, mais certaines améliorations n'étaient pas toujours bien perçues "les treuils et les wagonnets ont facilité le travail mais supprimé des emplois". "Lorsque la carrière a été équipée d'une pelleteuse mécanique, au début des années 30, cela provoqua le départ d'une dizaine de terrassiers".
Par la suite les excavatrices et les marteaux piqueurs remplacèrent les pelles et les pioches. Après la seconde guerre mondiale, les chevaux furent remplacés à leur tour par une machine : "à mon retour de captivité en 1946, je suis entré à la SGM. A cette époque là, c'est M. Colmont qui dirigeait l'entreprise. Je travaillais à la terrasse avec la pelleteuse et je conduisais le "coucou", la locomotive qui tirait les wagonnets".

Les rouliers

Le transport des pierres jusqu'aux ateliers était placé sous la responsabilité des rouliers ou fardiers. La traction animale a perduré jusqu'à l'arrivée des camions.
A Emancé, les meules restaient stockées près de la Cantine en attendant d'être transportées aux ateliers : "nous habitions une ferme avec des chevaux ; mon père était un roulier, c'est lui qui assurait le transport des pierres. Tous les jours, il charroyait les carreaux de meulière et les pavés de grès avec son tombereau jusqu'à Epernon. A l'âge de 12 ans, l'école finie, je l'aidais au charroi des pierres".
A Cénac, l'une des premières tâches des meuliers quand ils arrivaient sur la carrière, "c'était d'aider les charretiers à charger les meules sur les charrettes à boeufs qui les transportaient jusqu'aux ateliers de finition".

Les conditions de travail des carriers

Dans les carrières, les conditions étaient particulièrement pénibles ; "le travail était très dur, c'était même le bagne le plus souvent".
"L'été, le soleil cuisait la peau ; les carriers portaient des chapeaux de feutre et glissaient un mouchoir dessous pour se protéger la nuque. L'hiver, ils portaient des casquettes à rabat pour se protéger les oreilles, mais travaillaient sans moufles pour tenir le manche du têtu ou de la pioche".
"Les outils ne mordaient pas la pierre à cause du froid ; comme on travaillait mains nues, le gel collait nos mains à la pierre".
"Quand les doigts s'engourdissaient, les hommes se rapprochaient d'un brasero entretenu avec les vieilles traverses ou du bois mort". "Le soir, après le repas pris à la Cantine, ils regardaient leurs mains crevassées par le manche des outils et le froid, des crevasses qui formaient de véritables plaies. Je me souviens de les voir soigner leurs mains pour assurer la nourriture du lendemain ; les uns, avec de la couenne de porc ; d'autres, faire fondre de la poix à la flamme d'une bougie, remplir la crevasse et se servir de chatterton pour refermer la plaie. Quant aux pieds, ils les enveloppaient avec des bandelettes, on appelait ça des chaussettes russes, c'était plus confortable et plus efficace contre le froid".
"Les ouvriers portaient un pantalon de gros velours côtelé, un paletot en coutil noir et dessous un petit gilet de même tissu, et en toute saison, un gilet et une large ceinture de flanelle rouge d'au moins deux mètres de long qu'ils enroulaient autour de leurs reins pour les maintenir au chaud. Il y en avait qui portaient un foulard rouge. Ils étaient chaussés de brodequins en cuir épais qu'ils graissaient soigneusement pour les assouplir et garnissaient les semelles avec des clous à cause de la glaise, pour ne pas glisser". En Dordogne, "les meuliers portaient des sabots de bois et des guêtres clouées dessus ; les hottes en caoutchouc, ça n'existait pas !".
Le port d'un tricot rayé sur les carrières d'Epernon, tel qu'il apparaît sur les photographies, donne lieu à diverses interprétations. Pour les uns "c'était le signe qu'il y avait beaucoup d'Italiens" ; pour d'autres, c'était la tenue des repris de justice : "Epernon, Droue, c'était la limite de l'interdiction de séjour pour les repris de justice ; comme ils ne pouvaient pas résider à Paris ni dans la région parisienne, nombre d'entre eux étaient employés dans les carrières, 20% à 30%". Curieusement, les carriers d'Epernon étaient surnommés "les bagnards".
La carrière était exploitée toute l'année sauf par grand gel ou grosse pluie. Les carriers travaillaient de l'aube au coucher du soleil : "on travaillait 12 à 13 heures par jour, du lundi au samedi. Nous n'étions pas payés quand il pleuvait ; on recevait un demi-salaire quand les pierres gelaient". "L'hiver, c'était pas des grosses paies !". "On devait travailler le dimanche pour rattraper le temps perdu. Pas de vacances, pas de congés ; nous ne touchions pas de salaire les jours fériés".
A l'Hermitière, "les terrassiers étaient payés à la tâche, un jeton le wagonnet, ce qui les incitait à accélérer le rythme à longueur de journée ; les wagonnets étaient vérifiés pour contrôler le rendement de chacun".
En Dordogne, les meuliers travaillaient comme "tâcherons libres". "Tous les ouvriers de la carrière étaient payés à la pièce, pour faire les terrassements, lever la pierre, dégrossir les blocs. On plantait un piquet pour évaluer l'avancement du terrassement, ce qui permettait de calculer le salaire des ouvriers".
"Le patron fournissait les terrassiers, le charbon de forge et les explosifs (la poudre noire distribuée au fur et à mesure des besoins). Quand il passait une fois par mois, chaque meulier exposait alors son travail ; le patron payait ou refusait les pièces mal faites". "Quand la pierre n'était pas de bonne qualité, on ne comptabilisait pas les meules ; les pièces trouées ne valaient rien ; on payait le travail mais pas la pierre. Les carriers entraient en conflit avec le contremaître quand celui-ci refusait les pierres et les déclarait inaptes pour faire des meules".

Le logement des ouvriers sur les carrières

"Au lendemain de la Première Guerre mondiale, les entrepreneurs et les industriels partirent à la recherche de main d'oeuvre étrangère. Lors de la prise de pouvoir en Italie par Mussolini (1922), beaucoup d'opposants à son régime affluèrent vers la France. Des investisseurs italiens ouvrirent des chantiers de carrières afin de fournir à l'industrie des pâtes alimentaires italiennes, des meules à moudre le blé dur, et firent appel à leurs compatriotes. Pour accueillir ces ouvriers, majoritairement des terrassiers, il fallait prévoir nourriture et logements à proximité de leur lieu de travail. C'est ainsi que furent aménagées des auberges ou pensions pour les célibataires et les étrangers.
"Quand mes parents ont débarqué à Poyers en 1924, ils s'occupèrent de faire fonctionner la Cantine en offrant à des prix très étudiés, le gîte et le couvert. La Cantine empruntait plusieurs bâtiments ; la maison de mes parents, une grande cuisine, un réfectoire, un dortoir rappelant les chambrées militaires avec une quinzaine de lits. Des bâtiments de service, des hangars où était stockée la nourriture des chevaux, les écuries et la forge.
Ma mère confectionnait les repas destinés aux pensionnaires. Mon père était chargé de faire la paye des hommes chaque fin de mois, déduction faite de la pension complète.
Les Bretons payaient leur pension et envoyaient le reste de l'argent à leur famille. Les Italiens vivaient bien, ils étaient jeunes, entre 25 et 35 ans, et parlaient beaucoup du Piémont".
L'auberge de l'Hermitière prenait les ouvriers en pension : "mon grand père a créé la cantine après la première guerre mondiale, ma grand-mère faisait à manger ; certains dormaient sur place ; il y avait beaucoup d'Italiens, du Piémont, de Modène, de la vallée d'Aoste".
La journée finie, les meuliers se rassemblaient pour casser la croûte et boire ensemble. "Chaque jour, ils allaient chacun leur tour à la course, à pied ou en vélo, chercher deux bonbonnes".
Dans les carrières, carriers et meuliers travaillaient ensemble : "quand il s'agissait d'extraire une meule d'un seul tenant, c'était la même famille. Après, une fois que les morceaux descendaient à l'atelier, c'est un monde différent".

Les ateliers

Contrairement aux carrières situées dans les zones périphériques, les ateliers se trouvaient en plein cœur de la ville. "Une grosse partie des habitants de La Ferlé travaillaient dans la pierre meulière ; dans toute la ville on entendait le son des outils frappant les meulières toc ! toc ! toc !"
Les ateliers comprenaient plusieurs secteurs d'activité : il y avait l'atelier mécanique où les tourneurs et les fraiseurs limaient les outils et les retaillaient ; l'atelier de montage et l'atelier de rayonnage des meules, des hangars situés au rez-de-chaussée ; une forge et un atelier de charronnage, un atelier de menuiserie qui fabriquait des bâtis pour le conditionnement des meules et le matériel de minoterie. La cour de l'usine servait de lieu de stockage des pierres. Des écuries logeaient les chevaux.
La partie administrative comprenait un bureau d'études et de dessins pour le rayonnage ; le bureau des commandes et le service commercial ; le secrétariat et la Direction avec un directeur général et un directeur par secteur d'activité.
C'est dans les ateliers que s'opérait la finition des meules : le dressage et le surfaçage ; l'assemblage et le montage ; le cerclage ; le remplissage ; le rayonnage. "Il y avait une hiérarchie pour séparer les gens entre eux en fonction de ce que chacun était capable de faire et en fonction des besoins. La formation se faisait sur le tas".

Les meuliers

Chaque phase faisait appel à des compétences particulières les dresseurs pour polir la surface de la meule ; le fabricant, pour choisir les morceaux des meules à carreaux ; les assembleurs, pour les ajuster et les sceller ; les cercleurs, pour poser des cercles à chaud autour de la meule ; les chargeurs pour faire le remplissage de la face opposée ; les rayonneurs pour creuser les rayons.

Les dresseurs

Pour faciliter leur travail, les meules étaient dressées sur des baquets en bois remplis de plâtre, de pierres ou de sable.
Le dresseur retravaillait la pierre pour faire disparaître les aspérités avec des pioches et des burins "dans la carrière les meules contenaient encore de l'humidité, mais dans les ateliers elles étaient sèches, les coups provoquaient des étincelles et l'air sentait la poudre".
"Avec sa règle, il regardait la verticalité mais surtout le surfaçage des pierres, pour voir si l'assemblage des morceaux était bon. Il regardait si chaque morceau était bien en rapport avec les autres. Les règles étaient plus ou moins grandes ; il y avait la règle du contremaître ou du chef d'équipe pour vérifier une commande particulière ou surveiller l'ouvrier qui ne lui inspirait pas confiance".

Le fabricant

Les carreaux étaient stockés au chantier de dépôt ou dans la cour de l'usine. On mettait les pierres appareillées les unes à côté des autres ; toutes étaient numérotées en fonction de leur qualité et de leur provenance. Les carreaux étaient rangés par catégories, par tailles, ce qui permettait d'assortir les pierres qui devaient constituer une meule. Le coloris avait une grande importance "on les arrosait pour faire ressortir la couleur".
Le contremaître préparait l'assemblage en fonction de ta commande "il mariait les morceaux pour obtenir un ensemble homogène dans la qualité et la couleur de la pierre, la couleur était un indice visuel de la qualité qu'on recherchait pour tel ou tel type de mouture". "Les panneaux, c'était des assemblages avec des blocs très larges, pour écraser des produits particuliers. Le cœur de la meule devait être plus tendre".
"Les éveillures étaient très recherchées pour les meules monolithes, mais pour les meules à carreaux rayonnées, ce n'était pas nécessaire".

Les assembleurs

Lorsque les morceaux étaient parfaitement taillés bord à bord, ils étaient assemblés avec du plâtre ou du ciment. "Le scellement des carreaux se faisait en plâtre bien filtré ; puis on a inventé le ciment Portland, un ciment gras et souple qui était plus résistant. L'arrivée de ce ciment bouleversa les techniques de fabrication. Avant, il y avait des ouvriers spéciaux pour travailler le plâtre, après le même ouvrier s'occupait des deux". L'assemblage des carreaux était très minutieux, presqu'invisible. "Le plâtre ou le ciment liait les pierres entre elles et donnait aussi du poids".

Les cercleurs

A la forge, il y avait un atelier de charronnage pour l'entretien des charrettes et des véhicules de transport. Les cercleurs s'occupaient du cerclage des meules et procédaient en deux temps : "le premier cerclage se faisait quand la meule était satisfaisante au niveau de l'assemblage des morceaux ; le second, après le remplissage pour consolider l'ensemble, protéger les angles, le pourtour".
Les cercles posés à chaud à l'aide de pinces, rétrécissaient en refroidissant "il pouvait y avoir plusieurs cerclages, 2, 3, 4, deux en haut, deux en bas. Cela dépendait de la volonté du meunier et de l'usage, suivant le volume. Une fois cerclées, les pierres étaient bien emboîtées, bien tenues".

Le chargeur

Pour égaliser le poids et l'épaisseur de la meule, le chargeur faisait couler du ciment dans la face opposée avec un gabarit "on retournait la meule pour le remplissage, puis on la remettait à l'endroit pour la cercler et la fignoler".
"Chaque meule était marquée avec une matrice et portait les armoiries de la Société Générale Meulière, qui sont celles de La Ferté-sous-Jouarre.

Les rayonneurs

Une fois équilibrée, la meule était rayonnée en surface. "Le rayonneur traçait les rayons avec un gabarit en fer, du bleu ou du rouge, et il créait les rayons avec différents outils, un marteau-piqueur qui pouvait peser 15 kg ; des pointerolles (pointues d'un côté), des bouchardes pour la finition, des outils de mesure".
Le rayonnage comprenait des grands rayons de distribution, et des petits de quelques millimètres "les rayonneurs parvenaient à faire de véritables ciselures, c'était un travail d'artiste !". Sur la meule opposée, le rayonnage se faisait en sens inverse pour que les rayons correspondent.
Pour travailler, le rayonneur devait avoir une certaine position, très près du travail ; "il se mettait à genoux ou s'asseyait sur le bloc". C'est aussi dans cette position qu'il apparaît dans les dessins de Develly, un siècle plus tôt.
Il fallait trois jours pour rayonner une meule.

L'usure des meules, les meuliers itinérants

Un équilibrage se faisait sur la meule courante : "on aménageait trois boites en fonte où le meunier versait du plomb pour équilibrer la meule, pour qu'elle s'use uniformément". "C'est la meule dormante qui s'usait le plus".
Certains meuliers se louaient comme rhabilleurs de meules : "c'était un métier difficile qui demandait de la technicité ; il fallait repiquer, redonner un léger mordant à la meule, refaire les sillons, toute la ciselure de la meule, fallait un travail soigné".
"Quand les morceaux n'étaient pas bien choisis, ils s'usaient plus vite. Il y avait des tailleurs de pierres qui parvenaient à changer les morceaux défectueux".

Les outils des meuliers

Les meuliers utilisaient beaucoup d'outils "une brouette le matin, une autre l'après-midi ; si le forgeron n'avait pas bien fait son travail, celui du meulier n'avançait pas !".
Certaines meules étaient très complexes à construire, il fallait du matériel de précision au niveau des assemblages "des outils de traçage, des compas pour tracer les morceaux, des équerres, des compas d'épaisseur ; des règles, pour vérifier la verticalité et surtout le surfaçage des pierres. Les outils de base, c'était les burins, des massettes, des outils très frusques. Mais il y avait aussi les marteaux apparentés aux rhabilleurs de meules, plats ou pointus ; des bouchardes, des marteaux-piqueurs. II fallait des outils qui résistent !''.
A la Ferté, les outils étaient forgés en acier spécial et entretenus par l'entreprise "les forgerons retaillaient, retrempaient, la trempe était rouge cerise". Puis, ils étaient retravaillés, limés dans l'atelier de mécanique "comme apprenti ajusteur j'ai appris à limer, on travaillait 55 heures ; après j'ai travaillé à l'outillage". Certains outils étaient manufacturés "à La Ferté, il y avait un fabricant de marteaux à rhabiller".
Les outils n'appartenaient pas aux ouvriers "ils étaient fournis par l'entreprise et consignés ; il y avait des plaques rondes métalliques marquées SCM, et un numéro pour chaque sorte, calibre, modèle, etc. Les ouvriers venaient les rapporter la fin de la journée".

Le travail au quotidien des meuliers

L'industrie meulière faisait vivre la Ferté-sous-jouarre. Il y avait près de 2000 ouvriers "dans l'usine, on commençait à travailler à 14 ans ; les apprentis apprenaient sur le tas avec les plus anciens".
Les exploitants faisaient appel à la main d'oeuvre locale et une main d'oeuvre d'immigrés "des Italiens, des Polonais, des hommes qui venaient d'autres régions de France, chacun dans sa spécialité".
Les hommes se rendaient au travail à vélo. La berlinguette, une cloche juchée sur le toit d'un hangar, rythmait la journée de travail des ouvriers, dix heures par jour, six jours par semaine, du lundi au samedi. Les horaires étaient aménagés en fonction du temps : "l'hiver quand il y avait du gel, ils ne pouvaient pas travailler ; pour récupérer, ils travaillaient le dimanche et faisaient plus d'heures en été".
La paie se faisait mensuellement, mais avec des acomptes hebdomadaires. Chacun avait son vestiaire, un clou pour accrocher ses vêtements, le nom, la date ; "on voit encore les traces de rouge, la peinture qu'ils utilisaient pour le surfaçage".
Chez Dupety Orsel, les carriers et les meuliers recevaient un repas le matin, avant de commencer le travail : "on leur servait un petit déjeuner assez copieux avec des tranches de lard, du pain, les gros pains de 4 livres, du fromage ; ils mangeaient bien". "A midi, ceux qui pouvaient, rentraient chez eux à vélo ; les autres apportaient leurs gamelles et mangeaient sur place, ils s'asseyaient sur un tas de pierre ou allaient au bistrot ; il n'y avait pas de cantine à la Société Générale Meulière".

Les ravages de la silice et de l'acier

Dans les carrières comme dans les ateliers, les carriers et les meuliers étaient exposés à tous les dangers ; victimes de blessures et de fractures ; frappés de mort accidentelle ; les plus âgés atteints de maladies pulmonaires, mourraient de mort lente.
Dans les carrières, les risques encourus étaient principalement les accidents "le danger, c'était les chutes de pierre, les éboulements qui pouvaient leur écraser les pieds ou les mains ; les fractures, quand il y avait un glissement de terrain ; les carriers utilisaient des sabots très grossiers, des morceaux de bois à peine dégrossis pour se protéger des pierres qui pouvaient glisser, dévaler des côtes".
"Il y en a qui mourraient écrasés sous une pierre" comme l'atteste ce document : "le sieur Gamereau est mort à l'âge de 16 ans parce qu'un bloc s'est détaché d'un fromage et lui a brisé les reins ; la mort du jeune homme a suivi dans les 3/4 d'heure". "Moi, mon grand père est mort sous un bloc de pierre".
Les accidents étaient dûs aussi aux wagonnets ; "Quand ils lançaient les wagonnets, ils ne maîtrisaient pas la vitesse parce qu'il n'y avait pas de freins, ils se broyaient les mains" ; certains documents y font allusion : "blessure à la main droite ; jambe droite fracturée ; pied blessé, à cause d'une manoeuvre avec un wagonnet".
Les carriers contractaient aussi des maladies : "comme ils travaillaient dans l'eau glacée, l'été, la tête au soleil, ils attrapaient des pleurésies". "Mon père qui travaillait aux carrières de pierre meulière est mort de la maladie des meuliers, on ne disait pas encore la silicose". Les ouvriers ne dépassaient pas 50 ans "beaucoup mourraient en crachant leur sang".
Dans les ateliers, les ouvriers souffraient de maladies respiratoires, la tuberculose et la silicose "surtout ceux qui travaillaient les meules monolithiques, quand ils devaient les nettoyer" ; "le piquage et les finitions occasionnaient beaucoup de poussière, c'était les opérations les plus dangereuses. Beaucoup de mes collègues avaient la silicose ; moi-même je commençais à être malade quand l'usine a fermé".
"Les assembleurs et les rayonneurs étaient les plus affectés par cette maladie. Ils avaient des masques, mais très peu d'entre eux les mettaient ; ce n'était pas facile de travailler avec, on respirait mal".
Les moyens de protection était dérisoires et inefficaces. "On a inventé des systèmes de protection, il y avait des concours pour minimiser les risques ; machines à piquer les meules ; marteau aimanté pour attirer la poussière ; évacuation de la poussière par aspiration ou ventilation, masques, etc. Les machines coûtaient trop cher, ça n'a pas marché !".
Les carriers comme les meuliers étaient exposés aux éclats : "Comme ils travaillaient avec des pics, des marteaux, des masses en acier, il y avait des accidents ; les plus courants, c'était les éclats de pierre et de métal, les incrustations de poussière et d'éclats sous la peau". "Le meulier sentait son rasoir buter dessus le matin, lorsqu'il se rasait la barbe. Beaucoup avaient les mains bleues car les petits vaisseaux sanguins éclataient sous la peau".
"Les yeux souffraient des éclats d'acier de marteaux pointus ; j'ai vu des ouvriers perdre un œil". "Ils essayaient de se protéger en tirant leur casquette au-dessus des yeux, ou se fabriquaient des lunettes de fortune qui les protégeaient mal ; souvent ils ne les mettaient pas". "Vers la fin, ils portaient des lunettes plus sophistiquées, avec des protections souples sur les côtés. Même ainsi, des petits morceaux d'acier étaient propulsés dans les yeux et sous la peau".
Il y avait un médecin qui les soignait "il retirait les aciers, ces particules qui se détachaient des outils et qui s'incrustaient dans leurs jambes, dans leurs yeux".
"Beaucoup mouraient jeunes, dans d'atroces souffrances qu'ils essayaient d'atténuer avec l'alcool".
A cette époque là, il n'y avait pas d'infirmerie, la couverture sociale n'existait pas. Les ouvriers se débrouillaient par eux-même ou bénéficiaient de la politique paternaliste de certains patrons. C'était le cas chez Dupety Orsel : "Mon ancêtre appelé Délice allait chez les ouvriers blessés ou malades, il payait les médicaments et apportait des dragées aux enfants".
"Quand il y a eu le vote à l'Assemblée pour rendre obligatoire la caisse de secours, ce sont les entreprises qui devaient y subvenir".

La piquette et la gnole

Dans les carrières et les ateliers, les ouvriers buvaient beaucoup en raison de la poussière, des efforts à fournir. "Ils avaient beaucoup d'endurance, ne se plaignaient jamais, mais ils ne manquaient pas l'occasion de boire un coup, pour eux, c'était comme un fortifiant". La boisson, c'était une façon de maintenir le moral face aux difficultés de la vie. On dit qu'ils charriaient le vin avec des seaux "ils buvaient beaucoup pour se dessécher la gorge, jusqu'à 2 litres de vin par jour et aussi de la gnole !". "Le plus souvent, c'était du rouge ordinaire, de la piquette, mais parfois ils commençaient la journée avec de l'eau de vie à 51 degrés, et parfois davantage" ; "un petit verre de rhum ou de calva qu'ils buvaient d'un trait !".
A Emancé, le tonneau de vin était sur le chantier "une demi-pièce, 110 litres ! ça marchait au carbure ! C'était une ferme qui vendait le vin, à 1 km. Moi gamin, quand je n'allais pas à l'école, on m'envoyait en chercher, je faisais l'aller retour toute la journée !".
Le soir, les ouvriers se regroupaient dans les bistrots. "A la Ferté il y en avait 24 ! "les meuliers avaient leur bistrot favori, dans la rue St Nicolas, chez la mère Messou, un café aujourd'hui démoli".
A Emancé, "la tenancière faisait crédit, les ouvriers y laissaient une bonne partie de leur paye".
A Epernon, il y avait des bistrots en quantité. "Les femmes se rendaient à la gare pour recevoir la paye du mari, avant qu'il aille la boire !".
"Au temps de l'exploitation, il y avait 12 bistrots à Domme, pleins à craquer tous les soirs ! La clientèle était constituée essentiellement d'ouvriers, ceux des cimenteries, les feuillardiers, les meuliers".

La vie au quotidien

Les premiers meuliers habitaient dans les hameaux situés autour de La Ferté. Par la suite, beaucoup vivaient en ville, dans des maisonnettes qui leur appartenaient : "avant La Ferté, c'était que des maisonnettes".
Les familles comptaient beaucoup d'enfants, 7, 8, 13. Comment nourrir toutes ces bouches? Les femmes des meuliers s'employaient comme nourrices. Elles s'occupaient de la maison, des enfants, du jardin.
Les ouvriers cultivaient de quoi subvenir à leurs besoins, "ils aidaient aux travaux des champs, le cultivateur leur cédait un bout de champ en échange pour cultiver des pommes de terre, des haricots. L'homme labourait la terre ; la femme et les enfants binaient les légumes ; le fermier prêtait ses chevaux, contre un autre service. Pour se faire du bois, c'était pareil, moitié, moitié. A la campagne on ne manquait de rien".
Chaque famille possédait un jardin et même quelques pieds de vigne ; mais c'était du mauvais vin qu'ils vendaient aux voituriers. "Les ouvriers travaillaient jusqu'à 19h puis ils s'occupaient de leur jardin, rue de la Barre".
Une partie des carriers étaient des compagnons "chez eux on disait le père Dupont, la mère Eugène, jamais Monsieur ou Madame ! Beaucoup venaient d'ailleurs ; quand la SGM a lancé un appel jusqu'en Italie, on a vu arriver des familles entières, avec leurs enfants ; ils allaient à l'école comme nous".
Dans ce temps-là, les hommes ne chômaient pas "fallait qu'ils travaillent ; on ne les payait pas à rien faire ! Ils travaillaient tout le temps, qu'il vente, qu'il pleuve ou qu'il neige !". Le matin, quand ils partaient travailler dans les carrières, "ils enfilaient leurs vêtements tout plein d'humidité et raidis par la boue et la sueur ; à l'époque, on changeait de vêtements une fois par semaine".
"C'était une autre façon de vivre, les gens n'étaient pas exigeants comme maintenant ! On se chauffait au bois ; le matin il fallait allumer le feu. Mon père était carrier, je me souviens de le voir se raser le matin avec de l'eau glacée ; il prenait sa musette avec son casse-croûte car il déjeunait sur le chantier ; le soir il rentrait à la tombée de la nuit".
"L'absence de commodités, d'eau courante, d'électricité, de téléphone, de moyens de transport, doit nous faire prendre conscience de la vie que connurent nos aînés".
Les ouvriers travaillaient dur toute la semaine, mais le dimanche c'était jour de repos pour tout le monde. "A la cantine, on improvisait un podium avec plusieurs tables, on formait un orchestre avec un saxophone, une mandoline, un accordéon, les uns jouaient, les autres dansaient.
Tout le monde s'amusait, surtout les jeunes célibataires Italiens ! Ce jour-là, ils faisaient leur toilette en grand, mettaient leurs plus beaux habits avec des pochettes débordantes tenues avec l'agraphe d'un stylo, c'était la mode dans ce temps-là, et ils partaient à Rambouillet pour s'amuser. Là-bas, il y avait des filles et des bals musette. Ils partaient le samedi soir et ne revenaient que le dimanche soir".

Après le bruit, le silence

Les nouveaux procédés de mouture, la guerre et l'occupation, ont réduit à néant l'industrie meulière fertoise.
La SCM a déposé son bilan le 24 novembre 1953 "lorsque les ateliers ont fermé à La Ferté, les ouvriers sont allés travailler à Epernon".
"Quand on est arrivé en 1942, c'était la fin ! J'ai vu les carrières qui se terminaient ; dans les années 53/54, j'ai vu la dernière meule extraite sur Droue ; avec des barres à mine et des rouleaux, ils l'ont mise dans le camion. J'ai un copain qui a travaillé à la Générale, il a taillé des meules ; à présent, il a un cancer de la gorge".
"Pendant la guerre, la Compagnie Dupety Orsel ne pouvait plus transporter les meules par bateau car la plupart étaient torpillés ; on a perdu tous nos clients des pays de l'Est. On en a gardé un petit peu dans la Méditerranée. Ensuite, il a fallu payer l'effort de Guerre, beaucoup de taxes ; le transport est devenu prohibitif et la demande s'est raréfiée. On a dissout l'entreprise le 28 novembre 1957. Les terrains ont été considérés comme terrains industriels inondables. Un vieux tailleur de pierre a terminé les commandes avant la fermeture. Maintenant c'est Leader Price ; ici, c'était les bureaux jusqu'à la rue de l'abreuvoir ; là, le débarcadère".
A Cénac, les dernières mines ont fermé en 1963. "Elles auraient pu continuer car il y avait de la demande, mais elles ont été rachetées par des Sociétés qui fabriquaient des moulins modernes à cylindres ; ils ont noyé le poisson en prétendant que les pierres étaient rares et qu'il n'y avait plus d'ouvriers pour les extraire. Ensuite, les grandes minoteries ont racheté les petits moulins qui leur portaient tort".
Les villes de La Ferté, Epernon, Domme, sont entrées dans le silence. Les derniers carriers et meuliers ont disparu. "Quand on quitte le chantier pour entrer au cimetière, on ne cesse pas de se trouver parmi les meuliers" écrivaient les Frères Bonnef en 1908, pour évoquer le taux de mortalité qui sévissait parmi ces ouvriers. Dans le cimetière d'Emancé, une croix est plantée au cœur de ces tombes. Elle est scellée dans ce qui symbolise l'exploitation de la meulière, des siècles d'endurance et de savoir-faire : une grande meule monolithe, une petite, une meule anglaise à carreaux, et des pavés.
"Avec papa, mon frère, M. Lecoq et moi, on a transporté les pierres ; c'est Alfred Mannessier qui a dessiné la croix en souvenir des carriers et des meuliers, de ceux qui sont enterrés ici. Il s'est entouré d'artisans de la région : M. Marc qui a forgé la croix ; M. Lecoq qui a choisi les pierres destinées à ce monument. L'inauguration a eu lieu le 8 mai 1958 dans le nouveau cimetière".

Ainsi, le cruel silence de la mort, lente ou violente, a fait place au silence nostalgique du passé. En cinquante ans, un pan entier de cet extraordinaire patrimoine est tombé dans l'oubli. Quelques rares témoins, nous ont confié leurs derniers et précieux souvenirs : qu'ils en soient tous remerciés.

 

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