Du rouge garance



Résumé de la conférence
donnée à
Agropolis Museum
le 3 avril 2003

au rouge kermès en pays occitan

 
par Josiane Ubaud (IUFM)


S o m m a i r e 

I) - La garance

II) - Le kermès

Contacts

I) La garance

La garance des teinturiers (Rubia tinctorum), d'abord favorisée par Olivier de Serres à la fin du 16ème siècle puis oubliée, a été réintroduite par l'arménien Jean Althen (1709-1774) qui a mené des expériences de culture en Vaucluse (en 1756, près de Carpentras, aux Paluds, devenues depuis Althen-les-Paluds, palud signifiant marécage en occitan). Elle a été ensuite cultivée dans toutes les zones marécageuses de Provence et du Languedoc. Après son abandon, grâce à un redoutable pouvoir d'envahissement, elle s'est naturalisée et on peut la retrouver partout près des étangs côtiers languedociens, voire même dans les dunes, de Béziers à Mauguio par exemple, et à Tarascon, Monteux, Vaison-la-Romaine, et bien d'autres localités provençales. Elle disparaît l'hiver, au contraire de sa cousine sauvage, la garance voyageuse : mais ses hautes tiges carrées, à feuilles verticillées comme toutes les Rubiacées, sont quatre fois plus grosses. Rappelons que le principe colorant est dans les racines traçantes.

Elle était cultivée dans des garancières (garancièras), arrachée au mois de mai avec une bêche spéciale à trois dents (la trenca, on peut en voir un exemplaire au Museon Arlatenc), par des derrabaires de garança qui venaient louer leur bras sur les Places aux Hommes des diverses villes. La garance était ensuite expédiée en Vaucluse, - celle du Languedoc et de Provence, mais aussi celle produite dans d'autres régions de France -, pour y être triturée, et réduite en poudre par des ouvriers (garançaires) dans des usines. Elle a donc assuré la fortune de cette région, où de nombreuses familles prospéraient grâce à cette activité, depuis la culture jusqu'au produit fini.

Une statue à la gloire de Jean Althen a été érigée sur le rocher des Doms en Avignon, en 1847, pour lequel F. Mistral écrivit un hommage en provençal :

" Jan Alten dins Vau-Cluso aduguè la garanço ;
E li palun e li ermas
Fuguèron lèu clafi de mas,
De travai e de benuranço. "
 

" Jean Althen en Vaucluse apporta la garance ;

Et les marais et les friches
Furent vite remplis de mas,
De travail et de bien-être. "

 

Rouennerie
 
 
Rouennerie
Rouenneries

De nombreux textes en provençal (mais aucun en languedocien) parus dans des almanachs témoignent de leur côté de cette activité qui a marqué profondément toute une région. Dans son livre en provençal Moun Vièi Avignoun (1907), Henri Bouvet restitue son épopée et mentionne que la culture de la garance en Vaucluse s'étendait sur 15 000 hectares, produisant 20 000 quintaux de poudre. Trente cinq maisons expédiaient leur produit à Rouen, célèbre effectivement pour ses rouenneries, tissus de coton imprimés aux décors rouge/rose (Photos ci-contre) et en Angleterre.

En 1869, la synthèse de l'alizarine, principe colorant de la garance, a mis un coup d'arrêt tragique à cette activité, et ce fut un véritable désastre économique pour le Vaucluse, malgré la volonté du Ministère des Armées de continuer à utiliser la poudre de garance pour teindre les pantalons des soldats jusqu'au début du 20ème siècle (fort heureusement abandonnée pour des tenues plus discrètes). Son âge d'or en terres occitanes a été de 1760 à 1880 environ.

I) Le kermès

Le chêne-kermès (ou chêne à kermès, ou par raccourci kermès, avaus/garrolha/agarrús en occitan) est un petit chêne exclusivement méditerranéen, aux feuilles extrêmement piquantes. Il constitue de vastes étendues de garrigues, suite à la dégradation des chênaies par les hommes. Outre son usage pour chauffer les fours, ou pour tanner les cuirs, il était aussi fort apprécié pour la précieuse cochenille qu'il abrite, le kermès (du nom arabe de cette cochenille, al qirmiz, qui a donné carmin et cramoisi, carmesin en occitan). Son nom latin en témoigne : Quercus coccifera, le chêne porteur de cochenille (du latin coccum, nom de cette cochenille, par extension de la couleur écarlate, par extension du tissu écarlate). Comme tous les colorants rouges, emblême du pouvoir depuis toujours (toge rouge des sénateurs romains, pourpre cardinalice, tapis rouge, ruban rouge, etc), il était réservé aux tissus nobles, laines et soies : les célèbres draps rouges de Montpellier teints au kermès constituaient ainsi un présent de choix aux hôtes de marque.

La forme ronde de la cochenille l'a faite nommer en occitan la grana, la graneta, dîte aussi en français graine d'écarlate. Le Cartulaire de Montpellier définissait ainsi les règles d'un bon teinturier : " Ieu tenherai ben e lialment ab grana et ab alun, moi je teindrais bien et loyalement avec kermès (écarlate) et avec alun. ". Elle peut aussi s'appeler vermet, vermèu, vermelhada (ce " petit ver " a donc donné de son côté vermeil et vermillon).

Cette insecte mystérieux a toujours excité l'intérêt des scientifiques qui ont essayé de le décrire et d'analyser son cycle. Ainsi Michel de Truchet y consacre un Traité complet du kermès (1811), où il écrit que sa récolte assurait un revenu d'appoint aux familles pauvres. Femmes et enfants allaient récolter ces galles en garrigue (acampar la grana/lo vermet), au mois de mai : " A cette époque, les femmes et les enfants se rendent en troupe sur les lieux de production, et à l'envi, ils cueillent l'insecte précieux, l'arrachent avec leurs ongles, qu'ils ont pris soin de laisser venir bien longs pour cela. C'est surtout la matin avec la rosée qu'on l'exploite le mieux… ".

Ils prenaient bien soin de récolter aussi le pousset (pòusset, débris secs très appréciés des teinturiers, diminutif de l'occitan pòussa, poussière). L'auteur anonyme du Teinturier Parfait (1809) le confirme : " On ne doit point cueillir la graine d'écarlate qu'elle ne soit mûre ; c'est alors qu'elle rend plus de pousset. "

Certains attendaient de savoir les cours auquel on leur prendrait leurs récoltes, annoncés par crieurs dans les villages, avant d'aller en garrigue récolter la précieuse galle. Pierre Garidel, dans son ouvrage Plantes des environs d'Aix (1715), mentionnait que " les marchands qui viennent acheter le kermès pour la teinture de la soie ou de la laine ont soin d'asperger les gousses et les œufs avec du vinaigre puis ils les exposent au soleil à une chaleur proportionnée ". Ces opérations pouvaient être faites par les cueilleurs eux-mêmes.

Un autre témoignage de Marius Girard, poète provençal de la fin du 19ème siècle, montre qu'il s'agit d'un droit réservé aux pauvres, après autorisation du maître toutefois. Il parle de la récolte en Crau, où le kermès abondait :

" Sé, round e plega

" Sec, rond et plié
Coume uno toumiho, Comme une momie,
I fueio empega Aux feuilles collé
Lou vermet soumiho. Le kermès sommeille.

Vuei se lou baile lou permèt

Aujourd'hui si le maître le permet,
Anaren querre de vermet. Nous irons chercher du kermès.
(…) (...)
Dedins vòsti faudo, Dans vos tabliers,
Fiho dóu campas, Filles de la campagne,
Bèn vite acampas Bien vite cueillez
La graneto caudo. La petite graine chaude.
(…) (...)

Mais contrairement à ce que dit le poète, le kermès n'est pas collé aux feuilles, mais aux tiges, sous le départ de rameaux.

Comme pour la garance, le kermès a eu un concurrent redoutable dès la fin du 18ème siècle : la cochenille du nopal, cactus du Mexique du genre Opuntia, qui a envahi l'Europe, et qui coûtait surtout moins cher, faisant délaisser peu à peu le kermès, jugé pourtant plus beau par certains. Michel de Truchet analysait ainsi la situation " n'en doutons pas, c'est à l'immense quantité de cochenille que les Espagnols répandaient en Europe et dans l'Orient, et à l'extrême rareté du kermès, qu'est due la préférence que l'une a constamment obtenue sur l'autre. "

Tellement rare que ce n'est que tout récemment que nous avons pu trouver des galles, dans la garrigue de notre cabanon marseillais.

 

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