Chasseurs de la Préhistoire

Conférence
donnée à
Agropolis Museum
le 16 juin 2004

Omnivores ou Carnivores ?
Dans le cadre des Journées de la Préhistoire : "Des animaux et des Hommes"
(Valflaunès - 16/20 juin 2004)

ParArmelle Gardeisen (archéozoologue)
CNRS
Lattes, UMR 5140, Archéologie des sociétés méditerranéennes : milieux, territoires, civilisations

L'approvisionnement carné en Languedoc au cours des quatre millénaires avant notre ère : de la chasse à la production

Diverses étapes de réchauffement climatique font suite aux maxima glaciaires du Pléistocène qui caractérisent la période dite du Paléolithique puis de l’Epipaléolithique. Nous proposons ici d’examiner les comportements de subsistance relatifs aux produits carnés que l’Homme a mis au point au cours de la Préhistoire récente et jusqu’à l’Antiquité romaine dans notre région.

Bouquetins
Cliché : A. Gardeisen (CNRS - UMR 5140)

L’implantation humaine, chez les chasseurs-cueilleurs préhistoriques, est étroitement liée à la topographie du site archéologique et leur mode de prédation reflète les conditions environnementales : montagne, piémont, plaine, littoral... Au cours des phases de réchauffement climatiques, les espèces froides (mammouths, rennes, renards polaires, lagopèdes) ont disparu à la faveur d’animaux plus forestiers. Ainsi, les hommes de la fin du Paléolithique chassaient des cerfs, des chevreuils, des sangliers, des chamois, des lapins, parfois même des aurochs. La nature même de ces espèces et leurs biotopes respectifs indiquent que les groupes épipaléolithiques se sont adaptés aux changements de climat et d’environnement post-glaciaire : réchauffement ayant pour conséquence le développement de la forêt. De plus, on assiste souvent à des prises de gibier dont l’association, animaux de montagne et de forêt, suggère une exploitation combinée des vallées et des plateaux voisins.

Au cours de la période néolithique, l’homme met en place un système d’approvisionnement nouveau fondé sur la capture et le contrôle de populations animales, de façon à disposer de produits carnés consommables en toutes saisons.

Principe de la domestication

«L’Homme capture des animaux d’une race aux caractères physiologiques bien définis. Il les extrait de leur habitat naturel, de leur milieu naturel de procréation, les apprivoise, les tient et les élève sous sa surveillance et à ses besoins. En retour, il les prend sous sa protection, les héberge et les nourrit. » (Bökönyi, 1985).

Ainsi, un animal domestique est défini comme un animal « qui fait partie d’une maison, domus, qui est soumis à la domination d’un maître auquel il donne ses produits et ses services, qui se reproduit dans son état de captivité volontaire et donne naissance à des jeunes qui comme lui sont attachés au domaine et serviteurs du maître » (Cornevin, Traité de zootechnie générale, 1891).
Jument et son poulain
Cliché : A. Gardeisen (CNRS - UMR 5140)

Apparu tardivement, le terme d’élevage désigne quant à lui « l’ensemble des opérations qui assurent l’entretien et l’utilisation des animaux domestiques » (P. Veyret, 1951).

De fait, l’accessibilité simplifiée à la viande domestique rend l’homme plus indépendant vis-à-vis de son milieu, mais en contrepartie, limite les spectres d’animaux consommés à celui des animaux d’élevage disponibles.

Il s’en suit une réduction notable du spectre d’animaux sauvages retrouvés dans les sites au cours du temps. En effet, les ossements animaux retrouvés au cours des fouilles archéologiques nous renseignement précisément sur l’alimentation carnée des Hommes. Cette approche analytique est fondée sur le développement d’une discipline : l’archéozoologie.

Au Néolithique ancien (-5000-3700), le spectre sauvage est encore relativement ouvert, ce qui montre que la chasse constitue toujours un facteur déterminant de l’économie de subsistance. Les espèces animales y sont très variées mais on observe une diminution de l’apport des gibiers dans l’alimentation tout au long de la période.

Les animaux sauvages sont représentés par l’aurochs, le cerf, le chevreuil, le bouquetin, le sanglier, l’ours brun, le lynx, le chat sauvage, le loup, le renard, le blaireau, la martre, la belette, le lièvre, le lapin de garenne, l’écureuil, ainsi que des oiseaux, et parfois des poissons ou des coquillages marins.

La dominance de l’apport domestique s’amorce dès l’époque dite « proto chasséenne  (3500-3350 av. n. è.) » pour être effective au Chasséen (une civilisation du Néolithique moyen comprise entre 3250 et 3050 avant notre ère) : les principales espèces consommées sont alors les moutons et chèvres, les bovins, porcins, ainsi que les chiens. On constate que le but de la chasse n’est plus uniquement alimentaire : il s’agit à la fois de se protéger, de préserver les cultures des prédateurs, de confectionner vêtements et tentures avec des fourrures et des peaux, ou encore de façonner des outils à partir des ossements ou des bois animaux, tout autant que des bijoux avec des crocs de carnivores.

Au cours de l’âge du Cuivre et de la période dite du Chalcolithique (2200-1800 avant notre ère), la gestion des communautés animales, en particulier celles du cheptel domestique, s’intègre dans une organisation économique et spatiale nouvelle. Les bovins fournissent la quantité de viande la plus importante malgré une nette prépondérance de l’élevage ovin-caprin justifiée par l’environnement des garrigues. Moutons et chèvres y sont les principales espèces élevées et la chasse tient une place réduite ; néanmoins, la diversité des espèces consommées dépend en partie de la nature du site et de sa localisation topographique. On retrouve alors parfois les traces d’une faune sauvage riche et variée composée de grands bœufs sauvages, sangliers, lapins, lièvres, blaireaux, loirs, taupes ainsi que des oiseaux comme la pie ou la perdrix.

Globalement, les populations chalcolithiques présentent une économie agricole prospère qui semble se suffire à elle-même, essentiellement fondée sur l’élevage du bétail (ovins, caprins, bovins).
Moutons
Cliché : A. Gardeisen (CNRS - UMR 5140)

Le porc n’y a qu’une importance anecdotique, sans doute liée à ses difficultés d’adaptation au milieu naturel environnant, largement plus favorable au petit bétail. La chasse ne joue qu’un rôle d’appoint dans l’économie vivrière avec ces gibiers de prédilection que sont les lapins et les cerfs, mais aussi, le bouquetin et le chevreuil, parfois même le cheval qui fait son apparition dans les ensembles archéologiques dés l’âge du Bronze, à partir de 1800 av. n. è.

Au cours de l’âge du Fer(VII- Ier siècle av. n. è.), moutons et chèvres sont toujours les principaux animaux élevés. Les bœufs n’en restent pas moins, avec les porcs, les principaux fournisseurs de viande. On fait ainsi la différence entre le nombre de têtes d’un troupeau et l’apport carné différentiel entre par exemple un mouton, un cochon et un bœuf. Dans l’ensemble, les proportions de suidés (famille des cochons et des sangliers) sont en augmentation progressive ce qui entraîne parfois une domination des porcs sur les caprinés, en particulier au cours du processus de romanisation du sud de la Gaule qui se met en place dès la fin du second siècle avant le changement d’ère. Le choix de l’animal n’est alors plus lié à une contrainte environnementale mais répond à un choix alimentaire socio-économique en relation avec le degré de technicité développé par la société en question.

Lapins et cerfs sont toujours chassés, à des degrés divers, et il semble que la chasse au cervidé prenne un essor particulier à l’époque romaine, essor qui pourrait être analysé en terme de chasse de prestige, et plus seulement en chasse de subsistance.

On n’oubliera pas ici des animaux plus discrets comme les chevaux, les chiens et aussi les oiseaux, qui contribuent eux aussi à l’approvisionnement carné des populations humaines. Cette période voit en en effet, l’apparition de la poule domestique.

coqs
Cliché : A. Gardeisen (CNRS - UMR 5140)

L’unité de la Gaule méridionale, malgré quelques variations locales, s’explique par des causes techniques et naturelles, mais résulte aussi d’influences culturelles et économiques.

L’apport d’animaux sauvages dans l’alimentation est réduit, la consommation des chiens et des chevaux est attestée, et les critères de choix prédominants sont également des critères de rentabilité. Les animaux d’embouche sont abattus à leur maximum de rendement et les animaux de rapports après réforme.

Le mode de gestion est à la fois tourné vers la production de viande et vers l’exploitation de produits secondaires tels que le lait, la laine, la force de travail.

Au cours des périodes historiques, on observe une véritable économie de gestion animale où interviennent critères de rentabilité, gastronomie, commerce, échanges culturels. La chasse, si elle est toujours pratiquée, ne relève plus des mêmes motivations, et dans certains cas n’est pratiquée que par certaines catégories de la population. Passe-temps de prestige ou complément alimentaire, les gibiers restent néanmoins les mêmes.

Côté élevage, les différences de comportement entre les sites mettent en exergue les différentes techniques d’élevage désormais à la disposition des populations, en fonction des produits désirés : viandes, cuirs, corne, os, lait, laine, gardiennage, transport, agriculture.

L’animal n’apparaît plus seulement sous la forme d’ossements, traduisant les restes de repas, mais aussi sous la forme de traces, ou de représentations diverses (bijoux, mobilier domestiques). On le rencontre même en contexte funéraire, en association avec les défunts.

En guise de conclusion...

Tout au long de la Préhistoire et de l’Histoire, ce sont les mammifères domestiques de grand ou de moyen format ainsi que les volailles qui ont assuré l’approvisionnement carné des populations (et selon les sites, les coquillages, et les poissons). Les animaux sauvages (volants, non volants, ou encore gibiers classiques) sont plus occasionnels, liés à des pratiques cynégétiques ou à des opportunités de capture, et peut-être, lors de disettes, consommés en compléments alimentaires. Ils sont utilisés, ou capturés, chassés parfois pour des motifs autres que la subsistance, telle qu’on pouvait la concevoir au cours des périodes anciennes de la Préhistoire. Néanmoins, leur absence dans les sites sous forme d’os n’est pas significative de leur absence dans le milieu environnant. S’ils ne sont plus aussi systématiquement consommés, les animaux sauvages apparaissent dans la succession des civilisations préhistoriques et historiques sous forme de représentations diverses (céramiques, décors intérieurs, tissus, mobilier) ou au sein de bestiaires, sous des formes plus abstraites.

Pour ces raisons, on ne peut interpréter toutes les faunes archéologiques de la même manière selon leur contexte d’origine.

La valeur d’un assemblage faunique s’inscrit à part entière dans la nature de l’occupation, et lorsque celle-ci est anthropique, elle s’intègre dans le domaine archéo-historique correspondant. Désormais, le caractère sauvage ou domestique n’apparaît plus qu’en seconde analyse et le rôle de l’animal transcende rapidement ses propriétés naturelles. Il apparaît dans les panthéons, il est sacralisé, sacrifié, il est la représentation des dieux sur terre ; traité parfois à l’égal de l’Homme, il soigne, il blesse, il terrorise ou il rassure, il accompagne son maître après la mort ou continue de le nourrir symboliquement... bref, l’animal ne laisse personne indifférent. Cela montre qu’en produisant des animaux, on a également produit du pouvoir de l’Animal sur l’Homme.

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