Les ambiguïtés de la ritaline

Conférence-débat à
Agropolis Museum
le 22 mars 2006

Histoire d'un médicament ou d'une drogue.

par
Bojo Pinek (parent, psychologue et neurobiologiste
)
avec la participation de
Renée Cheminal (neuropédiatre, CHU de Montpellier)
et Isabelle Allal (médecin scolaire)

 

Compte-rendu du débat public

Bojo Pinek
Le schéma du rôle du cerveau et de l’attention que vous avez présenté m'apparaît simpliste et simplificateur. Il présente des hypothèses vagues comme une réalité incontestable. La question de l’attention n’est pas un problème entendu et résolu, et encore moins celui des mécanismes cérébraux soujacents. L’utilisation des termes d’attention sélective et de distracteurs n’explique rien, elle peut donner l’illusion d’avoir compris quelque chose, mais c’est un leurre. Actuellement, il existe plusieurs façons d’expliquer les processus attentionnels et elles sont assez contradictoires entre elles. Leur exposition dépasse peut-être le cadre de ce débat, cependant il faut savoir qu’à ce jour aucun point de vue n’a définitivement prévalu sur le plan scientifique. Mais, pour commencer à démêler ce qui est en jeu, on doit différencier fonctionnellement attention, vigilance et éveil. Le schéma qui a été présenté tend à mélanger fonctions et effets. Il explique mal ou pas du tout ce qui devrait être pris en compte dans l’acception ou non d’un traitement avec la ritaline. Il ne fait que mettre en avant un habillage pseudo-scientifique sans argumentation de fond. Il revient à vouloir faire accepter l’utilisation d’une substance psychotrope alors que son mode d’action demeure à ce jour controversé et encore assez mal connu. Je pense que les enfants, les adolescents et les parents sont capables de comprendre plus profondément les choses et qu’il faut donner des éléments plus sérieux d’appréciation. De plus, le schéma exclut toute discussion des effets secondaires négatifs ou bien des cas de mauvaise tolérance. Ils sont pourtant bien réels comme l’indique normalement les mises en garde dans les notices des fabricants.

Mme Renée Cheminal
C'est un schéma accessible, utilisé pour expliquer aux enfants et aux parents la source des difficultés et l'intérêt du traitement, d'autant que celui-ci est très controversé.

Bojo Pinek
Ce traitement ne peut pas être considéré comme la seule alternative possible aux “troubles attentionnels” et il ne doit pas être présenté comme tel non plus. Evoquer les dangers d’une abstinence thérapeutique, si un enfant ne prend pas la ritaline, est une façon équivoque de jouer sur la peur des parents et d’assurer leur coopération. Les enfants et les adolescents sont des êtres en plein développement. Des phases de labilité motrice ou de labilité émotionnelle, d’attitudes oppositionnelles ou bien encore d’hyperactivité, même prolongées, ne signifient pas qu’il y ait un dysfonctionnement. Le cerveau est capable d'une grande plasticité au cours du développement. Même, par exemple, après un accident vasculaire cérébral, un cerveau lésé a des capacités parfois phénoménales de récupération. Pour des enfants et des adolescents bien portants s’est encore plus effectif et il faut éviter de les figer dans un label axé sur un traitement chimique. Je voudrais aussi mentionner plus généralement la diversité d'organisation cérébrale selon les individus. Il y a les différences bien connues entre gauchers et droitiers ou entre hommes et femmes. On reconnaît aussi l'influence possible de la culture et du mode de vie. A titre d’exemple et sur la base d’indices historiques de la littérature ancienne, il se pourrait que l'organisation cérébrale des grecs anciens était différente généralement de ce qui existe de nos jours. L'apparition de l'écriture dans l'histoire de l'humanité a certainement pu induire d'importantes modifications dans le l’organisation cérébrale fonctionnelle. Par ailleurs, dans un contexte ancien de vie nomade et de chasse, des formes labiles d’attention ou de vigilance comme celles que l’on associe négativement à l’hyperactivité et aux troubles de l’attention, peuvent très bien constituer des adaptations importantes pour la survie.

Mme Renée Cheminal
Les capacités de plasticité cérébrale et le fonctionnement de l'attention sont expliqués dans les livres. Chez les enfants on le voit très souvent, mais avec le TDAH* il y a une limite à la capacité d'attention et de compréhension, et quelque soit la plasticité du cerveau, celle-ci ne peut pas tout compenser.

Bojo Pinek
Il faut faire la différence entre ne pas savoir utiliser efficacement les capacités plastiques et postuler que ces capacités sont trop limitées pour pouvoir être utilisées efficacement. Je pense que les enfants dits hyperactifs ont probablement très souvent des manières d’apprendre qui ne sont pas valorisées, qui sont mal comprises ou qui apparaissent par trop déviantes. Sans doute, le traitement à la R* repose sur un effet bien réel et il peut induire une meilleure concentration, du moins sur le court terme. C’est un effet bien reconnu. Il a aussi l’effet calmant paradoxal pour les enfants dits hyperactifs, qui correspondrait à une diminution de l’agitation kinésique. Les mécanismes précis de cet effet paradoxal ne sont pas bien compris. Par contre, pour les enfants qui n’ont pas d’étiquette particulière d’hyperactivité, la ritaline a habituellement un effet psychostimulant direct et analogue à la stimulation intellectuelle exercée par les amphétamines.

Mme Renée Cheminal
La R est un psycho stimulant, son effet sur l'attention n'est pas paradoxal mais logique pour tous les enfants traités ; ces enfants bougent parce qu'ils n'arrivent pas à fixer leur attention et à écouter. Le traitement à la R est efficace car il améliore le confort des enfants. Cela fait partie de ma mission que d'aider les enfants à être mieux, et si l'indication de R n'est pas bonne, c'est mal supporté, il faut adapter le traitement. Mais ce n'est pas dangereux, on connaît le mécanisme.

intervenante
Quelle est votre position quant à l'usage mixte, Ritaline et traitement psychologique ?

Mme Renée Cheminal
C'est important qu'il y ait deux personnes pour suivre l'enfant, je suis d'accord pour que l'enfant soit aussi suivi psychologiquement en cas de prescription de R. Certains sont suivis, d'autres pas. Tout comme certains auront besoin d'un psychiatre parce qu'ils se trouvent horribles avec leurs lunettes, pour d'autres cela ne leur posera pas de problème. Des épileptiques ou des diabétiques auront besoin du suivi d'un psychiatre, d'autres non, cela dépend de chaque cas. Je n'ai rien contre si un psychiatre accepte de suivre un enfant traité ; et comme je le répète depuis longtemps, il y a une place à prendre par les médecins généralistes qui connaissent les enfants, peuvent les aider en matière d'adaptation, et qui sont censés les voir tous les mois. C'est dramatique que ce ne soit pas fait alors que c'est obligatoire.

intervenante
Est-ce que certains enfants sous R n'ont pas de suivi psychologique ?

Mme Renée Cheminal
La plupart des enfants que je vois, qui sont suivis, ont déjà vu des psychiatres. Les psychiatres qui me les envoient ne prescrivent pas eux-mêmes la R et me disent que l'enfant est mieux et n'a plus besoin de suivi. Je ne présente pas la R comme une alternative.
Toutes les statistiques montrent que pour les enfants avec TDAH, le traitement seul ou associé à une psychothérapie ont des effets superposables ; le traitement associé procure plus de confort et reçoit meilleure adhésion des parents.

Bojo Pinek
Il me semble que dans les traitements avec la R, la molécule est souvent trop mise en avant. S’il a une amélioration on l’impute avant tout à la molécule, un peu comme à un médicament "miracle". Dans un système hyper-médicalisé comme le nôtre, on se retrouve dans une situation où tout le travail que l'enfant doit faire n'est plus considéré, même s'il a utilisé la R seulement pendant un court moment. Ce côté de l'effort humain, lié ou non à la R, est nécessaire et doit être présent à l'esprit pour comprendre que ce n'est pas la R qui fait le travail mais qu'elle permet parfois aux enfants de mieux saisir leur potentiel.

Isabelle Allal, médecin scolaire
Mr Pinek nous parle de la R comme d'une drogue, mais ce n'est pas une drogue. Il y a deux critères importants pour parler de drogue.
L'accoutumance qui, pour obtenir un même effet, demande d'augmenter progressivement les doses (ex le tabac). C'est le contraire avec la R puisque, toutes les études longitudinales ou rétrospectives le montrent, la dose (par kilo) diminue avec le poids corporel de l'enfant.
Il n'y a pas non plus de dépendance. Autrefois la R était prescrite seulement pendant les jours scolaires, les enfants l'arrêtaient les autres jours, et il n'y avait pas du tout de syndrome de manque (la demi-vie de la molécule est très brève, environ 3 heures). Monsieur Pinek évoque le risque de « dealer » la ritaline avec les copains. C’est plus une rumeur urbaine qu’une réalité. Cependant ce risque existe avec tout médicament, l'enfant asthmatique donne parfois sa ventoline aux copains. C'est pour cela que nous avons des projets d'accueil individualisés pour responsabiliser l'enfant au médicament quel qu'il soit.
Il ne faut pas diaboliser la R, elle a sa place dans le traitement des troubles de l’attention, et il faut éviter tout dogmatisme, en France en particulier au début, il y avait beaucoup de réticences de l'école psychiatrique française, vis-à-vis de la R. Cela a changé maintenant, les équipes de pédopsychiatres prescrivent plus facilement la R, perçue comme complémentaire de leur suivi, et inversement les neuropédiatres travaillent en complément avec les pédopsychiatres lorsque cela est nécessaire.
Une étude longitudinale (c'est-à-dire étudiant une cohorte d’enfant atteints de troubles de l’attention et la suivant sur le long terme, en examinant la réussite scolaire, l'insertion professionnelle, les conduites addictives, les accidents, la délinquance, etc…), a permis de renverser les idées reçues : la R n'est pas une drogue, il n'y a pas de phénomènes de dépendance ou d'accoutumance. Les enfants atteints de TDAH certes sont plus enclins aux conduites addictives que la moyenne des autres enfants. Mais cette étude en double aveugle montre qu'il y a moins de conduites addictives chez ceux qui ont été traités par la R que chez ceux qui ont reçu le placebo. Il faut sortir des schémas préconçus, et tenir compte des acquis scientifiques.
Enfin pour nous, médecins, il faut remarquer que si le médicament est déjà connu et ancien, qu'on utilise la R depuis les années 1940, c'est plutôt une qualité, on a un énorme recul sur la molécule. On se méfie au contraire d'une molécule récemment mise sur le marché, pour laquelle on ne dispose pas de beaucoup de visibilité. L'ancienneté du médicament est donc au contraire de nature à rassurer énormément. Cela n'empêche pas de parler des alternatives et des compléments à la R. On n'a pas évoqué les adaptations scolaires, elles sont extrêmement importantes et il y a beaucoup à faire pour la prise en compte de ces enfants atteints du TDAH et pour les aider.

intervenant, parent
Je ne suis pas du milieu médical, mon enfant souffre de dyspraxie visio-spatiale, ce n'est pas vraiment une dyslexie. Par rapport au schéma montré par Mme Cheminal, en mathématiques il pourra voir les choses de manière linéaire, mais sur un tableau à double entrée, il va se perdre complètement ; compter avec des bûchettes ou sur ses doigts ne fonctionnera pas du tout pour lui. Et pourtant on lui a aussi conseillé la R.

Isabelle Allal
Votre cas n'a pas de rapport strict avec notre question, même s'il peut y avoir des troubles associés ou conséquents. L'enfant peut avoir des difficultés pour se repérer dans l'espace sans avoir de TDAH.

Bojo Pinek
La ritaline est classée au tableau II des substances psychotropes potentiellement dangereuses et pouvant générer des toxicomanies. C’est pour cette raison que son usage médical prescriptif est soumis à des règles légales strictes. Cette classification est le résultat de nos connaissances antérieures et des abus qui ont été constatés. Il est connu que la ritaline peut être utilisée à la façon d’une drogue ou celle d’un dopant, comme c’est d’ailleurs le cas pour les amphétamines ou la cocaïne. Je ne vois vraiment pas comment on peut le nier ! Il y a certainement parenté entre cocaïne, amphétamine et R, même si les molécules ne sont pas identiques. Parfois, peut-être pour éluder le problème, on refère à la ritaline comme une pipéridine. Ce terme est peu connu et moins susceptible de faire peur. Cependant, la ritaline se trouve alors directement associée à une drogue particulièrement puissante et dangereuse, la phencyclidine ou PCP qui est l’autre pipéridine la plus connue dans les medias ! Toutes ces substances sont classifiées parmi les psychostimulants et proches entre elles. En ce qui concerne la ritaline et les amphétamines, leurs effets principaux et secondaires sont voisins. Sur le plan de la biochimie synaptique, le blocage de la recapture de la dopamine se retrouve avec la R et avec les amphétamines, même si les amphétamines ont aussi un effet sur la sécrétion pré-synaptique de dopamine, ce qui ne semble pas le cas pour la ritaline. Ces phénomènes synaptiques doivent nous alerter quand au potentiel d’un effet de “sevrage”, qui semble d’autant plus reconnu que les fabricants, eux-mêmes, mettent en garde conte toute interruption brutale d’un traitement à la ritaline, précisément car il peut être psychologiquement difficile et douloureux, avec des risques élevés d'insomnie et d’anxiété. Je ne peux pas être d’accord avec l’idée que la ritaline est une substance bénigne ou anodine et sans effets secondaires. C’est simplement faux !

Isabelle Allal
Je n'ai jamais observé un tel effet chez les centaines d'enfants sous R que j'ai vus jusqu'ici. Parfois certains grands enfants ou adolescents réalisent que leurs troubles attentionnels les pénalisent à l’arrêt du traitement. Mais on ne peut pas parler d'un syndrome de manque. Il prennent conscience de l’intérêt du traitement.

intervenante, parent
Depuis le début on a peut-être confondu plusieurs types de troubles, et pensé que tous les enfants "dys" avaient des troubles d'attention. Mon fils a par exemple un trouble dyslexique sévère et par ailleurs aussi des troubles d'attention. Suffisamment grand, et après visite chez le cardiologue (du fait que l'on avait parlé de problèmes cardiaques en liaison avec la R), il a pris de la R pendant une année. Il a dit lui-même « quand je prends la R, je regarde moins par la fenêtre, et j’entends plus ce que disent les profs ». Etant au courant de ces questions chez mes compatriotes, en GB, aux EU et en Scandinavie, on a fait attention aux effets non désirables et aussi aux effets bénéfiques. La R l'a beaucoup aidé, mais ce n'est pas pour autant qu'il l'a maintenue. Les parents ont donc un rôle important à jouer sur le plan de l'information, de l'accompagnement de l'enfant, il faut essayer, chercher et rester pragmatique.

Bojo Pinek
Je suis tout à fait d'accord, et j'ai bien dit que la R pouvait être utile et efficace, du moins à court terme. J'ai essayé de mettre en lumière des réalités propres à tout médicament, avec leurs côtés positifs et leurs effets secondaires. Le rôle du professionnel de santé est bien sûr de conseiller et de veiller à ce que les effets secondaires restent tolérables, dans la mesure où un traitement est effectivement appliqué. Mais la controverse n'est pas là. Pour moi, la vraie question, c’est : faut-il placer les enfant ou les adolescents à long terme sous R, voire ad vitam aeternam et donc organiser une distribution systématique ? Je veux rappeler que la dexédrine ou la methamphétamine utilisées dans les années 1940 et 1950, ont été distribuées aux pilotes d'avion pendant la seconde guerre mondiale afin de d’accroître leur résitance à la fatigue et leurs capacités d'attention au cours des missions de bombardement. Finalement, pourquoi ne doperait-on pas les enfant dès que se présentent des difficultés scolaires ou autres ? Il y a donc des effets dopant réels et sciemment voulus dans l’utilisation des psychostimulants. Ces effets peuvent être “positifs” pendant un moment, mais reste à savoir combien de temps et ce qui se passera ensuite.

L'autre question qui me semble importante est plutôt historique. Il faut rappeler que la R était proposée pour un ensemble de symptômes très différents dans les années 1950-60 : obésité, fatigue, enfants turbulents. Il y a eu ensuite un rétrécissement du champ de la prescription appliquée à la narcolepsie et puis spécifiquement aux TDAH. Je pense qu’il y a actuellement une tendance à aller vers une utilisation à nouveau hétérogène avec une extension de la prescription pour différents symptômes incluant des mal-êtres ou des mauvaises adaptations sociales et scolaires. Dès que l'on perçoit un possible disfonctionnement cérébral ou cognitif, on pense trop R. Il y a peut-être à la base un problème de formation insuffisante ou un manque d’approfondissement dans les connaissances des prescripteurs. A mon avis, il faut déjà commencer par réduire le champ prescriptif de la R là où son utilisation est la plus admise, c'est-à-dire pour les réactions hyperactives manifestes. Je pense que la prescription dans les troubles attentionnels est tout particulièrement une porte ouverte à l’hétérognéité prescriptive, à des aberrations et finalement à des fautes professionnelles. Il y a des villes américaines où l’on dit que 20% à 30% des enfants, dans certaines écoles, étaient sous R. Il ne faudrait pas arriver à ça en France.

Florence Amalvi, parent d'un garçon sous R
Je ne voudrais pas que l'on extrapole systématiquement chez nous des situations que l'on observe ailleurs. Ce que vous dites peut prêter à confusion notamment sur l'insuffisance d'examens avant prescription ; dans le service du Dr. Cheminal mon fils a eu tous les examens nécessaires. Depuis la crèche, et au fur et à mesure de la scolarité de mon enfant, les maîtres lui reprochaient d'être inattentif, de perturber la classe, cela peut conduire à des excès et à stigmatiser des comportements d'hyperactif ; depuis qu'il est sous R, et cela peut paraître miraculeux, sa scolarité se passe bien, les enseignants ne viennent plus nous interpeller tous les mois en reproches. Comme la plupart des parents, et aussi en tant qu'infirmière, je me suis informée sur Internet des risques associés, on voit des choses terribles, est-ce qu'on a fait le bon choix, etc. Comme il allait beaucoup mieux, on a fait l'essai d'arrêter en période de congés scolaires, il ne perturbait plus la classe mais on lui reprochait alors de ne pas être présent et de ne pas réaliser ce qu'il lui était demandé. Sans en parler aux enseignants, on a repris la R aux vacances de Noël, et en février tout le monde s'est demandé ce qui s'était passé : les enseignants avaient subitement devant eux un tout autre enfant, il réussissait en tout et ses notes étaient brusquement remontées très haut...

intervenante
Auparavant il y avait des enfants qui ne pouvaient pas suivre en classe, qui étaient distraits, mais il n'était pas question pour autant de les médicaliser. Je suis effrayée de ce que j'entends, bien sûr au niveau individuel il y a un mieux, mais si on pratique cela au niveau d'une société, on va vers le meilleur des mondes, chacun avec sa petite molécule pour soigner son humeur, sa contrariété etc. et sans le vouloir nous allons vers une forme de "lobotomie chimique".

intervenante, parent d'enfant sous R
Ce que j'ai entendu précédemment, c'est l'expression d'une souffrance, celle d'un enfant qui a conscient d'être différent des autres, c'est comme ça que je l'ai ressenti. Quand Mme Cheminal parle de paires de lunettes, c'est parlant pour moi, c'est un apport qui correspond à un besoin, c'est l'effet que je ressens. Notre enfant, il a 15 ans, a fait le choix de ne pas prendre la R pendant les vacances scolaires, et lui-même le ressent dans son corps, à travers sa fatigue physique ; avec la R, on a constaté qu'il a acquis une plus grande ouverture aux autres et qu'il a assumé sa différence. Il était préoccupé en classe, crevé en sortant, toute son énergie était consacrée à l'effort d'attention pour obtenir des résultats.
La R lui a permis de s'autonomiser, même si on est encore derrière lui, du fait de sa dyslexie, pour l'encourager, pour le maintenir à niveau. C'est vrai que le système scolaire actuel exige d'être dans le “moule” ou d'être exclu, c'est important et ceci engendre cela. Mais s'il y avait eu une classe spécifique pour enfants en TDAH, si ces enfants étaient traités autrement à l'école, si le système scolaire offrait qqch aux parents, on ne passerait peut-être pas par une médicalisation. Nous-mêmes on a mis du temps avant de comprendre et rejoindre une démarche que l'on avait eue. Tous les jours j'ai mal au ventre quand je le vois prendre son comprimé, et cela depuis une année, et je me dis qu'est ce qui se passera dans dix ans ?

Bojo Pinek
Le problème est très délicat, c'est celui de l'interaction entre les stimulants psychotropes, les sociétés et les gens. D'un point de vue légal, un certain nombre de ces substances sont interdites. Elles peuvent avoir des effets négatifs ou positifs selon le point de vue où l’on se place. Certains peuvent estimer en avoir besoin pour améliorer leurs performances. Beaucoup de gens ont pris des amphétamines pour cette raison, et ça marche à court terme. On peut même penser que si la prise est faite avec modération, cela n'a pas d'effets trop négatifs sur la santé. On se trouve effectivement aujourd'hui devant des contraintes sociales, des exigences de travail, et on peut être amené à prendre des stimulants ou des dopants. Beaucoup d'élèves ou d'étudiants en prennent avant les examens, par exemple. Pour des enfants qui sont dans un système scolaire contraignant, exigeant et mal adapté à leur type de "neuro-diversité", une molécule peut les aider. Mais, quel est le coût alors à long terme ? C'est une question de société sur laquelle il faut réfléchir. Le débat sur la ritaline peut et doit aussi être envisagé en ces termes. La médicalisation peut alors apparaître comme un simple vernis au dopage dès que des difficultés ou des problèmes surviennent.

Isabelle Allal
Concernant la durée du traitement, il n'y a pas de stéréotype déterminé du traitement par R. L’enfant TDAH, doit contrôler son attention. Il y a des périodes qui seront plus compliquées pour cet enfant, soumis à des difficultés plus fortes, par ex l'entrée au CP, quand on doit apprendre à lire, surtout s'il y a en plus un “dys” qqch. Il aura besoin alors d'un traitement, à d'autres périodes il pourra l'arrêter. Parfois, il faudra le reprendre car les exigences scolaires augmentent. Il faut être pragmatique.
Dans la vie professionnelle, même avec un métier intellectuel, c'est très différent, l'adulte a des mémoires procédurales. Dans la vie professionnelle, on ne réinvente pas tout tous les jours, on n'a pas besoin d’un contrôle attentionnel aussi fort que dans la vie scolaire. Et la plupart des adultes TDAH ne prennent pas de R. La maturité comme l'a dit Mme Amalvi, permet à certains enfants de s'en passer, au moins par moments. Ils prennent de la R quand ils ont un contrôle, quand ils savent que la charge attentionnelle ne sera pas suffisante pendant la durée d'un devoir surveillé. Le reste du temps ils arrivent à contrôler d'eux-mêmes leur attention.
On a un recul énorme sur cette molécule. Ce débat est assez curieux, il y a eu ces angoisses il y a 20 ans ou 10 ans, mais maintenant on arrive à un certain consensus entre toutes les professions pour la prescription du médicament. Ce qui est déplorable c'est l'angoisse qu'on finit par infliger aux parents en entendant ce genre de choses. Quand on prescrit un traitement, quel qu'il soit, c’est toujours sérieux. Il y a une phase d'analyse du symptôme, puis vient l’indication d’un traitement. Le médecin évalue le rapport entre le coût et le bénéfice d’un traitement pour l'enfant en pesant bien les risques éventuels. Puis il informe la famille. Mais, lorsque le parent, dûment informé, a pris la décision de donner le traitement à son enfant, il ne doit pas être angoissé. Il ne doit pas avoir chaque jour l’impression qu’il est en train d’empoisonner son enfant. Il doit être convaincu lui-même que c'est pour le bien de l'enfant, qu'il va en tirer un bénéfice. Il doit donner le traitement avec sérieux et sérénité Sinon ce sera anxiogène pour l'enfant.

Michel Langlois, modérateur
En même temps on ne peut nier que l'on va vers une médicalisation croissante dans notre société...

Isabelle Allal
Il y a très peu de compétences neuropsychologiques que l'on sait améliorer. Mais l'attention, c'est à peu près la seule chose que l'on sait effectivement améliorer de manière importante, et la R est un des rares médicaments efficaces. Il y a bien sûr d'autres solutions, on n'a pas parlé des alternatives, et je le regrette.
En tant que médecin scolaire, je passe mon temps à proposer des PRPP*, des projets d'intégration des enfants pour essayer d'améliorer leur dynamique sur le plan scolaire, mais ça n'est qu'un complément au traitement en cas de TDAH.
Ces enfants TDAH passent 6 heures par jour en classe. Mais lorsqu’il en sortent, bien souvent, ils ne savent pas raconter leur journée. C'est assez typique de leur trouble d'attention. On va essayer le soir de les faire travailler alors qu'ils sont déjà épuisés par leur journée, il faut que les parents soient encore derrière, ce qui très angoissant (en particulier en période d'adolescence sachant que bientôt ils ne pourront plus le faire), et surtout l'enfant a toujours l'impression qu'il doit courir après un train qui est parti sans lui. Ce n’est pas une très bonne méthode.
Ce qui est important, c’est que l’enfant soit impliqué pendant le cours, qu'il ne soit pas sur la tribune en train de regarder le match. Beaucoup de ces enfants font semblant d’être des élèves. Le meilleur moyen de soutenir l'attention, c'est l'interactivité, on n'a rien inventé de mieux sur le plan pédagogique, il faut que l'enfant soit sur le terrain et joue le match. Pour permettre cette interactivité, il faut armer l'enfant à l'avance, lui donner certaines pièces du puzzle. Quand il arrive en cours, il pourra alors mieux s'intégrer dans le groupe, mieux participer, c'est un élément essentiel.
C’est le principe de l'anticipation.

Bojo Pinek
Ma fille avait de très mauvaises notes dans beaucoup de matières, des zéros en maths et une moyenne générale en dessous de 10. En un an, elle a pu remonter à près de 14 de moyenne générale, avec constamment des notes au-dessus de la moyenne en maths et même parfois de très bonnes notes comme des 15 ou des 19, idem en physique et en histoire. Elle a toujours eu des difficultés en français du fait de sa dyslexie, mais curieusement la situation s'est arrangée encore quand elle a commencé à s'intéresser aux langues étrangères comme le japonais. Elle a en tout cas bien développé sa capacité de compréhension des matières scolaires avec un travail adapté a son style de compréhension. De plus, son orthophoniste a bien compris ses problèmes de dyslexie et l'a considérablement aidée. Elle a pu ainsi améliorer ses résultats scolaires sans prendre de R. Elle est en 3ème et son prof de maths dit qu’elle peut faire la section S. C’était impensable, il y a un an.

intervenante, parente
je suis surpris d'entendre les personnes parler de prescription de R quand il y a un "dys" qqch. Mon fils de 7 ans n'a pas de problème de concentration, a des “A” partout à l'école mais s'y ennuie beaucoup, du coup les professeurs se plaignent de son comportement, qu'on ne peut rien en faire, et automatiquement on m'a parlé de R que j'ai refusé. J'ai l'impression que c'est prescrit pour faciliter le cursus scolaire, pour que l'enfant rentre mieux dans le “moule”, je ne suis pas d'accord.

Bojo Pinek
Il faut reparler de l'expérience américaine avec les fortes prescriptions de R aux enfants dans certaines écoles. Sur le plan épidémiologique, les personnes favorables à la ritaline disent que 3 à 5% des enfants pourraient en bénéficier comme psychostimulant du fait d’un “trouble attentionnel”. Mais je répète qu’il faut alors vraiment bien considérer les effets secondaires. Ces effets peuvent sembler négligeables lorsque la population concernée par la molécule est faible. Mais c'est tout autre chose si elle est importante, car 4%, 1% ou même 0,1% de plusieurs millions cela représente beaucoup de monde ! Il peut y avoir des milliers d’accidents. Je veux rappeler les fréquents effets nocifs sur les plans cardiaque et circulatoire. Je veux rappeler aussi les effets secondaires de la ritaline d’ordre anxiogène. La R peut conduire à un état de délire paranoïaque. Au Canada, il y a eu des estimations officielles avançant jusqu’à 9% de cas avec des problèmes de santé mentale résultant du traitement. La législation est devenue beaucoup plus stricte et la prescription doit se faire sous contrôle collégial très strict avec suivi sur le long terme.

Isabelle Allal
Il faut un peu de rigueur scientifique. Seules les études en double aveugle permettent de comparer sérieusement les populations et d'évaluer les risques liés à la prise de R. Il ne faut pas être aussi dogmatique dans ce domaine du risque. La prescription, cela se réfléchit, il y a une démarche, un diagnostic, une indication, un suivi, une rigueur, etc. En France heureusement, la prescription est très encadrée

Isabelle Mandon-Dalger, mère, scientifique
Je voudrais aborder la question de “cobaye” en médecine, notamment à propos des expériences en double aveugle sur des individus, en tant que pratique et démarche scientifiques cela est parfaitement logique, en tant que parent, mère de 3 enfants, c'est plutôt inquiétant. Cela veut dire que l'on n'a pas vraiment de recul sur certaines molécules, sur un grand nombre de traitements, et les parents peuvent légitimement se poser des questions sur les connaissances médicales.
Je voulais faire un parallèle avec une anecdote personnelle. J'ai été scolarisée à l'Ecole Marie-Curie de Nogent sur Marne, école construite dans les années 1950 sur un site radioactif. Eh bien 30 ans après ma scolarité, j'ai été “retrouvée” à l'autre bout du monde par une enquête médicale qui me demandait si j'étais morte... La finalité peut paraître louable à posteriori, mais j'ai très mal pris cette démarche, et cela éclaire malgré tout comment la personne humaine peut, à un moment donné, être pris comme cobaye par la médecine.

Isabelle Allal
Sur les relations parents école, il y a aussi des choses à dire. En maternelle, il y a souvent des attitudes de nervosité et d'agressivité de la part des parents vis à vis de l'enseignant qui sont en fait des attitudes de souffrance. Le parent prend la défense de l'enfant par devant mais pourra donner une correction à l'enfant une fois le dos tourné. En primaire, le vécu avec l’école reste très anxiogène, l'enseignant convoque les parents quand il y a un problème, la relation à l’école reste chargée d'angoisse. Bien souvent, au collège, les parents évitent totalement les professeurs.
Pour les enfants qui ont des problèmes de comportement, ou qui sont de manière générale en situation de difficulté scolaire, il est important que les relations parents/école soient cohérentes. Le mieux est de prévoir un calendrier de rencontre.
L'enfant doit comprendre que les rencontres visent à faire le point régulièrement sur sa scolarité, c’est une attention qu’on lui donne, ce ni une menace, ni une inquiétude.

intervenante
Vous avez dit que la R est diffusée un peu trop facilement aux EU et ici aussi ; il est vrai qu'on se sent bien seuls quand on prescrit la R à notre enfant, le médecin généraliste, qui n'a pas forcément été impliqué, fait le renouvellement d'ordonnance chaque mois et c'est tout. Ce qui manque sans doute, c'est un accompagnement à la prise de R, et qui pourrait permette une meilleure responsabilité quant à la diffusion de ce médicament. C'est peut-être cela le danger, celui d'être livré un peu trop à soi-même après avoir obtenu la prescription.

Bojo Pinek
Le choix de la R est certainement recevable et acceptable, même si je n’y souscris pas. Je connais les récits qui montrent que le traitement peut avoir un effet positif. Le problème général reste pour moi celui de l'adaptation aux contraintes sociales actuelles et le rôle que l’on donne aux psychotropes. Quelles sont les interactions entre la ritaline et les pressions de la société au niveau des contraintes éducatives, par rapport aux attentes de performance, etc. ? Dans tous les cas, si l’on a fait le choix de la ritaline, un accompagnement me parait très important, et l'erreur à éviter serait de croire en un produit “miracle” en faisant une “totémisation” de la molécule ou du prescripteur. Je pense que la ritaline peut marcher ou pas, et qu’un enfant peut arriver à surmonter ses problèmes d’attention sans utiliser la ritaline. Quels sont les déterminants réels sur le plan social, éducationnel et relationnel ? Y a-t-il des effets placebo ? Je veux insister sur le fait que dans tout cela, il ne faut pas oublier que ce qui fait la différence, c'est l'enfant ou l’adolescent et ses efforts. C’est toujours un enfant qui arrive à mieux saisir et mobiliser son potentiel et ses capacités. D'autre part il y a ses parents qui montrent à quel point ils se sentent concernés par leur enfant et son futur et veulent l'aider. Il ne faut pas mettre la ritaline à la place des efforts et des succès humains auxquels elle peut être associée. Autrement, on aboutirait a des formes de déconsidération des personnes humaines où l’on attribue tout à une molécule et rien à soi et aux autres.


- R pour Ritaline
- HA : hyperactivité
- TDAH : trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité
- PRPP : L'évaluation "Perceive, Recall, Plan and Perform " (PRPP) est une grille d'analyse de tâche qui utilise l'observation dans les tâches quotidiennes pour identifier les problèmes causés par les déficits cognitifs et décrire leurs conséquences sur les habiletés fonctionnelles. Quatre dimensions du processus de traitement de l'information sont analysées : l'attention/perception, la mémoire, la planification et l'exécution du plan d'action. http://cf.geocities.com/chumprpp/index.htm)

Venez poursuivre le débat sur le forum: http://museum.agropolis.fr/agora/viewforum.php?f=4

- Compte rendu validé par les intervenants -
[ Retranscription Michel Langlois ]
[ 27/03/2006 ]


Retour Rétrospective | Retour Savoirs Partagés | Retour Agropolis-Museum