La biodiversité

Conférence-débat donnée
à Agropolis Museum
le 12 octobre 2005

sur la flèche du temps
Chronique d'un déclin continu

par Jacques Blondel (écologie animale CNRS / CEFE)

avec la participation de Yves Gillon (écologie tropicale IRD / CBGP)
et Vincent Tardieu (journaliste scientifique)

  

Commentaires par Yves Gillon (écologie tropicale IRD / CBGP)

L'exposé précédent ayant bien défini la problématique des transformations temporelles de la biodiversité, je me limiterai à donner quelques éclairages complémentaires sur la répartition de la biodiversité, sur les mécanismes en jeu, et sur nos raisons d'agir. En effet, savoir ce que l'on peut ou doit faire dépend des mécanismes reconnus ou supposés.

Considérations spatiales

En termes de conservation comme de fonctionnement, ce qui est bien entendu lié, une première difficulté vient de l'échelle spatiale considérée.

En ce qui concerne la conservation, rappelons seulement que c'est l'ensemble des échelles spatiales qu'il faut considérer, car la biodiversité reconnue localement, peut être en contradiction avec des échelles plus globales. C'est d'ailleurs souvent en voulant augmenter une diversité locale, notamment dans les îles, que l'on a réduit la diversité globale.

Pour ce qui est du fonctionnement la dizaine de million d'espèces vivantes n'interagissent pas entre elles. Les espèces d'un ensemble isolé, même de la taille d'un continent, pourraient disparaître sans conséquence directe sur les autres. C'est au contraire la confrontation qui est problématique :

  • Lorsqu'au cénozoique les deux continents américains se sont rejoints, la biodiversité en Amérique du Sud, fut chamboulée.
  • Le problème des invasions biologiques est surtout généré par les conséquences de déplacements provoqués.
  • Inversement, des écosystèmes particuliers, comme les forêts sèches tropicales ont disparu ou disparaissent comme des biocénoses insulaires, c'est-à-dire sans conséquence visible sur d' autres systèmes écologiques.

A l'échelle des écosystèmes, où, presque par définition des espèces interfèrent, à des degrés très divers, le rôle de la biodiversité reste plus intuitif que démontré.

Au-delà de la notion un peu floue d'espèce clé de voûte, et au-delà d'interactions durables bien caractérisées, soumises à co-évolution (parasitisme, pollinisation, zoochorie), la question est de savoir dans quelle mesure un écosystème constitue, au même titre qu'une cellule par exemple, un réel niveau d'organisation de la vie. En quoi c'est un ensemble cohérent, dont la qualité est caractérisable.

Le meilleur argument que l'on puisse avancer est la difficulté à établir un " microcosme " fonctionnel, " autogéré " sans intervention humaine.

La question de la réduction de diversité globale et celle de réduction générale de la diversité sont donc complémentaires mais distinctes. La seconde revoie au fonctionnement des écosystèmes.

 

Considérations historiques

Le problème local n'en est pas moins général car l'occupation spatiale élargie fut dès l'origine une caractéristique du genre Homo. L'espèce humaine actuelle étant la survivante d'un genre diversifié, se pose déjà la question des causes de disparition des autres. Des néandertaliens vivaient encore là il y a moins de 30000 ans. (28500 ans en Croatie)

Au-delà de la nécessité de rapprocher, voire de combiner, sciences sociales et sciences de la nature, la question de la position de l'homme dans cette biodiversité, et non seulement face à cette biodiversité, reste posée.

Les découvertes paléontologiques, paléo-climatiques, génétiques sur l'évolution de la biosphère et de l'humanité sont si rapides que les conséquences ne peuvent en être comprises et mesurées que progressivement.

L'inquiétude climatique pour l'avenir a mobilisé des moyens sur les évolutions passées, qui ont révélé l'ampleur et la rapidité de crises dans le passé. Le réchauffement anthropique du climat ne participe donc pas, ou très marginalement, à l'accélération des destructions actuelles.

Par contre, jamais la simple domination d'une seule espèce n'a été telle, sauf à échelle locale, ce qui n'a pas de portée irrémédiable, tant qu'il reste ailleurs des sources de recolonisation. D'où l'importance des espaces protégés.

Face aux transformations induites par cette prolifération, la notion d'adaptation est devenue centrale pour appréhender la capacité de survie des espèces, homme compris. Cette notion mérite donc un examen adapté à la situation.

Si un calcul statistique de la durée moyenne des espèces offre une espérance de quelques millions d'années, l'homme peut-il penser que son adaptabilité, qui lui a ouvert la part émergée de la planète, lui procure une assurance pour l'avenir ?

L'adaptation étant inévitablement une caractéristique intrinsèque de toute espèce existante, la notion n'est pas si aisée à définir.
Dans un monde rapidement changeant, l'adaptation à des conditions données est inévitablement affectée d'une composante anachronique. Même un trait durablement favorable, qui s'amplifie au cours des générations, peut devenir handicapant dans un nouveau contexte.

Dans la pratique, la notion d'adaptation doit être complétée par celle de " préadaptation " qui montre l'importance du hazard. Si par exemple la prolifération atomique rend la planète invivable pour l'humanité (La demi vie du Plutonium produit par les centrales nucléaires est de 24000 ans : c'est le temps écoulé depuis l'époque où furent peintes les grottes préhistoriques), il est assuré que des organismes, " préadaptés " comme la bactérie Deinococcus radiodurans, qui résiste à des doses de rayons gamma 100 fois supérieures à l'Homme, ou des scorpions, survivront à ce nouveau désastre comme aux précédentes crises paléontologiques.

Sans revenir sur " le propre de l'homme ", sa capacité d'adaptation est marquée par une transmission extra-génétique d'une redoutable efficacité car non seulement la transmission d'une génération à l'autre n'est pas soumise aux aléas d'une recombinaison sexuelle, mais la diffusion peut même être " horizontale ", touchant les individus d'une même génération. La diffusion sociale de certains savoirs est si rapide, que l'on assiste même à une inversion générationnelle de l'information.

Dans un contexte dominé par d'autres espèces, la réflexion, le raisonnement, la transmission culturelle des savoirs, ont montré leur redoutable efficacité, mais lorsque l'homme se retrouve de plus en plus face à l'homme est-ce encore adapté ? On dit des militaires qu'ils préparent toujours la guerre précédente, comme quoi l'intelligence humaine ne préserve pas de l'anachronisme inhérent à tout processus adaptatif.

L'adaptation humaine ayant surtout consisté à adapter le milieu à ses besoins à court terme, la transformation des conditions initiales d'apparition de l'homme s'accélère. La réflexion ne suffira pas nécessairement à y remédier. Les caractéristiques adaptatives du genre Homo, qui lui ont assuré la conquête de l'espace planétaire, ne jouent donc pas en terme d'adaptation dans le temps, et l'histoire de la dernière espèce humaine survivante pourrait donc bien être plus brève .que chez la moyenne des autres mammifères. L'homme a toute chance d'être un futur dinosaure, mais on peut faire confiance à la biodiversité pour trouver de nouvelles solutions.

 

Considérations pratiques = que faire ?

Depuis que, face à l'érosion de la biodiversité, l'alarme est donnée, des considérations à court terme permettent de relativiser, voire d'ignorer le problème. C'est peut être une forme de lucidité car même les plus persuadés se sentent désarmés. L'expérience prouve que c'est une fois un accident arrivé que des mesures sont éventuellement prises. Notre devoir de scientifique est donc de démontrer en quoi l'appauvrissement en cours est un désastre.

Les arguments utilisés jusqu'ici n'ont, de toute évidence, pas été efficaces. C'est donc qu'ils ne sont pas……. " adaptés ".

Les bénéfices attendus de l'exploitation de la biodiversité en terme de ressources, de santé ou de bien être, seraient plus convaincants s'ils n'étaient pas associés à une aliénation économique.

Dans une humanité affamée d'un côté et gavée de l'autre, on comprend que l'argument du "manque " à gagner pour des biens encore potentiels soit de faible efficacité. Les " raisons " raisonnables sont donc inefficaces, et ce ne sont pas des arguments mercantiles qui vont " ré-enchanter " le monde.

La revendication si fréquente en biologie de mener à bien l'inventaire de la biodiversité, ne serais-ce que pour savoir ce qui est perdu, est inappropriée à plusieurs titres :

- c'est une quête sans fin en raison du nombre respectif des espèces probables et des systématiciens possibles, d'autant que les groupes les mieux connus, (aux cadavres esthétiques), ont donné lieu à une prolifération de formes et de sous-espèces (sans compter la désignation abusive d'espèces synonymes)

- Mettre un nom sur une forme constitue une connaissance futile plus qu'utile. Elle est d'ailleurs très ethnocentrée. Ainsi les indiens de Guyane connaissaient depuis longtemps ces gros " pyranas " herbivores récemment décrits par les scientifiques.

- Le déficit de connaissances sur le fonctionnement biologique de l'espèce la plus étudiée et la mieux connue (l'espèce humaine), atteste du chemin qu'il reste à parcourir.

La conservation de la biodiversité est basée sur les espèces, caractère relativement mesurable, au mieux sur la distance génétique entre espèces. Le résultat est que tout un chacun sait qu'il en existe quelques millions, mais le nombre des plans d'organisation (une cinquantaine de phylums), de Classes, d'Ordres (une trentaine pour les seuls insectes) de familles, n'est connu que des spécialistes.


La diversité fonctionnelle et comportementale est encore plus importante, en terme d'évolution, que la distance taxinomique, mais on ne connaît guère que celle qui se manifeste par des traits morphologiques ou des différences d'habitats.

Il y ait des tendances biologiques par groupes systématiques, mais il est très difficile d'en inférer des fonctionnements car les espèces ne sont pas interchangeables et les exceptions sont nombreuses et riches d'informations. C'est donc ici le niveau taxonomique de l'espèce qui doit être pris en compte.

Il en va souvent de même pour l'information biogéographique. La Broméliacée et le cactus africains manqueraient plus s'ils venaient à disparaître que toute espèce américaine.

L'appauvrissement de la diversité permet de maintenir des tendances, mais la signification d'ensemble se perd. Or il est indispensable, pour l'homme lui-même, de comprendre comment fonctionne la biosphère

Les capacités de la vie sont source d'inspiration dans la mesure où elles dépassent l'imagination humaine. La preuve en est que les limites attribuées au vivant ont toujours été frappées d'anthropocentrisme. On a donc sans cesse du en repousser les frontières : pressions abyssales, températures extrêmes, chaudes ou glacées, conditions anhydres, manque d'eau, manque d'oxygène, manque de lumière. Toute disparition réduit cette gamme du possible que nous sommes incapables d'imaginer. La perte est, à proprement parler, inestimable.

Enfin, l'homme est partie prenante de la biodiversité bien plus qu'il ne l'imaginait.

La première surprise à peine digérée (le développement de tout être vivant, virus et homme compris, répondent au fonctionnement de molécules similaires -ADN, protéines- aux constituants élémentaires identiques), nous apprenons que les gènes humains sont pour une bonne part identiques à ceux de la drosophile (pour le plan architectural et même pour la formation de l'œil), sans parler des similitudes avec les singes anthropoïdes, et en nombre plutôt modeste (bien moins chez l'homme que dans le riz).

Cette connaissance renouvelle la question A quel monde appartenons " nous " ? On avait appris les dangers à utiliser un " nous " socio-culturel, mais il faut maintenant compléter le nous " les Hommes ", par un " nous " les êtres vivants. Est-ce utopique ? Il ne me semble pas car ce ne sont déjà plus des " petits hommes verts " que l'on recherche sur d'autres planètes. Le moindre être vivant ferait l'affaire. Il n'y a qu'à voir l'engouement suscité en 1996 par la révélation de traces structurées de carbonates et magnétite sur la météorite ALH84001 potentiellement martienne. La moindre espèce massacrée ici ferait la une de tous les journaux si elle provenait d'ailleurs. Nous méconnaissons nos propres merveilles. Nous sommes des enfants gâtés.

Nous sommes donc partie prenante de la biosphère, au point que toute réduction de biodiversité porte atteinte à cette entité à laquelle nous appartenons.

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