Retour sur une catastrophe

Conférence donnée
à Agropolis Museum
le 29 juin 2005

Engagements en faveur du tsunami, entre générosité et ambiguïtés

Compte rendu du débat public
suite aux interventions de Sylvie Brunel, Alain Leplaideur, et Bernadette de Vanssay
Animateur René Lechon

 

Compte-rendu du débat public


Anonyme
Où peut-on chercher l'eau dans le sous-sol après une catastrophe de type tsunami ?

Alain Leplaideur
Lors de la gestion de cette catastrophe, on a trop souvent percé des trous vers la nappe profonde, ce qui risque fortement de contaminer cette nappe par les eaux de surface. Il y a deux manières de trouver de l'eau sans risquer de contaminer les nappes :

  • au lieu d'un forage classique fait à moindre coût, il est préférable d'enfoncer un tuyau dans le sol à de multiples endroits pour utiliser l'artésianisme (l'eau remonte toute seule)
  • faire moins de trous, avec un système de remontée d'eau, et réaliser en surface un système de redistribution plus simple pour éviter les risques de pollution et pérenniser le système.

Anonyme (coordinateur de terrain pour de nombreuses ONG )
Je voudrais réagir en particulier sur ce que vous avez dit concernant le modèle anglais et l'humanitaire d'Etat. Je connais le modèle mis en place par le VMIP et le Ministère du Développement et de l'Action Humanitaire anglais. Je trouve que c'est la pire des choses, d’une part parce qu'il s'agit d'un humanitaire d'Etat, et que les évaluations sont essentiellement faites pour mettre en place des politiques à long terme d'un pays, pour en tirer le maximum par rapport à ses propres intérêts ; d'autre part, par rapport à la manière dont sont traitées les populations, dans un système financier très particulier. Par exemple, en ce qui concerne les produits de micro crédit en Europe de l'Est, il s'agissait, il y a déjà 5 à 10 ans, de mettre en place une politique qui permette de faire des pays de l'Est des alliés stratégiques. Sur ce projet de 750.000 euros de micro crédit, 20.000 euros seulement était consacrés aux populations locales pour le micro crédit, et le reste était utilisé en frais de gestion à Londres, Edinbourg, etc.

Alain Leplaideur
Ce qui est important pour moi dans le schéma anglais, c'est sa capacité à faire appel à l'expertise. A l'heure actuelle, la France a la même stratégie que les autres Etats. Les grandes ONG anglo-saxonnes et nordiques ont su incorporer un message technique affiné, et reprennent parfois la fonction de recherche.

Pierre Vivier (président d'un association qui existe depuis 5 ans et ne travaille qu'au Sri Lanka )
Nous sommes une association régionale basée à Montpellier. Les associations du Languedoc-Roussillon qui ont voulu aider le Sri Lanka se sont rapprochés de nous.
Il est difficile au Sri Lanka de coordonner les actions lorsqu'on doit passer des accords avec les politiciens. J'approuve totalement le raisonnement de Sylvie Brunel, puisque je suis moi-même sceptique face aux actions des grosses ONG que j'ai pu voir au Sri Lanka. Je suis personnellement arrivé dans le pays le 31 décembre 2004. J'y ai vu une surenchère de la part des grosses ONG, laquelle avait le plus gros 4x4, ou laquelle avait la plus grosse pancarte. Je citerais par exemple l'UNICEF qui avait loué un étage entier du Sheraton, marqué de leur nom.

Je n'ai pas de question, mais plutôt des réactions. Il est très difficile de travailler avec les politiques, qui ont tendance à saper ce que nous essayons de faire. La vocation d'une petite association comme la nôtre est de travailler sur une zone limitée, avec seulement 17.000 habitants. Nous avons fait par exemple une distribution de 35 tonnes de nourriture (9.000 personnes), et surtout nous avons pris immédiatement la décision de faire évaluer les dégâts des bateaux. Une des grosses difficultés du travail dans ce genre d'opération, c'est comment dépenser tout l'argent que les ONG ont pu collecter, car elles ne savent pas comment aborder le problème. Il manque à ces ONG la connaissance du terrain. Notre petite association, qui travaille au Sri Lanka depuis longtemps, saurait comment dépenser cet argent.

Jacques Courteau
Je suis à peu près dans la même situation que Pierre Vivier. Je travaille dans un camp de bénévoles depuis plusieurs années dans une association humanitaire qui travaille à Pondichéry. J'y étais le 26 décembre 2004. Les populations locales ont beaucoup plus l'habitude des catastrophes et de la mort que nous, car il y a tous les ans des tremblements de terre. Vous avez dit durant vos présentations des choses très riches.

A Mme Brunel : c'est intéressant, on a parlé d'ONG, en disant que les petites associations n'étaient pas vraiment des ONG. C'est un peu comme autrefois quand la France faisait des grands projets en Afrique et trouvait anormal de développer des petites opérations qui concernaient pourtant directement les populations locales. A Pondichéry, il y avait beaucoup trop d'associations et d'ONG. On se trouvait parfois dans des situations où les personnes revendaient le riz qu'on leur avait donné plusieurs fois pour des communautés qui n'en ont jamais vu la couleur. Mais le plus grave pour moi, c’est que les associations qui n’étaient pas agréés par l'Etat indien n'ont pas eu le droit de financer des bateaux, ni de faire quoi que ce soit d'autre. Malgré cela tout le monde travaillait. Par exemple, nous avons mis sur pied en deux mois et demi une coopérative de pêcheurs que nous n'avions théoriquement pas le droit de financer. Nous étions en train de leur financer des bateaux. Puis une grosse ONG est venue et nous a dit « Laissez tomber, nous finançons 45 bateaux ». Puis leurs bateaux sont arrivés, avec le nom de l'ONG inscrit dessus. Pourquoi ne pas se mettre d'accord entre les ONG pour travailler en complémentarité, au lieu de faire du dumping humanitaire ?

Sylvie Brunel
Ce qui m'a marqué sur le tsunami, c'est qu'on savait d’avance les erreurs que nous allions commettre. J'ai publié « Frontières » en 2003, un roman sur l'humanitaire qui met en scène l'action humanitaire en Afrique centrale dans un pays imaginaire. Tous les problèmes rencontrés en Asie ont déjà été mis en scène. Autre chose, j'ai écrit un article dans « Le Monde » du 6 janvier 2005, en disant “ Attention, il va y avoir du gaspillage, des populations et des territoires oubliés, il va y avoir des détournements ”. MSF est la seule ONG à avoir eu le courage de dire qu'il fallait arrêter les dons. On a l'impression que la connaissance de l'erreur n'empêche pas sa reproduction, que le monde n'apprend rien, que la mémoire du monde est très courte.

Ce qui est très marquant dans les catastrophes, comme vient de nous le dire M. Courteau, c'est la politique du “plantage de drapeau”. Lorsque les ONG arrivent, il faut qu'elles soient le plus visible possible, et qu’elles se positionnent dans des zones les plus accessibles. A partir du moment où les journalistes abandonnent leur devoir d'informer et font des partenariats avec des ONG, ce qui est de plus en plus fréquent aujourd'hui, ils arrivent sur le terrain pour défendre le drapeau de l'ONG avec laquelle ils sont partis, ce qui biaise l’information.

Il y a aussi un problème de coordination, c'est-à-dire qu'il y a une prolifération d'initiatives qui auraient besoin d'être concertées. On se rend compte que seuls les occidentaux du monde entier donnent leur avis, et que les ONG locales ne sont pas écoutées lors des réunions de concertation entre ONG. On voyait d'ailleurs des gens qui avaient été destinataires de l'aide humanitaire, comme les Slovaques ou les Slovènes, qui étaient cette fois-ci en position de donateur. Par exemple, l'Inde n'a pas voulu que les ONG internationales agissent car elle s'est positionnée comme une grande puissance donatrice d'aide humanitaire. On voit bien ici toutes les stratégies.

L'aide humanitaire est le cheval de Troie du commerce. Par exemple Philippe Douste-Blazy était déjà dans un avion deux jours après le tsunami pour marquer la présence française. Il a donné la liste de toutes les entreprises qui étaient avec lui dans l'avion, qui étaient venues se positionner pour la reconstruction (BTP, entreprises pharmaceutiques, etc.). Il faut en tirer deux leçons:

  • il y a une nécessité de transparence. Par exemple, sur les 235 millions collectés en France, il y a 14% de frais de gestion et de fonctionnement, ce que je n'arrive pas à comprendre, vu que c'est de la collecte spontanée. Il y a eu beaucoup d'argent dilapidé. Il faut de la transparence. Aujourd'hui, les vérifications sont des vérifications comptables. Les gens disent qu'ils ont envoyé un avion par exemple, mais personne ne s'intéresse sur le bien fondé de l'action. Fallait-il affréter un avion ? Fallait-il envoyer ces médicaments? Surtout on ne donne pas la parole aux prétendus bénéficiaires de l'aide qui sont en fait des alibis de l'aide. C'est là un problème primordial. Cela ne veut pas dire bien évidemment qu'il n'y a pas des gens qui sont sauvés, qui reçoivent des médicaments ou de l'eau potable.
  • Il y a ensuite une nécessité de l'évaluation des programmes. Aujourd'hui, les programmes sont évalués soit par les ONG, soit par le bailleur de fonds qui lui a donné de l'argent. On imagine mal l'Union Européenne dire au contribuable français « Finalement, l'argent qu'on a donné a été mal utilisé ». Il y a une espèce de loi du silence à ce propos. Les seules fois où l'on sait vraiment quand l'argent a été mal utilisé, c'est lorsque la Cour des comptes se mêle d'un dossier dont tout le monde sait qu'il est boiteux. En général on connaît les problèmes. Aujourd'hui, je ne peux pas vous dire « telle ONG fait mal son travail », mais je sais que telle ONG fait de meilleurs programmes que d'autres dans tel ou tel domaine. Il n'y a pas une mauvaise ONG et une bonne ONG. Il y a des ONG qui ont des valeurs ajoutées élevées dans certains domaines, petites ou grosses, qui font des choses moins bien dans d'autres. Mais rien ne change à cause du manque de transparence et d'évaluation. On peut lister les grandes catastrophes humanitaires de ces 20 dernières années qui ont donné lieu à des errances scientifiquement connues, et qu'on pourrait éviter si les choses étaient mises sur le devant de la scène. On a tous envie de faire confiance à l'humanitaire, mais à un humanitaire régénéré.

René Lechon
Revenons sur la question pointue de Christian Bourdel, sur urgence et développement. Ne pourrait-il pas y avoir dans les ONG ce réflexe développement et ce réflexe urgence ? Pourquoi les deux actions ne sont pas mieux séparées ?

Alain Leplaideur
Il y a des ONG très différentes. Certaines inscrivent la notion de durabilité dans leur intervention, c’est-à-dire qu'elle prennent une forme d'organisation qui va suivre naturellement l'évolution du cycle de la crise. Vous avez d’autres ONG, dites d'urgence pure, comme Médecins Sans Frontières. L'ONG Médecins du Monde suit un processus de continuation, c'est-à-dire qu'elle vient pour s'occuper de l'urgence mais aussi pour former des médecins, mettre en place des infrastructures qui durent. Presque toutes les ONG ont une faiblesse dans leur rapport avec les sinistrés. Par exemple au Libéria, les bailleurs de fonds ne voulaient pas financer des actions lorsqu'elles provenaient des besoins réels des populations. C'est la logique de l'offre et de la demande. La seule demande intéressante pour les bailleurs de fond, c'est celle qui est solvable, pas celle des sinistrés.

Anonyme (Responsable communication, missions notamment avec Médecins du Monde)
Le problème vient apparemment que l'évaluation est faite après la catastrophe. Elle met en valeur les lacunes, les carences, l'atomisation des ONG, leur spécialisation, et le manque de coordination. Quelles sont justement de vos points de vue respectifs les réponses à apporter à ce manque de coordination ? Pouvez-vous engager des solutions à votre niveau, ou doivent-elles provenir d'une initiative citoyenne, compte tenu du fait que le « cœur de cible » dans ces situations, c'est la population. Il est fort dommage d'avoir une réponse métier (« je sais faire de l'urgence, donc je fais de l'urgence, même si la situation n'est plus une situation d'urgence »). Il est déplorable de ne pas réussir à utiliser les sommes d'argent provenant des dons pour venir en secours aux personnes qui en ont besoin.

Sylvie Brunel
En fait, la réponse a déjà été donnée ce soir, par exemple via l'intervention de Pierre Vivier ou Jacques Courteau, c'est-à-dire que toutes ces situations d'urgence ont lieu dans un milieu où existe déjà un tissu associatif dense. Aujourd'hui, les pays dits du Sud ont développé de plus en plus leurs propres recherches. On a déjà toute une connaissance dans ces pays. Il faut arrêter de penser que nous seuls, pays occidentaux, détenons la connaissance. Le problème de ces grandes catastrophes, c'est que les grosses structures occidentales qui ont l'argent et la logistique ne prennent pas le temps d'interroger ces ressources locales. On oublie trop souvent les expertises locales. Ecouter ce que les locaux ont à dire serait la meilleure solution pour trouver des solutions adéquates.

Anonyme
Pourquoi les gens ont-ils donné autant d'argent pour cette catastrophe ? Je pense qu'il y a eu une culpabilisation de l'individu, qu'on nous a fait passer le message : « Ce qui s'est passé là-bas est de votre faute. Si vous voulez réparer, vous n'avez qu'à payer ». Il y a eu je pense une manipulation de la part des entreprises pour amener les particuliers à penser cela. De plus les personnes qui donnent ne comprennent pas pourquoi tout d'un coup on leur dit qu'il ne faut plus donner d'argent, alors que la situation est toujours préoccupante. Aujourd'hui, les gens donnent, mais ne savent pas pourquoi ni où va leur argent. Il faudrait qu'on leur explique, et c'est comme cela qu'on pourrait rendre les gens plus citoyens.

Alain Leplaideur
Le Centre d'Etudes et de la Recherche sur la Philanthropie a fait justement une étude sur le processus du don dans le cadre du tsunami. Cette étude montre que l'acte de don dans ce cas est psychologiquement désangoissant pour les donateurs. Cela permet de participer à quelque chose. Il est intéressant de noter que plus de 75% des gens qui ont donné attendent qu'on leur rende des comptes. Pour l'instant, beaucoup d'ONG disent que le processus est lent, et qu'on ne peut pas dépenser une masse de 250 millions en 3 ou 6 mois. Les donateurs sont prêts à l'admettre, mais je pense qu'ils seront très vigilants sur ce qu'il sera fait de cette masse d'argent. L'acte de don est un acte d'engagement citoyen pour le donateur.

Anonyme
Vous avez parlé tout à l'heure des évaluations. Les 6 personnes qui sont venu faire leur évaluation dans le lieu où nous travaillons n'ont même pas pris la peine de s'adresser à la population pour lui demander de quoi les gens avaient besoin. En 10 jours, ils ont apparemment compris ce que notre association n'aurait pas compris pendant 5 ans. Ils ont pris des grandes décisions de manière arbitraire. Par exemple, ils ont décidé de construire des maisons seulement pour les gens qui ont des terrains. Cela veut dire que les gens qui n'ont pas les moyens de se payer un terrain après la catastrophe seront encore délaissés. Je trouve cela révoltant.

Anonyme
Je voudrais utiliser le terme de « pompe à fric » en parlant du principe que l'action humanitaire et le développement sont des secteurs d'activité. Les donateurs qui sont sensibles aux experts ne sont pas les petits donateurs lambda, mais les grosses entités comme l'Union Européenne, le FAI, etc. Le système de l'expertise rentre dans un circuit économique.

Alain Leplaideur
Je pense que tout travail, notamment d'expertise, nécessite de la part de la personne qui le fait de savoir pour qui elle le fait, avec quels acteurs elle s'associe. En général les rapports d'expertise ne sont pas fait pour les donateurs, mais pour les ONG qui avaient une demande précise (termes de référence). On peut pas faire un tout global : il y a plusieurs expertises comme il y a plusieurs ONG. Certaines sont adaptées, d’autres non.


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