Retour sur une catastrophe

Conférence donnée
à Agropolis Museum
le 29 juin 2005

Engagements en faveur du tsunami, entre générosité et ambiguïtés

Systèmes d'alerte et représentations du risque par Bernadette de Vanssay
Cahiers Français de la Documentation française "Mondialisations et inégalités" (Yves Léonard dir.), n°305, nov-déc 2001 (repris dans Le Monde, 2001)


S o m m a i r e 

Introduction

1) - La relation à l'environnement : la notion de champ des risques

2) - Les systèmes d'alerte

3) - Action post tsunami montée avec l'appui de la Croix rouge

Bibliographie sélectives

Introduction


Le séisme et le tsunami qui ont frappé le pourtour de l'Océan Indien le 26 décembre 2004 ont apporté en quelques heures leur lot de scènes de désolation et un nombre particulièrement élevé de victimes. Aucune alerte n'a, dit-on, pu être donnée sur ce phénomène. Toutefois, sans barrière de langues, de cultures ou de frontières la multitude des médias a relayé images et témoignages dans les zones les plus reculées de la planète.

La rareté de l'événement ne peut excuser l'impuissance des systèmes qui fonctionnentà partir des centres scientifiques de veille disséminés sur la planète. Ceux-ci ont détecté le séisme, certains ont pronostiqué un tsunami mais l'information n'est pas parvenue à temps pour contribuer à la sauvegarde de dizaines de milliers de vies. Le perfectionnement de ces réseaux et la mise en place à l'aval de chaînes d'alerte efficaces régionales et nationales restera difficile et prendra du temps. Le maillon faible restera la transmission depuis les centres jusqu'aux populations.

Or des modes d'alerte spontanés ont permis de sauver de nombreuses vies ; ils s'appuient sur les expériences locales, la culture du risque en milieu scolaire localement et dans les pays développés, et le recours à des réseaux informels utilisant les technologies de l'information et de la communication. Cette catastrophe a été l'occasion de mettre enévidence l'immense potentiel des technologies de l'information et de la communication. Des quantités de connaissances et d'informations ontété publiées a posteriori,( initiatives de personnes, de petits groupes, de grands organismes, de recherches scientifiques). Les sciences sociales permettent de comprendre et d'expliquer les mécanismes et les logiques qui ont contribué à transformer l'événement en catastrophe. Ce n'est donc pas dans le manque de connaissances qu'il faut rechercher la cause d'une telle catastrophe, mais dans les concepts et les mentalités qui déterminent l'organisation des systèmes d'alerte.

Deux thèmes seront donc abordés successivement :
- le rôle des représentations du risque que se sont forgées localement les habitants, les responsables et les services de secours dans la réaction à l'événement.
- la construction des systèmes d'alerte : qui veut-on avertir et pourquoi ? Quelle est la finalité de la procédure d'alerte ?

En conclusion on présentera le programme élaboré pour répondre à de tels événements par une diffusion rapide de l'information.

1 - La relation à l'environnement : la notion de champ des risques

Réflexions sur les Champs et les Systèmes.

La capacité de résistance d'une société aux aléas naturels est fonction de l'adaptation de sa réponse aux menaces existantes. L'élaboration de cette réponse se fait à travers des systèmes multiples - scientifiques et techniques, politiques et institutionnels, collectifs et individuels - ayant chacun leur dynamique propre, systèmes qui forment ce que l'on pourrait appeler, selon Bourdieu, le " champ de la gestion des risques ". Le positionnement des acteurs, la mise en cohérence et l'articulation de ces systèmes, conditionnent les possibilités d'adaptation et l'efficacité de la réponse sociale.

Quelques questions essentielles :
Comment s'articule le champ des risques ?Qui conçoit les systèmes de prévention ? à partir de quelles expériences ? Comment expliquer l'existence de systèmes d'alerte totalement inadaptés à la réalité du terrain malgré la dénonciation récurrente de leur échec patent ? Comment sont utilisés les retours d'expérience quand ils existent ? Qui veut-on avertir et pourquoi ? quelle est la finalité réelle de la procédure ?

Les auteurs américains proposent, avant l'élaboration de tout système, de se poser les questions suivantes :
Quels organismes et quels individus ont participé à l'élaboration du système ?
Pourquoi ont-ils participé ?
Sont-ils représentatifs de tous les groupes touchés par les mesures prises ?
Quelles techniques de participation ont-elles été utilisées ?
Ces techniques laissent-elles une possibilité de participation passive/active aux stakeholders ?
Existe-t-il un document permettant de savoir s'il y a un lien entre la participation des stakeholders et leurs activités antérieures ?

D'une manière générale et en référenceà l'approche culturelle des risques proposée par Mary Douglas, les systèmes sont configurés par des « hiérarchistes », c'est à dire les groupes attachés à la règle et fortement intégrés dans leurs groupes.
Si on admet qu'une société prendra des mesures de prévention en fonction de la conscience collective des risques qu'elle envisage comme possibles voire menaçants sur son territoire, ne doit-on pas s'étonner qu'il n'y ait pas en préalable à toute décision de prévention une analyse des représentations locales de ces risques ? On a déjà montré tous les bénéfices que l'on pouvait tirer de ces enquêtes dans un objectif de sensibilisation.

2 - Les systèmes d'alerte

Anticiper les comportements en situation de risque c'est accepter la rationalité limitée de l'être humain. Herbert Simon (Prix Nobel 1978), a été le premier à introduire cette notion : il remarque que les individus prennent leurs décisions sous l'influence de nombreux facteurs, parmi lesquels la raison et le calcul, mais également le sens de l'équité, la loyauté, l'expérience, la tradition et l'habitude, ce qui rend ce type d'approche infiniment complexe. A la théorie néo-classique de l'homo-economicus, Simon oppose la rationalité limitée et le "niveau d'aspiration et de satisfaction". Il donne une nouvelle vision de la structure de la prise de décision, applicable à toutes les organisations, fournissant ainsi une base à l'intégration de l'ensemble des sciences sociales ; face à une situation donnée, l'individu ou le groupe interprète l'information, souvent tronquée, dont il dispose, en fonction de ses systèmes de valeurs et de préférence.

Les exemples abondent de la préférence donnée par l'individu à sa propre interprétation du phénomène et de l'impact, sur les comportements, des systèmes de valeurs et de préférence. C'est ainsi qu'à Montserrat, aux Antilles, les consignes de mise à l'abri pour se protéger de la crise volcanique, annoncée par les vulcanologues de l'Observatoire, ne seront pas respectées par quelques individus qui préfèrent continuer à cultiver leurs champs plutôt que de se réfugier dans des abris sans grands conforts où ils subissent la pression de la saleté et de la promiscuité. Il y aura 19 morts pour un événement bien annoncé par l'observatoire.

Partant du même principe, une étude américaine a montré que près d'un quart des habitants des côtes de Floride soumises à des cyclones annoncés n' évacuent pas la zone d'impact pour de multiples raisons( confiance dans la solidité de la maison, nécessité professionnelle, inconfort des abris, route dangereuse). Il est donc illusoire de croire que l'amélioration de procédures pourra amener à un suivi général des consignes.

La démonstration du bien fondé des prescriptions doit être d'abord apportée de façon incontournable. C'est le cas aujourd'hui aux Saintes où les deux bâtiments qui ont vraiment résisté au séisme de novembre 2004 sont des bâtiments scolaires construits parasismique. La visibilité de l'efficacité de la construction parasismique permet de relancer les recommandations constructives sur l'ensemble des deux îles (Martinique et Guadeloupe).

Anticiper les comportements en situation de risque c'est connaître les représentations mentales du risque que se sont forgées localement les habitants, les responsables et les services de secours. Les représentations sont souvent des guides pour l'action et jouent un rôle plus important que les caractéristiques objectives d'une situation dans les comportements adoptés par les sujets ou les groupes. On appelle « représentation » le processus et le produit d'une activité mentale par laquelle l'individu ou le groupe reconstruit le réel auquel il est confronté et lui attribue un sens, en fonction de ce qu'il sait, et de ce qu'il croit, de son expérience ou de son vécu et de tout un système de valeur qui lui est propre (ce n'est pas à la réalité objective que réagit le sujet mais à une réalité reconstruite et interprétée). On a déjà évoqué cette question à plusieurs reprises.

L'étude des représentations est effectuée à partir de quatre techniques, utilisées classiquement en psychologie sociale : - Les entretiens semi-directifs : ils permettent d'aborder librement avec l'interviewé les thématiques principales ; les résultats font l'objet d'une analyse de contenu ; on observe ainsi le positionnement de l'individu par rapport à ces thématiques. - Le test des associations libres : il permet d'enregistrer les associations verbales spontanées au terme inducteur. - La représentation graphique de la zone de risque : elle consiste à demander à l'individu de dessiner la zone sur un plan simplifié de la ville où figurent quelques points de repères. Elle permet de comprendre les relations que la personne entretient avec son environnement et d'évaluer sa connaissance de l'espace. - Les grilles d'attribution de responsabilité : elles visent à comprendre comment se situent les individus en terme d'appropriation des risques, de confiance vis-à-vis des institutions et plus globalement de citoyenneté. On présente une série de 12 affirmations sur lesquelles les interviewés doivent donner leur accord ou leur désaccord. Ce test permet de faire émerger les conditions nécessaires à la responsabilisation des propriétaires dans l'adoption de mesures de prévention.

Cette méthodologie d'enquête permet donc de recueillir le vocabulaire utilisé localement pour parler de l'aléa et de ses conséquences, la dimension spatiale perçue du risque, les attributions de responsabilité des différents groupes (responsables, services et population), la perception de l'efficacité des moyens de protection. On peut ainsi mettre en évidence les écarts ou les décalages entre ces différentes représentations, et, comme on l'a dit plus haut, les variables environnementales et sociales qui modulent ces représentations. Le décalage de perception du risque entre les services et la population est à la base des principaux conflits que l'on peut observer et du refus d' adopter des mesures de prévention. Cet écart par rapport à la réalité est à l'origine du déni du risque que l'on observe souvent dans des communes exposées.

Les résultats obtenus par des enquêtes systématiques devraient être réintégrés dans les campagnes de sensibilisation à partir de l'un des principes de psychologie bien connus : une information n'est intégrée dans le corpus de connaissances que si elle peut s'ancrer dans des savoirs déjà acquis. L'ancrage de l'information nouvelle doit donc s'articuler sur ces savoirs.

3 - Action post tsunami montée avec l'appui de la Croix rouge

L'objectif de cette action est de répondre immédiatement à la menace de tsunami dans l'Océan Indien à partir de techniques simples et des réseaux constitués spontanément par les populations et les responsables locaux. C' est une proposition technique réalisable en quelques mois. Elle consiste à mettre en place immédiatement des chaînes de diffusion d'alerte utilisant l'ensemble des techniques actuelles de communication (téléphone mobile, internet, médias), fondées sur les réseaux quotidiens de la société civile, mais spécialement conçues pour l'alerte au tsunami dans l'Océan Indien.

En tirant les leçons de l'événement du 26 décembre 2004, on engagera en même temps une action à plus long terme mais indispensable pour donner sa pleine efficacité au dispositif technique : il s'agit de faire réfléchir aux systèmes en charge, actuellement, de la diffusion d'alertes, et de fonder de nouveaux processus responsabilisant pour la société civile, en améliorant les capacités collectives et individuelles de réaction que la population soit résidente ou non (les touristes en font partie), récemment ou anciennement implantée.

L'opération n'est nullement concurrente des efforts des autorités pour mettre en place des chaînes d'alerte à partir de centres d'observation centralisés. Au contraire, elle doit s'articuler avec eux et nourrir une réflexion croisée.

Bibliographie sélective
  • De Vanssay B., 1997. Les Politiques publiques de Prévention des Catastrophes Naturelles, La documentation française
  • De Vanssay B., Pagney, Léone, and al, 2003. Le cyclone Lenny
  • De Vanssay B., Ludvina Colbeau Justin, 2001. Les inondations de la Somme, Ministère de l'Environnement Mission MISE
  • De Vanssay B., Colbeau Justin, 2003. Les inondations du Gard

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